26 juillet 2017

Le maître des illusions

Pionnier suisse de l’Op Art, Youri Messen-Jaschin est un artiste original, à la vie fantasque mais au travail rigoureux. Ses œuvres intéressent les neurosciences du CHUV pour mieux comprendre le fonctionnement du cerveau.

Youri Messen-Jaschin vit  au milieu de ses créations qui jouent sur les illusions d’optique.
Youri Messen-Jaschin vit au milieu de ses créations qui jouent sur les illusions d’optique.
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Youri Messen-Jaschin est un tableau cinétique à lui tout seul. Chemise hawaïenne sur pantalons bariolés, une Doc Martens turquoise au pied droit et une autre rose flashy au pied gauche. Ses chaussures fétiches qu’il porte toujours dépareillées. Le rencontrer est une expérience, un moment d’art vivant, dont on ne ressort pas indemne. En fait, on ne rencontre pas Youri Messen-Jaschin, on bascule dans son univers, on entre dans une autre dimension, sitôt passé le seuil de son insolite appartement sur les hauteurs lausannoises.

La collection de Doc Martens de Youri Messen-Jaschin. Il ne les porte jamais assorties!

A 76 ans, une paire de lunettes à monture pop, l’artiste a gardé intacte l’envie de s’amuser. Il a l’œil qui pétille et, plutôt que d’expliquer ses toiles, il préfère tester les visiteurs. Dans son salon caverne d’Ali Baba, on tangue entre des tableaux immenses disposés un peu partout, des couleurs qui clignotent et sèment le trouble, des installations chromatiques en plexiglas posées sur des socles. Autant de réalisations qui se disputent l’espace avec un canapé fatigué et une collection de Mickey.

Il faut du temps pour entrer dans mes œuvres, trouver la bonne distance. Tout dépend de votre cerveau,

dit-il en plaçant Gears, un tableau aux lignes noires et blanches sur un chevalet, mais où l’œil croit déceler des taches fugitives de magenta. «C’est le cerveau qui sature sous l’afflux d’informations répétitives et rajoute de la couleur», dit-il en apportant du thé vert.

Un art très mathématique

Il est content de son effet, Youri Messen-Jaschin. Depuis plus de quarante ans, le créateur suisse est passé maître de l’Op Art, un courant artistique qui joue essentiellement sur les illusions d’optique en donnant l’impression du mouvement. On s’en doute, pour concevoir de tels tableaux, rien n’est laissé au hasard. «Mon art est très mathématique. Un simple cercle rouge peut apporter une impression de vitesse.

Chaque ligne est calculée, que ce soit pour les distances entre elles ou leur épaisseur, sinon je perds l’effet d’illusion.

Dans l’Op Art, les couleurs contribuent à semer le trouble dans le regard du visiteur

La dimension esthétique? Le cadet de ses soucis! Ce qui le passionne, c’est la vibration du mouvement, sous toutes ses formes: sculpture, sérigraphie ou peinture à l’huile et même tapisserie, puisqu’une pièce entière de son appartement est occupée par un gigantesque métier à tisser.

Oui, le mouvement, c’est peut-être aussi ce qui caractérise sa vie. Une vie de globe-trotter, impossible à résumer, qui a démarré «par accident» à Arosa (GR) avant de se dérouler en zigzag dans plusieurs villes du monde, de Paris à Göteborg, en passant par New York, l’Asie et l’Amérique latine. Il a côtoyé les plus grands, de Tinguely à Andy Warhol, a vécu dans des caves, dans des lofts, «jamais dans le luxe», travaillé en cuisine.

«Il y a toujours eu beaucoup de hasards dans ma vie.» Comme ce gars rencontré dans un bar de Caracas, qui lui a confié les clés de son théâtre. Et où il a créé, pendant deux ans, des spectacles hors normes, des performances avec danseurs nus, musique et couleurs en mouvement bien sûr.

Les projets fous, il en a plein ses tiroirs. Comme cette idée d’envoyer un satellite dans l’espace pour projeter des illusions d’optique sur Terre ou celle de colorer entièrement le lac Léman en rose fluo avec un produit écologique bien sûr… Mais à chaque fois, un financement a manqué ou un obstacle politique s’est interposé. Sans pour autant décourager l’artiste, qui a reporté ses vertiges dans ses toiles.

