15 août 2018

Le retour du cheval?

Corbillard attelé dans la vallée de Delémont, police montée à Genève, couple de fermiers utilisant de solides demi-sang pour cultiver leurs champs dans le Jura bernois… Les équidés de travail, que l’on pensait passés de mode et obsolètes, reprendraient-ils du poil de la bête?

Ursina Zwicky Schmid et Emanuel Schmid
Ursina Zwicky Schmid et Emanuel Schmid travaillent avec des chevaux depuis une quinzaine d’années (photo: Matthieu Spohn).

Plus noble conquête de l’homme selon le naturaliste Buffon, le cheval a longtemps partagé les joies et les peines de ses maîtres, qu’ils soient paysans, soldats ou mineurs. Puis, d’autres chevaux – vapeur ceux-ci! – l’ont détrôné et relégué au rang de simple monture de loisirs. Fin de l’histoire.

Vraiment? Depuis quelque temps déjà, l’on voit ici et là des bêtes de somme reprendre du service en Suisse romande. Comme à Genève au sein de la toute nouvelle brigade équestre de la police, dans la vallée de Delémont où un croque-mort a redonné du lustre à un vieux corbillard attelé, ou encore dans le Jura bernois où un couple de fermiers continue de préférer ces fiers animaux aux gros tracteurs (lire aussi nos portraits ci-dessous).

Sans oublier la ville de Fribourg qui va tantôt engager à l’essai un cheval de trait pour collecter les déchets et servir ainsi d’emblème dans la lutte contre le littering. Un peu à l’image de ce qui s’était fait à Lausanne il y a quel­ques années de cela.

Concurrencés par la mobilité verte

Les équidés semblent donc pointer à nouveau le bout de leurs museaux dans nos villes et campagnes.«Timidement!», tempère Ruedi von Niederhäusern, responsable du groupe Élevage et détention de chevaux au Haras national suisse d’Avenches (VD).

Cet expert constate que l’engouement suscité par la traction animale est retombé depuis cinq ans. La faute, selon lui, au développement des véhicules électriques, eux aussi silencieux et écologiques. Autres obstacles au retour des chevaux de labeur: les coûts et les problèmes logistiques qu’implique un tel choix de mobilité douce.

Il faut non seulement disposer d’un animal, mais également d’un personnel formé et motivé ainsi que d’une infrastructure adéquate.

Ruedi von Niederhäusern

Autant de raisons qui expliquent pourquoi des localités comme Avenches (VD) ou Saint-Imier (BE) ont fini par renvoyer leurs cantonniers à quatre pattes à l’écurie. Les autorités fribourgeoises sont évidemment au courant de ces expériences avortées.

C’est pourquoi le test qu’elles envisagent de lancer est limité dans le temps. Et si celui-ci s’avère concluant, il pourrait même déboucher sur la création d’une ferme pédagogique ayant pour objectif de «sensibiliser la population aux questions de biodiversité, de développement durable et d’agriculture de proximité».

Un rôle bien particulier à jouer

Dans nos campagnes, la situation des chevaux de trait ne semble guère plus enviable d’après le spécialiste du Haras national: «Quelques irréductibles effectuent encore des travaux avec le cheval, principalement des agriculteurs et des vignerons qui ont une fibre écolo. Mais cela reste des cas isolés et cette tendance ne se développe pas non plus de ce côté-là.»

«Le cheval, de nos jours, c’est avant tout un partenaire de loisirs pour les particuliers, poursuit Ruedi von Niederhäusern. Il exerce une énorme fascination auprès des enfants, et

je pense qu’il a vraiment un rôle très, très important à jouer dans la sauvegarde et la consolidation du lien entre ville et campagne.

Ruedi von Niederhäusern
L’emploi de diesel est évité grâce aux machines actionnées par des chevaux (photo: Matthieu Spohn).

Chevaux de trait

Ursina Zwicky Schmid et Emanuel Schmid, paysans de montagne aux Prés-de-Cortébert dans le Jura bernois

«Nous sommes fermiers aux Prés-de-Cortébert (lien avec une vidéo en allemand) depuis 2001. Les gens d’ici nous trouvaient bizarres parce qu’on était les seuls à faire du bio dans le village, qu’on partageait les tâches dans le couple et qu’on travaillait avec les chevaux.

Ils pensaient qu’on ne tiendrait pas plus de deux ans.

Ursina Zwicky Schmid et Emanuel Schmid

Dix-huit printemps plus tard, Ursina et Emanuel sont toujours là, preuve de la viabilité de leur projet, même si leurs voisins les trouvent «encore un peu spéciaux». Avec l’aide d’un apprenti, ces paysans de montagne gèrent un domaine de 44 hectares, forêt et pâturages boisés compris. Ils possèdent 23 vaches laitières et 3 chevaux pour effectuer les travaux des champs.

Ils cultivent un hectare d’épeautre, un autre d’avoine ainsi que 12 ares de patates vendues sous l’appellation maison «pommes de terre non-diesel». «Nous travaillons avec des Oldenburg, une race ancienne allemande de demi-sang, solides et très calmes.»

