18 août 2014

«Quel Valaisan jeté en prison verrait Obama, Hollande et le pape voler à son secours?»

L’enseignant sierrois Philippe Favre ressuscite la figure oubliée d’un Guillaume Tell valaisan: le médecin de Loèche Guillaume Perronet, à la tête des révoltes contre l’évêque de Sion au XIVe siècle. Palpitant.

Philippe Favre, auteur de «1352, un médecin contre la tyrannie»
Philippe Favre, auteur de «1352, un médecin contre la tyrannie».
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Qu’est-ce qui vous a fasciné chez ce Perronet au point de lui consacrer un roman?

Qu’on le retrouve dans toutes les situations les plus inattendues. Comme négociateur pour sa cité de Loèche, comme arbitre pour régler un litige entre l’évêque et les habitants de Sion, comme chef de révolte dans le conflit entre les communes valaisannes et l’évêque, comme exilé, puis prisonnier. Ce qui m’a stupéfait ce sont ces trois lettres adressées à l’évêque de Sion par Charles IV, roi de Bohème, puis empereur romain germanique, le pape Urbain V, et le comte Amédée de Savoie, pour exiger la libération de Guillaume Perronet. Comment expliquer que ce type reçoive le soutien des trois personnages les plus puissants du monde connu? Quel Valaisan jeté en prison aujourd’hui verrait Barack Obama, François Hollande et le pape François voler à son secours?

Sepp Blatter?

C’est loin d’être sûr!

De là à présenter Guillaume Perronet comme le Guillaume Tell valaisan...

Chez ces deux Guillaume – et j’y ajoute volontiers un troisième, William Wallace, le Guillaume écossais plus connu sous le nom de Braveheart, du film de Mel Gibson – on retrouve l’histoire d’un homme qui croit davantage à la volonté des peuples qu’à la fatalité, et qui se lève pour la liberté. Le thème est universel. Et donc l’histoire ou la légende est devenue emblématique dans les pays qui ont lutté pour leur indépendance. La différence chez Perronet, c’est que son histoire a bien longtemps sommeillé dans les coffres du château de Valère.

Et est donc attestée, contrairement à l’histoire de Tell...

La naissance de la Confédération, c’est cinquante ans avant Guillaume Tell. Aujourd’hui, tout cela a bien été décons­truit par les historiens. La prairie du Grütli, le serment, on sait que ça n’a probablement jamais existé. Même la charte de 1291 ne semble pas dater de l’époque. Le récit de Winkelried date de cent ans après les faits, quel crédit peut-on lui accorder? Même chose pour Morgarten: on n’a pas de preuves absolues qu’il y ait eu là une grande bataille. On ne sait plus trop finalement quelle est l’origine de la Suisse. Mais on sait qu’à cette époque la pyramide féodale a vacillé sur ses bases. Moi, comme Suisse romand, ce que je ne savais pas c’est que sur ce versant-ci des Alpes, il s’est passé des choses fascinantes allant dans le même sens, qui ne nous ont jamais été racontées et qui en plus sont effectivement attestées par des actes et des documents.

Vous insistez beaucoup sur la désunion des Valaisans, vous les comparez même à leurs vaches, toujours en bataille...

Il y a des choses qui semblent immuables dans le caractère valaisan et qu’on retrouve aujourd’hui. Il faut toujours qu’il y ait quelqu’un qui passe l’épaule, qui montre qu’il tient le troupeau. Le pouvoir en place à l’époque a essayé de jouer avec ces divisions. Toutes les franchises étaient accordées commune par commune, jamais globalement. Le personnage de Guillaume échappe un peu à ce trait psychologique, il est propulsé là-dedans un peu malgré lui. C’est un parti pris personnel, je me suis dit: un médecin, qui a fait des études, est-ce que c’était vraiment son destin de conduire une guerre?

Le vin à l’époque était-il aussi bon que vous le racontez? Les témoignages des voyageurs évoquent plutôt une sacrée piquette…

Je ne pouvais pas parler du Valais sans aborder le thème du vin. En 1313, une charte établit en tout cas que trois cépages étaient cultivés comme tels – l’humagny (humagne), la regy (rèze) et le neyrun (cornalin). Le Musée de la vigne et du vin a organisé l’an dernier un événement pour célébrer les 700 ans de cette charte et à cette occasion des historiens ont abordé la question du goût du vin. C’est effectivement difficile de se prononcer. Mais nous avons des indications par exemple le premier jus qui était obtenu par le simple poids de la vendange, la pesanteur des grappes dans la cuve, était vendu à un prix plus élevé que le reste. Il y a donc un faisceau d’éléments qui fait penser qu’il y avait des qualités différentes.

Vous laissez entendre que les peuples montagnards ont davantage soif d’indépendance que les autres...

Le Valais en tout cas revendique toujours quelque chose, et a l’impression qu’on lui impose certaines choses, c’est une constante.

Philippe Favre: Le Valais en tout cas revendique toujours quelque chose, et a l’impression qu’on lui impose certaines choses, c’est une constante.