Plusieurs fois primé, exposé dans les musées du monde entier, l’Op Art de Youri Messen-Jaschin ne laisse pas indifférent. «C’est un art toujours en mouvement qui déstabilise. Certaines personnes ressentent des palpitations, des tremblements, des nausées et même des migraines, voire des douleurs au plexus solaire. Ce n’est pas un art de tout repos!» C’est justement pour comprendre ces réactions physiologiques provoquées par ses toiles qu’il a approché les laboratoires du CHUV en 2013 déjà.

J’ai toujours travaillé avec des scientifiques pour trouver la solution exacte à mes problèmes, mais aussi parce que le monde de la science est passionnant.

J’aurais aimé faire de la recherche, mais ce sera dans une autre vie!» Ainsi est né le Brain Project, une collaboration entre l’art et les neurosciences, qui après une longue mise en route vient de démarrer les sessions de test sur des volontaires. Patience pour les premiers résultats, sur lesquels travaille aussi Sigita Venclove, une chercheuse en neurologie de l’Université de Vilnius en Lituanie.

Des vertus apaisantes

Pour l’heure, Youri Messen-Jaschin se passionne pour la démarche et espère que peut-être un jour son art puisse aussi servir à apaiser. A l’instar de ce médecin venu se concentrer devant l’une de ses toiles juste avant une grande opération. En terminant son thé vert, il ajoute:

Ce serait le summum de l’art de pouvoir aider une personne en accrochant un tableau dans son salon plutôt qu’en lui administrant de la chimie,

Végane depuis quarante ans, «totalement herbivore comme les lapins», avec un moment de méditation et de yoga chaque jour, il est en pleine forme. Juste la main un peu moins sûre peut-être. Du coup, il dessine actuellement plutôt des cercles que des lignes. Comme ces ronds rouges et bleus, 1600 en tout, tracés à main levée sur une grande toile. Avec juste quelques cercles roses et verts perdus au milieu «pour troubler le spectateur».

Oui, j’ai le cerveau qui travaille tout le temps, surtout la nuit. Je finirai sur scène ou en train de peindre mon dernier cercle sur un tableau.

«Le but est de mieux comprendre les effets de l’Op Art sur les processus neuronaux»

Bogdan Draganski

Bogdan Draganski,professeur et directeur du LREN (Laboratoire de recherche en neuro-imagerie) au CHUV.

En quoi l’art optique ou Op Art est-il utile pour les neurosciences?

Tout ce qui permet de mieux comprendre le fonctionnement du cerveau est intéressant pour les neurosciences! Il y a quelques années, Youri Messen-Jaschin avait prêté des œuvres pour notre plateforme IRM. En les voyant, certains patients y réagissaient de manière très positive, disant que ces œuvres leur faisaient du bien, qu’elles leur donnaient l’impression d’être plus jeunes et plus dynamiques. C’est de cette curiosité de chercheur, de clinicien et d’artiste qu’est né le Brain Project, lancé en 2013, et dont le but est de mieux comprendre les effets de l’Op Art sur les processus neuronaux.

Vous avez fait des sessions de tests, comment se déroulent-elles?

Les personnes volontaires pour l’expérience entrent dans l’IRM et sont confrontées aux images de Youri Messen-Jaschin: soit vingt images déclinées chacune en sept versions différentes – avec des modifications graphiques ou de couleur – pendant vingt minutes. Un projecteur avec système de miroir permet à la personne d’être totalement immergée dans l’œuvre, tandis qu’un bouton lui permet de donner un feed-back instantané sur sa perception de la dimension 3D de chaque image.

Quelles observations pouvez-vous tirer de ces premières expériences?

Que l’Op Art induit une activité neuronale dans les régions du cerveau qui sont responsables de la perception des mouvements. Il faudra approfondir, d’autres zones comme celles du domaine affectif étant aussi concernées, mais cela prend du temps: il y a sept cents images du cerveau par personne à analyser! Ces analyses sont faites par ordinateur, il faudra donc attendre environ six mois pour obtenir les résultats statistiques, qui prendront la forme d’une carte de l’espace du cerveau.

Pensez-vous que l’art optique puisse avoir un effet thérapeutique sur certaines maladies mentales?

C’est en tout cas une des motivations pour avancer dans cette étude. Mais à ce stade, on est encore dans l’investigation des effets sur un cerveau normal. Ce n’est que dans un deuxième temps que l’on pourra accéder aux patients avec troubles neurologiques ou psychiatriques.

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