2 mai 2018

Pascal Singy: «Le parler jeune n’a jamais été aussi florissant»

Le parler des rues, le verlan, il kiffe! Passionné par les différentes formes de langage, le linguiste Pascal Singy explique le jargon des jeunes.

Temps de lecture 7 minutes

Pascal Singy, pourquoi vous êtes-vous intéressé au «parler jeune» en Suisse romande?

Je m’étais déjà penché sur le parler des Romands et leur sentiment d’insécurité vis-à-vis de la métropole française. Quand le Fonds national a lancé un appel pour une recherche sur la diversité linguistique en Suisse, j’ai trouvé que ce thème méritait d’être interrogé. Nous avons donc mené une étude sur soixante-deux jeunes gens et jeunes filles dans trois cantons romands, Genève, Neuchâtel et Vaud. Ce qui nous a permis de constater qu’il n’existe pas un seul, mais plusieurs «parlers jeunes» souvent inspirés des banlieues françaises.

Pascal Singy: «Les locuteurs exploitent des procédés sémantiques variés pour jouer avec les mots.»

Mais qu’est-ce que c’est, au juste, le «parler jeune»?

En fait, ce sont des pratiques langagières plutôt qu’une nouvelle langue. La structure reste le français, la syntaxe n’est pas véritablement concernée, mais il y a une intonation différente et surtout une fécondité lexicale remarquable. L’essentiel de ce jargon, c’est le vocabulaire. Mais il convient de décliner au pluriel le parler jeune attesté dans l’espace francophone, puisque les locuteurs exploitent des procédés sémantiques variés pour jouer avec les mots. Ils n’inventent pas forcément de nouveaux vocables, mais empruntent aux langues de l’immigration et à l’anglais, ou à l’argot. Ils recourent à la métaphore, jouent aussi beaucoup avec la forme en coupant des syllabes. Par exemple, association devient assoce par apocope (troncation du suffixe, ndlr) et basket devient sket par aphérèse (troncation de la première syllabe, ndlr). Le verlan, qui a une longue tradition historique, inverse les syllabes à l’infini: sistra pour raciste, feum pour meuf, qui est déjà une version verlanisée de femme. Le parler des cités est une langue composée d’éléments qui bougent, qui évoluent, qui se renouvellent sans cesse.

Causer comme une racaille, c’est une affaire qui concerne autant les filles que les garçons?

On ne peut pas le résumer comme ça. Filles et garçons, dans l’enquête que nous avons menée, disent l’utiliser dans des proportions équivalentes. Mais dans les représentations des adultes et des jeunes eux-mêmes, on met souvent en avant le fait que c’est une pratique plutôt masculine, parce que les propos sont parfois forts, voire violents. Les filles ont conscience que cette façon de parler peut les desservir aux yeux des jeunes mâles de leur génération.

Les garçons aussi avouent parfois qu’ils ne voudraient pas vraiment d’une fille qui cause de cette façon…

Pascal Singy

Mais pourquoi les jeunes ont-ils besoin de remodeler, bousculer, déstructurer la langue?

Parce qu’ils sont dans une situation de transition sociale, qui les incite à un fort investissement sur le plan de l’activité symbolique, que ce soit à travers les vêtements, la musique ou le langage. Or, la jeunesse est une période de la vie qui tend à s’allonger, mais qui est de moins en moins encadrée par les rites de passage traditionnels. Les jeunes se retrouvent donc plus longtemps dans une «identité nomade», comme la désigne le linguiste Bernard Lamizet, avec ce tâtonnement identitaire qui lui est propre. Le jargon jeune leur permet de se démarquer des deux pôles repoussoirs: d’un côté, l’enfance qu’ils ont quittée et, de l’autre, l’âge adulte qu’ils n’ont pas encore atteint.

Une façon de créer, par les mots, un esprit de corps avec les gens du même âge…

Oui, parler autrement permet d’affirmer son identité de jeune, entre pairs, de marquer son appartenance groupale. Mais pas seulement. Il y a derrière ce code langagier particulier une fonction cryptique: utiliser des mots pour ne pas être compris, pour cacher l’information. À qui? Aux parents, aux autres jeunes, aux enfants. Et là, nous sommes, vous et moi, des traîtres puisque nous dévoilons un des secrets de ce langage… mais, compte tenu de la créativité des jeunes, nul doute qu’ils vont trouver d’autres mots! Dans cette façon de remodeler la langue, il y a à la fois une dimension ludique, le pur plaisir de jouer avec les mots, et aussi économique: c’est un parler qui, formé de mots tronqués et d’abréviations, va plus vite. On pourrait mentionner encore la fonction cathartique de ce langage: une injure extrême en verlan permet de se soulager, de mieux sortir sa colère. En tout cas, ce sont des pratiques langagières que l’on observe dans toute la francophonie et même au-delà, puisqu’on les retrouve en Italie, en Allemagne, aux États-Unis…

Cela dit, Boris Vian utilisait déjà le verlan, bien avant le rappeur Niska. N’est-ce pas un phénomène éternel?

