26 juin 2018

Sauvez des abeilles en les adoptant

Pour jouer les apiculteurs du dimanche, pas besoin de jardin. Un simple balcon et un brin de curiosité suffisent. L’occasion d’observer les butineuses de près tout en sauvant des espèces.

abeilles
Accueillir des abeilles maçonnes sur son balcon ou dans son jardin est un geste qu’ont déjà fait 20 000 personnes en Suisse. (Photos: Christophe Chammartin)
Temps de lecture 6 minutes

Elles sont mignonnes, toutes rondes et poilues. J’ai été séduit au premier regard», sourit Mathieu Pereira. C’est sur son balcon, au cinquième étage d’un immeuble lausannois, qu’il a installé ses protégées: des abeilles sauvages, petites osmies rousses, qui tournicotent entre les pots de fleurs. «J’ai rajouté de la sauge et de la lavande. Et on a placé quelques tiges de bambou pour faire un abri contre le vent. L’idée est de voir si leur présence peut augmenter le rendement de notre mini-potager, tomates, fraises, framboise.»

Apiculteur, Mathieu Pereira? Pas du tout. À 32 ans, ce responsable en marketing digital a juste «trouvé cool» l’idée d’accueillir des abeilles sauvages chez lui. C’est sa «petite contribution écolo». Un geste que font déjà près de 20 000 personnes en Suisse. Un geste simple qui consiste à acquérir une maisonnette en bois de pin, avec son avant-toit vitré et ses tubes de canne – certaines sont même dotées d’un petit tiroir d’observation. Un bel hôtel pour héberger les butineuses, livrées par paquet de vingt-cinq au tout début du printemps. «Cette année, nous avons envoyé près de 500 000 cocons aux particuliers, dont 100 000 en Suisse romande. On progresse!» se réjouit Chloé Humbert-Droz, cheffe de projet pour Wildbiene+Partner à Zurich.

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Un cercle vertueux

Cette société, lancée en 2013 par deux biologistes-ingénieurs agronomes de l’EPFZ, a flairé intelligemment la tendance verte. Et propose aux citadins d’enclencher un cercle vertueux: parrainer des abeilles sauvages, qui viennent ensuite en aide aux agriculteurs. «On utilise des espèces locales, Osmia cornuta et Osmia bicornis, présentes dans toute l’Europe. L’idée n’est pas de déplacer des parasites et de créer des problèmes qui n’existent pas, mais de travailler sur la biodiversité et la pollinisation durable», précise la jeune femme. Car les abeilles sauvages, au fond, ne se portent pas beaucoup mieux que leurs cousines domestiques. Sur les 614 espèces connues en Suisse, la moitié serait menacée.

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Mais le danger ne vient pas du même côté: contrairement aux abeilles des ruchers, victimes du varroa et des néonicotinoïdes , les osmies souffrent davantage du manque d’habitat et de nourriture, à cause du bétonnage et de l’agriculture intensive. «Certaines ne subsistent parfois que grâce à une seule plante. C’est le cas de l’osmie crochue  qui n’apprécie que la vipérine et du chélostome des campanules qui s’alimente exclusivement de campanules», explique Chloé Humbert-Droz.

Responsable en marketing digital, Mathieu Pereira a installé une maisonnette pour les abeilles sur son balcon à Lausanne. (Photos: Christophe Chammartin)

Des abeilles heureuses en ville

Mais accueillir les abeilles en ville, même sans jardin, est-ce bien raisonnable? Apparemment oui, puisque la biodiversité florale y est parfois plus grande qu’à la campagne où prédomine la monoculture. Un balcon garni de camomille ou de ciboulette en fleur vaut donc mieux qu’un champ de maïs ou un gazon coupé à ras. Par ailleurs, les osmies ne demandent aucune manutention. Pas d’entretien, contrairement au rucher, il s’agit juste de trouver un endroit au soleil du matin, à 50 centimètres minimum au-dessus du sol, à l’abri de l’humidité.

Information capitale: les osmies ne piquent pas, leur dard est tout mou et la nourriture sucrée des humains ne les intéresse pas. Solitaires, elles n’ont pas de reine à défendre et pas de miel à produire. Elles ont une idée fixe et peu de temps: sept semaines pour butiner les fleurs, sauvages de préférence.

C’est entre mars et juin que les abeilles sauvages s’activent, puis pondent dans les tubes de canne, pour autant que la maison leur plaise. Chaque œuf est séparé des autres par une petite cloison et le tube est ensuite fermé par une porte d’argile, façonnée par la maçonne. Laquelle peut alors mourir l’âme tranquille. Avec une seule maisonnette, on parvient à produire jusqu’à cent, voire deux cents abeilles. Les heureux parrains ont la possibilité de renvoyer la ruche à l’expéditeur, par la poste, début septembre (pour un coût de 25 francs par année).

