26 mars 2012

Le syndrome du Saint-Bernard

L’assujetti est celui qui ne sait pas dire «non!», qui se met en quatre pour satisfaire les besoins d’autrui. Jusqu’à s’oublier. Un mal d’amour et de reconnaissance qui se soigne selon le thérapeute Thierry Gaubert, auteur d’un récent ouvrage sur le sujet.

Dessin d'un homme submergé de dossiers, qui en accepte encore tout une pile
Le carencé affectif croit que son bonheur passe en priorité par celui de son entourage: il joue donc les carpettes pour plaire à tout le monde.

Des bouquins aux titres accrocheurs du style Affirmez-vous! ou Osez dire non! qui ciblent les gens peinant à exister, il y en a plein les librairies. «Ces livres proposent tous des recettes, uniquement des recettes», relève le thérapeute français Thierry Gaubert avant de vanter son propre ouvrage intitulé L’assujetti ou l’oubli de soi: «J’y décris en détail un nouveau profil psychologique, celui de l’assujetti justement.»

A quoi ressemble donc ce personnage? «C’est quelqu’un qui satisfait les besoins des autres au détriment des siens aussi bien dans les relations amoureuses, familiales, sociales que professionnelles», résume l’auteur. En quête désespérée d’amour et de reconnaissance, le carencé affectif croit que son bonheur passe en priorité par celui de son entourage: il joue donc les carpettes pour plaire à son conjoint, à ses enfants, à ses amis ou encore à son patron.

Le mari rêvé, le parent parfait, la copine idéale, l’employé modèle, quoi! «Si je devais recréer une société aujourd’hui, je n’embaucherais que des assujettis», rigole notre interlocuteur, ancien chef d’entreprise reconverti dans le développement personnel. Pourquoi? «Parce qu’ils ont le sens du devoir, qu’ils sont sensibles et maniables, exigeants et perfectionnistes, jaloux et possessifs, donc pas prêts à vous quitter du jour au lendemain.» En plus, ils sont dévoués à l’excès, accommodants et pas contrariants pour un sou.

"L’assujetti doit apprendre à distinguer la contrainte du plaisir", selon le thérapeute Thierry Gaubert.  (Photo:LDD)
"L’assujetti doit apprendre à distinguer la contrainte du plaisir", selon le thérapeute Thierry Gaubert. (Photo:LDD)

Le hic, c’est que ce genre d’individu, qui rivalise de zèle par peur d’être abandonné, s’oublie dans cette relation, agit contre ses intérêts, fabrique son propre malheur. «Il est une sorte de Saint-Bernard dont le tonneau abreuve tout le monde sauf lui! écrit Thierry Gaubert. Il est gentil, parfois trop, au point de se sacrifier au profit des autres, ce qui engendre les conséquences suivantes: plus de travail, davantage de responsabilités, plus de don de soi, une frustration des désirs, une diminution des plaisirs et, enfin, une perte d’avantages, d’intérêts et de temps pour soi.»

A force d’avaler des couleuvres, d’accumuler rancœur et rancune, de subir, l’assujetti finit par craquer, par péter les plombs! «Lorsqu’il prend conscience qu’il n’y a pas de retour, pas de réciprocité, il bascule dans une phase d’agressivité. A sa façon, plutôt maladroite, il essaie de montrer qu’il n’est pas heureux, que ça ne va pas, que ce n’est pas juste…» Ce révolté du Bounty n’est ni Mère Teresa ni l’abbé Pierre: il ne peut pas vivre à perpétuité dans l’abnégation. Et s’il le fait, ce sera certainement aux dépens de sa santé.

Heureusement, ce mal d’amour et de reconnaissance se soigne. Comment? Déjà, il faut prendre conscience de son assujettissement. Ensuite, comprendre les origines et mécanismes de ce dysfonctionnement. Et enfin, devenir acteur de sa vie pour pouvoir amorcer le changement. «L’assujetti doit apprendre à distinguer la contrainte du plaisir, il doit s’affirmer indépendamment des regards extérieurs, couper les dépendances, abaisser son niveau d’exigence, trouver l’équilibre entre respect de soi et respect des autres, travailler sa créativité et son estime de lui, essayer de donner un sens à son existence…»

Un changement qui pourra susciter l’incompréhension

Durant cette délicate phase de remise en question, l’assujetti risque fort de susciter l’incompréhension de son entourage, voire de le froisser carrément. «Ne plus craindre les conflits et accepter de décevoir, ça c’est vraiment fondamental! Car le jour où il va poser son premier «stop!», exprimer son mécontentement avec le bon ton, au bon moment et face à la bonne personne, eh bien là ça va peut-être un peu grincer des dents.»

Pire, cela pourrait provoquer des clashs! Thierry Gaubert y voit, lui, plutôt l’occasion de trier le bon grain de l’ivraie: «Si les gens sont là pour ce que vous faites, il est évident que vous fragiliserez le lien en en faisant moins. En revanche, s’ils sont là pour ce que vous êtes, certainement pour votre gentillesse aussi, le lien ne sera pas en danger.» Rassuré?

Illustration: François Maret (illustration)

Benutzer-Kommentare