6 mai 2013

Le voisinage, un nouvel enfer?

PPE et immeubles locatifs se transforment parfois en guerre de voisinage pouvant aller jusqu’à la castagne ou au tribunal. A moins d’essayer la médiation.

voisins
(Photo: istockphoto)
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Anne* vit l’enfer depuis quatre ans. Après des déboires qui l’ont obligée à déménager souvent mais aussi à quitter sa maison familiale, cette souriante retraitée pensait pourtant avoir trouvé un chez-soi accueillant et durable dans ce coin de Lavaux (VD). «C’est un appartement lumineux, avec la jouissance d’un bout de jardin, je m’y suis tout de suite sentie bien, et ai eu envie d’y poser mes valises pour longtemps», confie-t-elle un peu tristement.

Voisinage infernal.

C’était sans compter sur le voisinage. Depuis un premier contact plutôt froid jusqu’aux dénonciations et à la franche hostilité, Anne a eu tout le temps de vérifier qu’en matière d’habitation, l’enfer vient souvent des autres. «Je suis au rez-de-chaussée. Au-dessus vit ce couple dont la dame a plus ou moins le même âge que moi. J’ai vite senti qu’elle était en recherche de contact, qu’elle voulait entrer dans ma vie. Je me suis toujours montrée très polie, mais en gardant mes distances et mon temps pour une vie amicale déjà bien remplie.»

Selon Anne, c’est parce que ces gens se sont sentis pris de haut qu’ils ont alors multiplié les tracasseries jusqu’à lui rendre la vie impossible.

Remarques sur la fréquence de ses visites, à propos du moindre bruit indésirable à tel ou tel moment, de mots doux sur le parking ou par téléphone, jusqu’au moment où Anne reçoit une lettre de sa propriétaire. «Apparemment, ils avaient fait le siège de chez elle en dénonçant mon soi-disant tapage nocturne. C’est là que j’ai voulu une médiation, sentant que la situation m’échappait.»

Les fameuses querelles de barrières

Philippe Beck: «Nous les amenons à ouvrir leur esprit» (Photo: LDD)
Philippe Beck: «Nous les amenons à ouvrir leur esprit» (Photo: LDD)

Philippe Beck sourit. A 61 ans, ce formateur d’adultes en a vu d’autres. Lui qui a été un peu à l’origine des Association pour la médiation de voisinage (ASMED) Vaud et Genève à la fin des années 80 (lire encadré) le rappelle: le bruit reste la principale nuisance reprochée entre voisins. «Ce que les Anglo-Saxons appellent les fence disputes, les querelles de barrières, concernant les équipements communs ou la végétation attenante sont aussi monnaie courante», tout comme d’autres formes de petites nuisances comme les odeurs.

Mais, rappelle d’expérience Philippe Beck, derrière ces motifs se cachent avant tout un besoin de respect, de reconnaissance bafouée «avec l’impression que l’autre se moque de nous» et des désagréments, voire de la souffrance ressentie. Ainsi, même les bruits causés par des isolations phoniques déficientes sont perçus par la «victime» au mieux comme de la désinvolture. «Au pire comme de la malveillance caractérisée», note Samuel Bonstein, désormais président de l’ASMED Vaud.

Toujours au comité, Philippe Beck rappelle ainsi le but premier d’une médiation: sortir d’un présent et d’un passé irréconciliables pour ouvrir les protagonistes vers la possibilité d’un futur «en faisant ressortir de l’imbroglio des situations des besoins, des valeurs maltraités. Lorsque cela fonctionne, on débouche parfois sur un regard renouvelé sur ses propres nuisances et leurs conséquences. Avec, au final, l’équivalent d’une sorte de traité de non-agression.»

Les voisins, c'est l'enfer

On l’aura compris, la médiation de voisinage n’a ni la prétention ni la naïveté de transformer l’animosité (voire la haine) d’hier en grands élans communautaires. Juste de remettre les relations sur un mode moins conflictuel. Ou, comme dit en souriant Philippe Beck, d’amener les gens à «ouvrir leur esprit et peut-être un peu leur cœur».

Des bénévoles de tous horizons, des professions libérales à l’artisanat, s’y emploient. Comme souvent dans le tissu associatif actuel, ils sont plutôt d’âge mûr, le recrutement de personnes plus jeunes s’avérant malaisé.

Ce qui est embêtant, dans la mesure où l’on sait qu’une partie des conflits en matière de bruit proviennent de rythmes de vie différents, et donc parfois de questions générationnelles. Sur Vaud, l’ASMED reçoit entre 50 et 100 demandes annuelles. Parmi elles, un tiers demandent simplement un temps d’écoute. Les deux tiers restants font l’objet d’un rencontre, après l’acceptation par chaque «médiant» d’un «contrat de médiation» édictant un certain nombre de règles simples autour du respect d’autrui.

Il est parfois conseillé de venir accompagné

«Nous venons toujours à deux médiateurs au minimum, cherchant autant que possible à faire miroir à la diversité des demandeurs.» Si le niveau d’étude ou de compréhension de la langue est trop dissemblable, l’ASMED conseille à la personne de venir avec un ou une amie. «Histoire qu’il n’en résulte pas un renforcement de la domination de la personnalité la plus «forte»; et que si accord il y a, il n’entérine pas une injustice.»

Ce dernier aspect reflète parfois une crainte de certains juristes, même s’il est évident qu’une médiation ne constitue pas un acte judiciaire. La confidentialité reste de mise, et tous les documents sont détruits après coup. Si l’accord peut prendre une forme écrite, il demeure souvent oral.

Dans la moitié des cas, nous ne parvenons pas à trouver un accord.

Philippe Beck le reconnaît, tout en interpellant sur une notion d’échec toute relative: certaines médiations qui ont officiellement échoué aboutissent tout de même à un apaisement de la situation, alors que d’autres en théorie à succès voient au contraire les gens retomber dans leurs travers.

Pour sa part, Anne ne regrette pas sa démarche. Ce n’est pas la franche embellie en matière de rapports avec ses voisins, mais au moins la tension est retombée et les agressions verbales ont cessé. De quoi envisager le printemps un peu plus sereinement.

Illustration: François Maret

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