Grâce à un QR code, on peut faire le suivi de ses abeilles!

Pascal Buchs

«Cela permet de connaître le nombre d’insectes que l’on a réussi à produire et si l’on a fait mieux que le voisin», rigole Pascal Buchs, attaché de presse pour la Suisse romande. À Zurich, plus de quarante personnes s’occupent de nettoyer les tubes, vérifier les parasites et doucher les cocons. Ceux-ci passent ensuite l’hiver en frigo à température contrôlée. Jusqu’à l’éclosion au printemps suivant.

C’est entre mars et juin que les abeilles pondent dans les tubes de canne. (Photos: Christophe Chammartin)

Pollinisation durable

Si la maisonnette relève plus de l’outil pédagogique que du véritable plan de sauvetage, il n’empêche que toute l’opération participe activement à la pollinisation durable de l’agriculture puisque les nouvelles populations d’abeilles sont ensuite envoyées aux cultivateurs: «Nous travaillons avec près de trois cents professionnels en Suisse, mais aussi en Italie et en Allemagne. Ils nous appellent quand leurs vergers sont prêts et nous leur envoyons des abeilles sauvages. Il en faut entre 500 et 2000 pour un hectare», poursuit Chloé Humbert-Droz.

Ils nous appellent quand leurs vergers sont prêts et nous leur envoyons des abeilles sauvages

Chloé Humbert-Droz

Et en matière de pollinisation, les abeilles sauvages sont des championnes. Des butineuses hors pair, infatigables, qui peuvent voler jusqu’à quinze heures par jour et qui récoltent le pollen avec leur ventre velu pour une fécondation optimale du pistil. Elles sont aussi les premières à sortir dès que les températures atteignent 4 °C. «L’abeille maçonne est 300 fois plus efficace que la mellifère, mais les deux se complètent bien. La seconde vole de manière assez systématique, et la première, plus zigzagante, assure la pollinisation croisée, essentielle à certaines espèces de fruits», conclut la jeune femme.

Mathieu Pereira observe sa maisonnette. Compte les tubes déjà scellés. Il ne sait pas encore s’il renverra le tout à Zurich ou s’il les fera hiberner sur son balcon. En tout cas, il compte bien continuer l’aventure l’année prochaine. «J’en ai déjà fait une story sur Instagram pour montrer que les abeilles sauvages ne sont pas dangereuses. C’est sympa d’avoir un peu de vie sur le balcon, quand on vient y boire le café, et c’est marrant à raconter!»

«Il faut favoriser la diversité floristique»

Blaise Mulhauser, directeur du Jardin botanique de Neuchâtel  (Photos: Christophe Chammartin)

Les abeilles sauvages sont-elles autant menacées que les abeilles domestiques?

Beaucoup plus en vérité! Si on s’inquiète surtout pour les abeilles domestiques, mellifères, c’est à cause des nombreux apiculteurs. Mais apis mellifera est encore présente sur tous les continents. Par contre, les abeilles sauvages sont très diversifiées et parfois très spécialisées. Il en existe 614 espèces en Suisse, dont la domestique, et 70 d’entre elles ont déjà disparu de notre pays.

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Comment expliquez-vous cette disparition?

C’est à cause de la raréfaction des habitats et des pesticides. Beaucoup d’espèces nichaient par exemple dans des zones sablonneuses en bord de rivière. La correction des cours d’eau, leur canalisation, a détruit ces milieux pionniers. Par ailleurs, leur nourriture s’est également raréfiée. Certaines espèces d’abeilles sauvages très spécialisées ont besoin du pollen d’une seule espèce de plante, pour nourrir les larves. Or souvent celles-ci ne poussent que dans les zones chaudes de cailloutis, zones qui ont disparu à cause de l’agriculture ou du développement des zones bâties…

Comment enrayer cette évolution inquiétante?

Il faut favoriser la diversité floristique, les zones de prairie. Même dans un petit jardin, installer une spirale de plantes aromatiques (thym, romarin, origan) est intéressant pour tout le monde, les abeilles et votre pizza! L’hôtel à insectes est un premier pas, mais il n’est pas suffisant pour les espèces très menacées. Il attire surtout les espèces communes... C’est pourquoi il faut aussi créer un habitat approprié, chaud et sec, composé de petites falaises, éboulis, zones d’argile. Et y mettre les plantes qui vont avec: fleurs sauvages, lotier corniculé, campanule, et plusieurs espèces de la famille des asteracées

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