4 novembre 2013

Le Jura, cette terre de mystères

Chaque village jurassien possède ses propres légendes. Et bien souvent aussi son faiseur de secret. Des traditions et des savoirs qui ont su être conservés au fil du temps.

la source d’eau du Creugenat à Courtedoux
Selon des légendes jurassiennes, la source d’eau du Creugenat à Courtedoux aurait été un lieu de rassemblement de sorcières.
Temps de lecture 6 minutes

Une petite fille avait une verrue si grosse sur l’un de ses doigts qu’elle avait de grandes difficultés à écrire. Sans la prévenir, j’ai envoyé son nom et sa date de naissance à un faiseur de secret. Quelques jours plus tard, la verrue avait disparu.» Des histoires de ce type-là, l’abbé Georges Schindelholz pourrait en conter des heures et des heures durant. Le Jurassien a d’ailleurs écrit plusieurs livres sur le sujet.

«Aux quatre coins du Jura, on m’a raconté des histoires de guérison par le secret qui ne peuvent trouver une explication rationnelle, explique le prêtre. Chaque village compte encore au moins un faiseur de secret.» Certains sont capables de guérir les brûlures, faire cesser les hémorragies ou encore soigner les entorses.

Le secret, un don venu de Dieu?

Quelle explication donner à ces guérisons qui semblent tenir du miracle? Pour Georges Schindelholz, cela ne fait aucun doute, il s’agirait d’un don venu de Dieu. «La Bible explique que Jésus a chargé ses disciples de trois missions: annoncer la bonne nouvelle, guérir les malades et chasser les démons.» Le secret ne serait donc, selon le Jurassien, que la poursuite de cette deuxième mission. Quant à la troisième, il s’emploie lui-même à l’honorer.

L’abbé Schindelholz l’un des rares exorcistes à pratiquer en Suisse.
L’abbé Schindelholz l’un des rares exorcistes à pratiquer en Suisse.

L’abbé Schindelholz est effectivement l’un des rares exorcistes à pratiquer en Suisse. «On fait très souvent appel à mes services, explique l’homme d’Eglise. Dans la plupart des cas, on imagine à tort qu’un esprit mauvais nous en veut. Alors qu’il ne s’agit que de problèmes psychologiques ou de santé.» Parfois pourtant, il serait réellement nécessaire de procéder à des rituels de désenvoûtement. «Malheureusement, les messes noires sont de plus en plus à la mode. On invoque Satan par jeu, sans penser aux conséquences de ses gestes.»

Mais Georges Schindelholz ne veut pas jouer les alarmistes. «Dans le Jura, on croit parfois que les personnes qui maîtrisent le secret peuvent aussi pratiquer le mal. C’est faux! Les grimoires que l’on peut encore trouver sont très anciens et il est très difficile par exemple d’en comprendre la liste d’ingrédients nécessaires à ses recettes.»
Sur cette terre encore très marquée par le secret, les légendes et les contes qu’on y associe ont eux aussi été bien préservés. Isabelle Laville-Borruat, éducatrice à Porrentruy, s’est intéressée aux contes jurassiens lorsqu’elle est retournée vivre dans la région il y a dix ans. «Il est beaucoup plus facile de captiver un public lorsqu’on peut relier les contes à un territoire précis, explique l’experte en contes jurassiens. J’ai donc eu l’envie de réaliser un guide de balades à pied à travers d’anciennes légendes de ma région.»

Isabelle Laville-Borruat, éducatrice et conteuse à Porrentruy.
Isabelle Laville-Borruat, éducatrice et conteuse à Porrentruy.

C’est en farfouillant chez des auteurs comme Auguste Quiquerez ou Jules Surdez qu’Isabelle Laville-Borruat a découvert le personnage légendaire de la Tante Arie. «Cette vieille dame se nomme différemment d’un coin à l’autre, raconte-t-elle. On l’appelle la fée fileuse, la fée boulangère ou encore la Dame Noël en Franche-Comté. On dit aussi qu’elle se transformait parfois en vouivre, un animal mi-serpent, mi-oiseau. Le symbole de l’Ajoie et qui figure encore sur son écusson. Je crois qu’à la base elle était une druidesse, il y a plus de deux mille ans.» Car toute la région de Porrentruy et une partie des Franches-Montagnes faisaient partie autrefois de la Séquanie, une région de la Gaule celtique. Pas étonnant dès lors que le secret soit encore si bien conservé dans cette même région. Et pour renouer avec la tradition, la conteuse propose à des groupes de réaliser de petits rituels magiques dans la nature.

Le conte serait donc pour cette passionnée un moyen de s’échapper de notre vie quotidienne. Les Jurassiens seraient-ils meilleurs dans ce genre d’exercice? «Par intuition je dirais oui, répond la conteuse. Ils sont très fiers de leurs traditions et ils aiment écouter d’anciennes histoires qui se sont déroulées dans leur région.»

De là à observer une fée ou un nain au détour d’un ruisseau, il n’y a qu’un pas. Un pouvoir que posséderaient encore certains bambins. «Quand un enfant me raconte qu’il a aperçu une créature fantastique, je ne le contredis pas. Au contraire, je l’encourage à explorer ce monde parallèle que nous adultes oublions trop souvent.»

A découvrir en vidéo: un extrait de conte par Isabelle Laville-Borruat.

Texte: Alexandre Willemin

Photographe: Matthias Willi

Benutzer-Kommentare