31 juillet 2017

Sauvés de la ferraille

En 2009, Migros a décidé de donner une seconde vie à ses célèbres camions-magasins. Non sans difficulté, car la plupart avaient tout simplement disparu.

Camion-magasin Migros
Plusieurs anciens camions-magasins ont été retrouvés dans une jardinerie du canton d'Argovie et ont pu être sauvés (photo: Urs Engler/FCM).

Au début de l’épopée Migros, les supermarchés n’existaient pas: les produits étaient vendus dans des camions. Les cinq premiers du genre ont circulé à Zurich à partir de 1925, et à l’apogée du système, au milieu des années 1960, 144 véhicules arpentaient la Suisse par monts et par vaux. Par la suite, leur nombre déclina, conséquence d’un réseau de magasins en constante expansion. Les deux derniers exemplaires ont accompli leur dernier tour de piste fin 2007 en Haut-Valais , où ils approvisionnaient encore quelques villages de montagne reculés. Des années auparavant, Migros avait déjà mis à l’arrêt la majeure partie de cette flotte, qui faisait autrefois la fierté de l’enseigne.

C’est ainsi que les emblématiques camions du détaillant ont disparu des routes du pays. De temps à autre, ils pointaient de nouveau fièrement le bout de leur nez, réaménagés en camping-car, ou entamaient une nouvelle vie dans des terres lointaines. Sont restés les souvenirs d’une expérience d’achat hors du commun mais aussi les questions adressées au service clientèle sur les raisons de cette suppression.

Il s’avéra bientôt que Migros elle-même regretta ses véhicules. Au vu de leur popularité sans faille, l’hypothèse de renvoyer sur les routes des anciens fourgons à des fins de marketing commença a être envisagée en 2009, même si la flotte devait être extrêmement réduite. Le chef de projet Sponsoring Urs Engler eut l’idée de cibler les festivals musicaux et de proposer des possibilités d’achat adaptées au public de ces événements.

Notre homme a d’abord contacté les différentes coopératives qui avaient exploité des camions. Le bilan fut des plus maigres: Migros Valais avait offert le dernier dont elle disposait au Musée Suisse des Transports. Il se souvient:

Les autres coopératives étaient convaincues qu’il devait rester des véhicules dans quelque entrepôt. Elles se trompaient: il n’y en avait plus aucun.

C’est seulement quelques années plus tard que deux exemplaires ont réapparu en Valais et au Tessin mais ils ne pouvaient plus circuler..

Urs Engler n’avait plus qu’une solution, non dépourvue d’une certaine ironie: il lui fallait trouver les personnes qui avaient acquis les véhicules auprès de Migros et leur demander si elles étaient prêtes à s’en séparer. Il se souvint alors d’une image qui l’avait accompagné inconsciemment des années durant sur le chemin du travail: «Avant d’arriver à Migros, je longeais chaque jour une jardinerie où trônaient quatre camions l’un derrière l’autre.»

Les camions sont visibles au second plan de cette photo prise par Google Street View en septembre 2014:

Il contacta le propriétaire des lieux, qui se trouvait à Zuzgen dans le canton d’Argovie. L’homme avait d’abord eu l’intention de transformer les mythiques véhicules en camping-car mais n’avait jamais concrétisé son projet. Il céda alors à Urs Engler un NAW VU4-23, un modèle qui avait approvisionné 143 localités dans la région de Bâle entre 1989 et 1997. Et comme celui-ci n’était plus en mesure de rouler après sa mise à l’arrêt prolongée, Migros obtint gracieusement le camion. Une opération gagnant-gagnant car le propriétaire économisait ainsi les frais d’élimination.

Fin 2009, l’agence 2communicate, sise à Neuendorf (SO), commença la remise en état de ces fourgons rescapés d’une autre époque. Dès l’été 2010, le rêve d’Urs Engler devint réalité: un camion fidèlement restauré fut installé aux festivals de St-Gall, de Frauenfeld, du Gurten et ailleurs, pour la plus grande joie du public.

En 2015, un véhicule remplaça temporairement un magasin de Zoug pendant les travaux effectués dans ce dernier. Les clients étaient une fois encore aux anges.

Camion-magasin à Zoug (photo: Migros Lucerne).

Pour les trois autres camions de la jardinerie de Zuzgen, le temps pressait. Il était évident qu’ils ne seraient pas réaménagés en camping-car. Ils commençaient même à devenir gênants: «Lorsque nous avons voulu monter une installation photovoltaïque sur le toit de l’entrepôt en 2012, nous avons dû composer avec les véhicules lors de l’assemblage des montants et de l’onduleur», se rappelle Markus Hasler, le dirigeant de Hasler Gartenbau AG. Il décida alors de les mettre à la ferraille. Un premier modèle fut évacué fin 2015. C’est à ce moment qu’est intervenu Urs Engler, épargnant aux deux camions restants de connaître le même sort.