Comment expliquer que malgré toutes ces révoltes, l’Eglise soit toujours restée très forte en Valais

C’est paradoxal. D’un côté, l’évêque Guichard a été retenu enchaîné pendant plusieurs semaines dans une cave. Ce n’est quand même pas rien, enfermer le suzerain dans une cave! De l’autre, après que l’évêque lui-même participe en personne à une expédition punitive contre le seigneur de la Tour et brûle ses maisons, et qu’Antoine la Tour ensuite de rage ira le défenestrer à Sion, c’est lui le seigneur de la Tour, après cet épisode, qui est désavoué par le peuple du Valais. Il est banni, perd tous ses biens, c’est la fin de la famille La Tour-Châtillon.

Le père d’Antoine, Pierre de la Tour, allié de Perronet, vous le présentez largement comme une brute...

Un homme d’action plutôt. Qui croit en ce qu’il fait, qui fait ce qu’il croit. Quelqu’un d’assez malin. Un loup qui rêvait de faire du Valais un Etat indépendant.

En gros, tous les personnages masculins de votre livre sont historiques, tous les personnages féminins inventés…

Malheureusement. Le rôle de la femme à l’époque était quand même assez subsidiaire, donc j’ai dû en créer. Sauf la comtesse Ysabelle de Compeys- Blandrate, qui a bien existé, et sera assassinée avec son fils sur le pont de Naters, le 3 novembre 1365. Et Guigone d’Anniviers qui tenait la vallée d’une main ferme.

Personnage important, mais imaginaire, la guérisseuse Hélécha...

Des guérisseuses, vous en trouvez encore aujourd’hui en Valais. Certaines publient des livres sur les plantes qui soignent, et ça marche plutôt bien. Cet intérêt peut s’expliquer par une perte de savoir. Une de ces guérisseuses m’a dit qu’elle n’avait pas les proportions, elle ne connaissait que la fonction des plantes, on ne lui avait pas transmis les proportions qui jouent un grand rôle. Il y a aujourd’hui un besoin de conserver ce qui se savait, ce qui se croyait à l’époque.

Vous faites miroiter plusieurs fois mais sans donner la recette, la potion contre la gueule de bois…

Le sujet reste d’actualité. Une start-up de Conthey vient de lancer une potion à base de plantes des alpes censée prévenir les lendemains d’hier.

Vous montrez aussi dans votre livre les «bienfaits» collatéraux de la peste de 1349 en Valais...

Les gens se retrouvent avec davantage de terres, les salaires de la main-d’œuvre montent parce qu’il y a moins de mains- d’œuvre, les seigneurs soudain ont davantage besoin des serfs que les serfs des seigneurs. On hésite presque à prendre acte de cela. C’est pourtant attesté, la montée de la bourgeoisie, le petit enrichissement des paysans, l’arrivée des vaches en Valais suivent 1349 – avant les Valaisans étaient un peuple de chevriers. Ce n’est pas difficile à comprendre. Vous avez tout à coup entre le tiers et la moitié de la population qui disparaît. Un ou deux de vos voisins ne sont plus là, vous avez leurs pâturages qu’il faut bien reprendre, on peut mettre tout à coup des animaux plus gros et plus gourmands.

Vous racontez que le pape en Avignon consacre le Rhône pour qu’on puisse y jeter les cadavres des pestiférés… Et en Valais?

Pour accéder à la vie éternelle, il fallait reposer dans un lieu consacré. Je n’ai trouvé aucune mention de ça chez nous, bien que le Valaisan entretienne un rapport ambivalent au Rhône. C’est là que les gens se suicidaient. A un moment donné, Guichard utilise la sentence de l’interdit contre les communes – plus aucun rite n’est célébré, on ne baptise plus, on n’enterre plus. Aujourd’hui, on dirait et alors? Pour nous le paradis c’est un peu tout de suite, pour les gens de l’époque c’était après la traversée de cette vallée de larmes. Il était donc absurde de contrevenir aux lois de l’Eglise pour le petit moment qu’on passe sur terre et au risque de perdre l’éternité. L’interdit était donc une rétorsion terrible. Guillaume Perronet intervient d’ailleurs pour sortir la ville de Sion de cet interdit.

Comment êtes-vous tombé sur lui?

Je devais écrire un chapitre pour une publication sur les fouilles du château de Beauregard. Comme angle, j’ai eu l’idée de prendre un marchand lombard qui aurait traversé le Valais. Je pensais d’abord devoir l’inventer, mais j’en ai trouvé un dans le livre du Genevois Victor Van Berchem, publié en 1899 sur l’épiscopat de Guichard Tavel, évêque de Sion. C’est là que je suis tombé sur Palmeron Turchi qui transite dans la vallée du Rhône, avec l’intention d’ouvrir une banque à Sion. Là aussi que j’ai vu apparaître plusieurs fois le nom de Guillaume Perronet. Dès lors j’ai été happé par le personnage.

© Migros Magazine - Laurent Nicolet

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