7 octobre 2013

Le monde sera-t-il bientôt dominé par les femmes?

Elles sont désormais majoritaires dans les universités et certains experts les voient déjà prendre le pouvoir économique. Le mouvement semble en marche aux Etats-Unis. En Suisse, on se hâte lentement. Très lentement...

Dans un monde dominé par les femmes, l'homme irait préparer le café selon l'illustrateur François Maret

«Les valeurs qui comptent au sein de la société actuelle sont des valeurs associées aux femmes: le rôle maternel, le soin, la sollicitude.» Ainsi raisonne le philosophe Marcel Gauchet pour expliquer l’insolente réussite scolaire des filles. Une marche en avant qu’on retrouve logiquement à l’université où les étudiantes sont plus nombreuses que les étudiants. Certains spécialistes surtout anglo-saxons en tirent la conclusion que le monde désormais appartiendra aux femmes, mieux formées et donc susceptibles de truster les meilleurs emplois. La journaliste américaine Liza Mundy s’est ainsi fendue d’un essai intitulé The richer Sex:

Le beau sexe devient aussi le sexe riche, dans cette nouvelle ère où la femme et non l’homme fournira au ménage l’essentiel de ses revenus.

Quant à Hanna Rosin, elle raconte dans The end of men avoir constaté déjà «des formes de matriarcat: les femmes travaillent et s’occupent de tout, des enfants, des courses, du mari». Logique dans une économie «tournée vers l’information et les services» et qui valorise, plutôt que la force physique, «la pensée créative. Les femmes sont douées pour cela.»

S’il semble qu’aux Etats-Unis les femmes de moins de 30 ans gagnent déjà en moyenne plus que les hommes, en Suisse on est loin du compte. Directrice de communication à la Fédération des entreprises romandes Genève, Véronique Kämpfen explique que certes les étudiantes sont majoritaires dans les universités, mais «que cela ne se traduit pas par le fait qu’elles occupent ensuite des postes de dirigeantes».

Les entreprises pratiquant la parité ont mieux résisté à la crise

Elles ne sont en effet, à Genève par exemple, encore que 21% dans ce cas, soit un peu plus que la moyenne suisse: «Elles étaient 11% en 1990, et 15% en 2000, on ne peut pas dire que cela aille vite.» Dommage, si l’on sait que lors de la crise financière de 2008, «les entreprises pratiquant la parité ont mieux résisté». Peut-être parce que «les femmes sont un peu plus prudentes». Mais surtout parce que

la parité dans une sphère dirigeante permet d’avoir plusieurs réponses à une question plutôt qu’une seule.

Après deux ans, les écarts de salaire se creusent très vite

Un programme de l’Université de la Suisse italienne, qui suit les débuts professionnels des anciens étudiants, a montré pourtant que si l’on n’observait aucune différence les deux premières années, les écarts de salaire se creusaient ensuite très vite, en faveur des hommes évidemment. La situation, paradoxalement, est encore pire dans les universités, comme l’explique Stefanie Brander, déléguée à l’égalité à l’Université de Lausanne.

Nous avons plus de 50% d’étudiantes en Suisse, mais pour ce qui est des postes de professeurs ordinaires et associés, le chiffre tombe à 19%.

Malgré un programme de soutien de la Confédération. Si les lettres et les sciences sociales «comptent 30 à 40% de femmes professeurs, en médecine en revanche, où les filles sont plus de 60%, elles ne sont pas plus que 10 à enseigner». Les contraintes familiales sont souvent avancées comme explication.

L’obstacle d’une lourde tradition historique

Mais Stefanie Brander voit plutôt comme principal obstacle «une lourde tradition historique où la figure du professeur, du chercheur reste très masculine». Où ce qui compte, en plus de la qualité du travail, «c’est la capacité au réseautage, le fait d’avoir de bons mentors, qui vous soutiennent dans un environnement extrêmement compétitif.»

Les femmes se sentent et sont effectivement souvent exclues de cet univers.