Éternel, je ne sais pas. Mais disons que ce n’est pas une nouveauté. Au XIXe siècle, les voyous et les prostituées essentiellement parlaient le javanais, un procédé de codage argotique. De même les malfaiteurs, les gens de la pègre et certaines professions utilisaient le verlan pour remplir la fonction cryptique. Les bouchers des Halles à Paris et à Lyon avaient inventé le loucherbem, une sorte d’argot, qui consistait à camoufler des mots existants en les modifiant suivant une certaine règle, pour pouvoir parler entre eux sans être compris des clients. Aujourd’hui, les scénographes, les compositeurs et les écrivains s’amusent encore avec le verlan, ils jouent avec les sons, les unités, que ce soit pour la poésie ou la chanson.

Dire «kiffer» au lieu d’«aimer», parler d’une «go» pour une «femme», n’est-ce pas un appauvrissement de la langue?

On ne peut pas appauvrir en rajoutant quelque chose! D’autant que les éléments du français standard, en l’occurrence aimer et fille, demeurent dans la langue. Il y a juste plusieurs registres et plusieurs synonymes que l’on peut utiliser dans différents contextes. Si les jeunes ne connaissaient pas les mots du français standard et ne disposaient que de l’argot, ce serait un appauvrissement et cela poserait un problème d’interaction entre eux et les adultes. Mais ce n’est pas le cas.

Quel rôle internet et les réseaux sociaux ont-ils joué dans ce parler jeune?

Disons qu’internet est un moyen très rapide de diffusion. Les vidéos sur Youtube, les réseaux sociaux ont sans doute amplifié le phénomène. C’est peut-être pour cette raison que le parler jeune n’a jamais été aussi florissant qu’aujourd’hui. Toutes les personnes qui ont des enfants entre 12 et 18 ans sont confrontées à ces nouveaux mots. Les groupes de rap sont souvent d’une forte créativité, avec un vocabulaire parfois très direct, voire agressif. Cela dit, les insultes ne datent pas de hier.

Il y a peut-être moins de répression, plus d’espace de liberté aujourd’hui, mais les mots vulgaires existaient aussi dans l’argot du XIXe siècle

Pascal Singy

Ils avaient juste moins de possibilités d’être entendus.

Mais peut-on parler comme ça toute sa vie?

Les jeunes, quelle que soit leur classe sociale, disent qu’ils vont abandonner ce langage en grandissant, qu’ils ne l’utiliseront pas sur leur lieu de travail par exemple. C’est un lexique spécialisé, une langue secondaire, qui est très connotée et qui pourrait les desservir si elle était utilisée dans un mauvais contexte. Et puis, le jour où l’adolescent arrive dans le monde des adultes, il n’a plus besoin de s’opposer et d’investir dans le symbolique.

Pourtant, on entend des animateurs, des professionnels des médias qui récupèrent ce jargon jeune…

Oui, le parler de la rue est magnifié, discuté, légitimé, reconnu. Il a gagné ses lettres de noblesse en quelque sorte. Et les adultes, que ce soit des réalisateurs, des publicitaires ou des animateurs, s’en servent aussi parce qu’ils ont compris que c’était intéressant. Nous sommes dans une société où la jeunesse est un objet de «gourmandise», tout le monde a envie d’en faire partie. C’est le culte du jeunisme! Par contre, on stigmatise les personnes âgées dans la vie publique et politique. Prenez les figures des hautes fonctions en France, en Autriche, en Italie, ce sont tous des hommes entre 30 et 40 ans. C’est la fin de la gérontocratie. Cela dit, pour en revenir au langage des jeunes, ces derniers apprécient modérément que l’on se serve de leur lexique…

Et vous, vous arrive-t-il d’utiliser ce langage?

Non, j’utilise parfois grave comme adverbe d’intensité et j’aime bien l’expression verlanesque à donf ! La feum que je kiffe à donf… est une phrase qui a un fort caractère mélodique. D’autres expressions me surprennent, comme des riens pour parler des Algériens. Même si c’est une aphérèse, elle est à double sens. On connaît mdr et lol. Dans le même genre, j’aime bien l’acronyme osef, qui est l’abréviation de on s’en fout, tiré de l’anglais what the fuck… Mais, après le langage des jeunes, je vais me concentrer sur celui des seniors! Ce sera une étude interdisciplinaire, financée par le Fonds national suisse de la recherche scientifique, sur les difficultés de communication des personnes âgées, qui souffrent de douleurs chroniques. La durée de vie s’allongeant, c’est en train de devenir un problème de santé publique. 

➜ A voir aussi, la chronique vidéo sur le langage réalisée avec Pascal Singy: Où est la feum?

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