Les bêtes de somme servent à labourer, semer, herser les prés et pâturages, pirouetter le foin et former des andains, sortir le fumier, transporter le lait et débarder. «On effectue presque la moitié des travaux avec les chevaux. Le reste avec un tracteur, car ce n’est pas possible de tout faire avec les animaux sur notre exploitation. Avec les chevaux, tout va plus lentement. Ce sont des êtres vivants, pas des machines activées sans arrêt du matin au soir.

On doit réfléchir, s’adapter à eux. C’est enrichissant et finalement moins harassant que de bosser avec les machines.

Ursina Zwicky Schmid et Emanuel Schmid

Pour Ursina et Emanuel, le cheval est un choix du cœur économiquement viable et qui s’inscrit dans leur philosophie de vie teintée d’écologie. «La traction animale, c’est de l’énergie renouvelable. Le cheval travaille, mange ce que l’on produit sur la ferme et son crottin sert d’engrais pour nos cultures, c’est comme un cercle…»

Karin Ducommun et son équipe (photo: Matthieu Spohn).

Police montée

Karin Ducommun, capitaine et responsable de la brigade équestre de la police genevoise

La police genevoise compte désormais dans ses rangs une brigade équestre. «Depuis début mai, deux agents et leurs montures patrouillent un jour par semaine dans la campagne genevoise et les zones frontalières. Ils sont appuyés par un dispositif motorisé en cas de contrôle ou d’interpellation», précise la capitaine Karin Ducommun.

Avant de se mettre en selle, les neuf membres de cette équipe (huit femmes et un homme, tous des cavaliers confirmés, brevetés et volontaires) ont effectué un stage d’une semaine à Bruxelles au sein de la Police fédérale de Belgique. Formation qui s’est poursuivie à Genève avec quatre montures mises à disposition par le refuge de Darwyn, une association qui recueille les équidés maltraités, abandonnés ou destinés à l’abattoir.

Cette police montée, la seule en Suisse romande, a pour but d’assurer une présence visible et dissuasive dans des régions rurales jusqu’alors un peu délaissées. Ses missions: lutter contre la culture illégale de chanvre, les vols et cambriolages, les franchissements illicites de la frontière, les infractions aux règles de la circulation, les rave parties, les campements sauvages, ou encore aider à la recherche de personnes. C’est du vrai travail de police de proximité,

ça n’a rien à voir avec la brigade équestre qui a sillonné, dans un but purement préventif, les parcs et le centre-ville de Genève jusqu’au début des années 2000.

Karin Ducommun

Ici, nous faisons aussi de la répression!». Selon cet officier, la nouvelle escouade offre clairement un plus. «Elle contribue à améliorer le sentiment de sécurité de la population et permet d’aller dans des endroits difficilement accessibles aux véhicules.

En plus, comme les cavaliers sont haut perchés, ils peuvent mieux observer l’environnement qu’un policier à pied ou en voiture.» Sans oublier que leurs fidèles destriers en imposent aussi par leur taille et par leur prestance. «Notre brigade équestre sera évaluée après une période de test sur une année. Mais j’ai déjà le sentiment qu’elle a sa raison d’être», conclut Karin Ducommun.

Joseph, pèrs de l'entrepreneur David Comte, a restauré la calèche de l'entreprise familiale.

Corbillard attelé

«Quand j’étais enfant, ma grand-mère me parlait souvent des services funèbres avec les chevaux, de ces processions qui partaient du village où l’on résidait jusqu’au cimetière qui se trouvait à 4 km de là.» David Comte n’imaginait pas alors qu’il serait croque-mort un jour. Et surtout qu’il proposerait à ses clients des funérailles comme celles qu’avaient connues ses aïeuls.

«Lorsque j’ai créé mon entreprise de pompes funèbres à 30 ans, en 2011, je suis venu habiter par amour à Bassecourt, commune, qui, par un drôle de hasard, possédait justement un corbillard attelé.» Le jeune homme rachète cette calèche qui prenait la poussière dans un hangar et en confie la restauration à son père Joseph.

Son lustre d’antan retrouvé, ce fourgon mortuaire reprend du service. «La traction animale s’inscrit parfaitement dans la philosophie de l’entreprise», précise ce Jurassien écolo qui visite les familles endeuillées en voiture électrique et propose des cercueils biodégradables parmi sa gamme d’accessoires funéraires.

Avec ces cortèges qui avancent au rythme du cheval, on réapprend aussi la lenteur dans un monde où tout va habituellement très vite.

David Comte

David Comte vit pourtant ces cérémonies à l’ancienne un peu dans le stress. «Une voiture, vous pouvez la maîtriser. Le cheval, lui, peut avoir des réactions inattendues.» Maud, la jument Franches-Montagnes que lui loue un éleveur de la région, n’a causé pour l’heure aucun souci. «Elle possède toutes les qualités requises pour tirer un corbillard: elle est calme, son pas est lent et elle supporte le bruit des cloches.»

À l’en croire, il n’y a pas de véritable enjeu financier dans ce choix. «C’est plutôt une prestation du cœur, un hommage à mes grands-parents qui n’ont pas eu la vie facile et qui m’ont inculqué la valeur du travail.» Le corbillard ne sort que deux ou trois fois par année. Pas plus. «Les personnes qui optent pour ce service viennent pour la plupart du monde agricole ou ont un lien avec le cheval.»

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