Enfin, même la suprématie scolaire des filles devrait être nuancée. C’est en tout cas l’avis de Serge Martin, directeur général adjoint du Service de l’enseignement obligatoire vaudois: «Dans les épreuves de référence – français et maths – nous n’observons pas dans notre canton de différences significatives entre garçons et filles.» La supériorité des filles en lecture, constatée par PISA, est un phénomène qui existe déjà en dehors de l’école: «Une étude internationale a établi que 74% des jeunes filles lisaient par plaisir en dehors des lectures scolaires obligatoires, contre seulement 54% des garçons.» Quant au retard des filles en maths ou en science – selon les pays ou les cantons – il semble résister aux efforts de l’école en faveur de la parité et de l’égalité: «Les stéréotypes que l’école s’efforce de combattre sont encore souvent à l’œuvre en dehors, dans les familles avec l’influence des parents qui reste forte sur les orientations scolaires de leurs enfants.»

Un stéréotype qui paralyse les performances des filles

Des stéréotypes d’ailleurs qui ont des conséquences sur les résultats:

Il est à peu près démontré que la réputation des filles d’être moins douées pour les maths provoque un blocage et les empêche d’obtenir de meilleurs résultats.

Quand bien même supériorité des filles à l’école il y aurait, cela ne leur profite guère par la suite. Serge Martin rappelle qu’«il y a quatre fois plus de garçons dans les filières de l’ingénierie et de l’informatique».

Martina Chyba.
Martina Chyba. (Photo: RTS-Louvion)

«Le changement de société est en marche»

Martina Chyba, productrice, journaliste et animatrice RTS.

«Je ne fantasme pas sur une société d’amazones qui éradiqueraient les hommes du pouvoir.

Je fantasme sur une société mixte dans laquelle tout le monde aurait les mêmes chances.

J’y crois moyen parce que nous sommes à la fois en période de crise, de repli sur soi et de retour du religieux. Tout cela a tendance à vouloir renvoyer les femmes à la maison sur le refrain du «c’était mieux avant». Cela dit, le changement de société est en marche et ne s’arrêtera pas. Les hommes devront partager la prise de pouvoir économique, c’est évident. Si je ne vois pas beaucoup «de soin et de sollicitude» dans le monde de l’entreprise et de l’économie, je pense qu’effectivement, les hommes se sentent un peu dévirilisés et courent acheter en costard-cravate le dernier jeu vidéo GTA 5 où ils peuvent être violents, gangsters, dealers et proxénètes. Ce qui fait rêver aujourd’hui, ce sont les médias, faire fortune dans le gaz ou les nouvelles technologies, être footballeur professionnel ou chanteur.

La force physique ne joue plus de rôle, mais pourquoi les hommes seraient-ils nuls en pensée créative? Raisonner comme ça, c’est continuer à raisonner par clichés et stéréotypes. On se souvient que Christine Lagarde avait dit: «Si Lehman Brothers avait été Lehman Sisters, la banque n’aurait pas fait faillite.» Peut-être. Mais Mme Lagarde est directrice du FMI depuis le 5 juillet 2011 et, à ma connaissance, le monde ne va pas tellement mieux. Alors?»

Marc Bonnant, avocat
Marc Bonnant, avocat. (Photo: Jean Revillard/Rezo)

«Le matriarcat n’est pas une hypothèse, c’est un constat»

Marc Bonnant, avocat.

«Longtemps les femmes ont été une majorité traitée comme une minorité. Aujourd’hui elles se vengent, elles s’ébrouent. Ce goût de la vengeance leur donne une énergie que nous n’avons plus. A cerveau égal, puisqu’il paraît que nous avons tous le cerveau de Mozart, il n’est pas étonnant qu’elles fassent mieux que nous. L’homme est une espèce en voie de disparition. Nous serons bientôt parqués dans des réserves où les femmes viendront nous jeter des cacahouètes.

Nous ne servons plus à rien, ni pour le plaisir ni pour la procréation.

Les vibromasseurs et les éprouvettes font ça très bien. Ce qui s’est passé ces trente dernières années a peut-être été un pas immense pour la cause des femmes mais un tout petit pas pour l’humanité et même un pas en arrière. Gauchet a raison! La sociabilité, la mesure, la modération, le dialogue sont des valeurs vénusiennes, pour ne pas dire vénériennes: tout cela est très vertueux et très féminin. Alors que la guerre, le triomphe, le combat n’intéressent plus personne, il n’y a plus de héros. Ou alors les seuls héros sont les victimes, ce qui est encore très féminin. Le matriarcat n’est pas une hypothèse, c’est un constat.»

Illustration: François Maret

Benutzer-Kommentare