Ils étaient construits pour durer éternellement, on ne pourrait plus payer une telle qualité

Ces véhicules, un autre NAW VU4-23, et le modèle précédent, un Saurer K500 23, revinrent eux aussi dans le giron de Migros gratuitement. Le NAW était en nettement meilleur état que ses 12 années de pause forcée ne le laissaient supposer, d’autant que dans la jardinerie, il était exposé aux caprices de la météo. Les spécialistes ne se montrèrent guère surpris: «Ils étaient construits pour durer éternellement, on ne pourrait plus payer une telle qualité», déclare Fabian Hürner, dont le garage a été chargé d’effectuer les réparations. La carrosserie était par exemple décapée au jet de sable avant d’être peinte. Cette technique agrandit la surface et permet une meilleure adhérence de la sous-couche et de la couleur. Aucun modèle n’était par ailleurs rouillé. «Faites de même avec une voiture d’aujourd’hui: elle sera dans un état bien pire au bout d’une seule année», affirme Fabian Hürner.

Regrettez-vous les camions-magasins Migros?

Si la restauration du NAW ne présenta aucune difficulté majeure aux experts, le Saurer leur donna plus de fil à retordre, car, au fil du temps, les plaquettes de frein avaient collé aux tambours et étaient complètement bloquées. Six tonnes de granit sur l’essieu arrière et les cales de roue furent nécessaires pour décoincer les freins dans un fracas assourdissant. Une fois les pneus regonflés, plus rien n’empêchait désormais le remorquage!

Vidéo: tournée du camion-magasin Migros en Suisse romande, Tessin et Suisse alémanique (vidéo en français, italien et suisse-allemand).

Quant aux pièces de rechange du moteur 6 cylindres turbo diesel, il fut très simple de se les procurer: Mercedes les a toujours en stock. «Ils étaient contents qu’elles trouvent preneur», raconte en riant Hans-Jürgen Bauer, chef d’atelier poids-lourds au garage Mercedes Kestenholz à Pratteln, où le camion Migros a été retapé.

Ce sont les spécialistes de l’agence Frontwork, à Wallisellen, qui ont remis en état l’intérieur et l’extérieur du véhicule. Là encore, on a constaté la qualité extraordinaire du camion: le système de réfrigération et de congélation fonctionnait toujours impeccablement malgré leur arrêt prolongé. En revanche, il fallut éliminer la rouille recouvrant des centaines de paniers métalliques pour redonner aux rayons leur lustre d’antan. Par ailleurs, les bandes vertes et orange typiques de la marque avaient perdu de leur superbe après ce séjour en plein air. Toutefois, d’intenses recherches dans les archives permirent de trouver les nuances précises.

Le principal défi se révéla au final les dimensions: «On ne restaure pas un camion comme un cabriolet: la superficie est tout autre», indique Martin Känzig, chef de projet Display au sein de Frontwork. A l’instar de ses collaborateurs, il a aimé travailler sur ce véhicule, qui lui rappelait son enfance, et a gardé un souvenir particulier de cette aventure: «Un jour, nous avons dû le déplacer. Or personne dans l’équipe ne possédait de permis poids-lourd. Au final, c’est moi qui ai pris le volant», confie-t-il hilare. Notre homme a beaucoup apprécié cette expérience, même si le fourgon n’a bougé que de quelques mètres sur le site de l’agence…

Dans un futur pas si lointain, ce savoir se serait perdu.

Jusqu’à présent, Urs Engler a réussi à mettre la main sur six camions. Quatre d’entre eux sont opérationnels, un autre est en cours de restauration, tandis que le dernier sert de réserve et de pourvoyeur de pièces détachées. Cette initiative est tombé à point nommé: il existait encore suffisamment de spécialistes qualifiés ayant travaillé sur ces véhicules. Pour le Saurer K500 23, des retraités ont néanmoins été sollicités, et les pièces de rechange désormais indisponibles ont dû être fabriquées au prix de longues heures de travail. «Sans cela, un jour ou l’autre, dans un futur pas si lointain, ce savoir se serait perdu, constate avec philosophie Urs Engler. Cependant, nous sommes parvenus à préserver ce chapitre unique de l’histoire Migros pour la postérité.» Et toute cette précieuse matière n’est pas cachée dans un musée, elle est vivante et apporte une véritable valeur ajoutée aux clients.

Aujourd’hui, Migros utilise ses camions-magasins lors de festivals ou comme supermarché provisoire (photo: FCM).
Pour une tournée anniversaire, en 2016 Migros lança ses camions sur les routes suisses, à la rencontre des consommateurs (photo: Migros Genève).

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