12 septembre 2019

(Mal)heureux événement

Une femme sur trois vit la naissance de son bébé comme traumatisante. Et cela qu’il y ait eu ou non des complications en salle d’accouchement. Les mères concernées se sentent souvent coupables, honteuses et peinent encore à parler de cette souffrance, qui touche pourtant davantage de patientes que la dépression post-partum.

Un accouchement traumatisant peut avoir des conséquences sur le lien mère-enfant, mais heureusement pas toujours.

La mère et l’enfant se portent bien. C’est la formule classique, consacrée pour signifier que l’arrivée d’un nouveau-né s’est déroulée sans accroc. La réalité est cependant bien moins rose que ne le laisse supposer cette expression laconique : en effet, selon plusieurs études et statistiques internationales, un tiers des femmes sortent traumatisées de leur accouchement !

Par son ampleur, le chiffre laisse pantois, d’autant plus lorsque l’on sait qu’on comptabilise environ 87'000 naissances par année en Suisse. Et pourtant l’on parle très peu de ces souffrances, peut-être à cause de la honte et de la culpabilité que ressentent les parturientes concernées. Pas facile quand on est jeune maman d’avouer que ce qui est présenté comme un heureux événement peut être vécu comme un véritable cauchemar…

Comment expliquer que tant de femmes vivent si mal l’enfantement ? « C’est compliqué parce qu’une mère peut aller bien après un accouchement au cours duquel la vie du bébé a été en danger, alors qu’une autre, qui a accouché par voie basse et sans complications, dira avoir souffert de cette expérience », relève la professeure Antje Horsch, psychologue et consultante recherche au Département femme-mère-enfant du CHUV et à l’Université de Lausanne.

Pour résumer : ce qui peut être traumatisant pour une parturiente ne le sera pas forcément pour une autre. « En fait, c’est la manière dont la femme vit son accouchement, tant objectivement que subjectivement, qui est à prendre en considération », précise la professeure Begoña Martinez de Tejada, médecin-cheffe du service d’obstétrique des HUG.

A qui la faute?

Ces deux spécialistes avancent l’hypothèse que les jeunes couples tendent à trop idéaliser cet événement. Du coup, il y aurait très souvent un décalage entre leurs attentes par rapport à la naissance et la réalité parfois crue de son déroulement. « C’est vrai qu’il n’a jamais été aussi sûr d’accoucher qu’aujourd’hui, mais il est impossible de tout prévoir, de tout contrôler, il y a toujours des problèmes qui peuvent survenir », souligne l’obstétricienne genevoise.

Nombre de mamans remettent, elles, en cause le corps médical, parlant de manque d’écoute et de communication. « D’office, il y a un consentement qui est demandé aux patientes pour toutes les décisions qui sont prises, détaille la Pre Horsch. Mais peut-être qu’elles ne comprennent pas toujours les raisons de certaines interventions, ce qui peut être source de malentendus ou de mauvaises représentations de ce qui s’est réellement passé. »

Pire, des parturientes dénoncent des maltraitances de la part des soignants : absence d’humanité, humiliation, brutalité, refus du traitement de la douleur, actes médicaux non-consentis… Ce qui fait bondir la Pre Martinez de Tejada : « Parler de violences obstétricales, ça me révolte ! Je vous assure qu’il n’y a aucune personne en salle d’accouchement qui souhaite nuire à la patiente. Au contraire, nous sommes là pour que tout aille pour le mieux. » Et d’évoquer la possibilité qu’une part de ces femmes associe la douleur de l’accouchement à une violence subie, mais sans pouvoir évidemment exclure qu’il y ait des moutons noirs dans la profession.

Les remèdes

Si les accouchements traumatiques restent un sujet tabou, les langues commencent heureusement à se délier (lire témoignages ci-dessous) et les chercheurs sont de plus en plus nombreux à se pencher sur cette problématique afin de mieux la cerner et tenter aussi d’en limiter les conséquences. Parce qu’un pourcentage non-négligeable de ces femmes risquent en post-partum de souffrir du stress post-traumatique. Avec des dégâts collatéraux pour l’enfant, le partenaire et le couple.

Pour la Pre Horsch, la prévention commence en amont, durant la grossesse : « Selon nos chiffres, moins de la moitié des couples suivent un cours de préparation à la naissance. Or, il est essentiel de se préparer à cette échéance, de s’informer sur l’accouchement, de visiter les locaux, de rencontrer les professionnels, d’établir un véritable projet de naissance. » Et en aval, cette psychologue soutient la création d’un dépistage précoce qui permettrait de détecter les couples à risque afin de pouvoir les diriger rapidement vers des spécialistes.

« Aux HUG, on a mis en place des entretiens prénatals, périnatals et post-partum dans le but de réduire l’impact de ces mauvais vécus », note Begoña Martinez de Tejada. Laquelle réaffirme en conclusion prendre très au sérieux les accouchements traumatiques, même si elle estime qu’il vaut mieux avoir au final une maman et un bébé en bonne santé que vivre l’accouchement de ses rêves.

L'ASSOC'

Créée en 2016 par des parents touchés par un vécu difficile ou traumatique durant la période périnatale, l’association (Re)Naissances a pour but de favoriser le partage d’expériences entre personnes concernées, d’offrir conseils et soutien, de constituer des groupes de parole et des réseaux d’entraide, et de contribuer à sensibiliser les professionnels de la santé, les politiques ainsi que le public à cette problématique. Cette association organise une soirée rencontre-témoignages chaque mois. La prochaine aura lieu le 27 septembre à Lausanne.Infos et contact:www.re-naissances.com – association.re.naissances@gmail.com.

« Je me suis sentie dépossédée de mon accouchement »

Aurore Ndour, 30 ans, mariée, une fille de 2 ans, assistante sociale, Lausanne

« Manque de fer, papillomavirus… Pendant ma grossesse, j’étais déjà épuisée et vulnérable. Et une semaine après le terme, le bébé n’était toujours pas là, je n’en pouvais plus ! J’ai donc demandé qu’on provoque l’accouchement. Le chef de service m’a traitée d’inconsciente à cause des risques de complications qu’induisait un déclenchement. Il m’a ensuite auscultée pour voir où en était mon col. Il a appuyé de tout son poids sur moi sans prévenir pour aller avec sa main au fond. J’ai ressenti ça comme une agression. J’ai quand même tenu bon et il a fini par accepter. A contrecœur.

Le jour J, j’ai commencé à avoir des contractions dès le matin. Comme j’étais déjà en travail, ils n’ont pas dû me provoquer. La sage-femme était horrible, elle n’a rien fait pour soulager mes douleurs. Par chance, au changement de service, j’en ai eu une nouvelle qui était très dynamique, très dans l’empathie. Elle m’a fait prendre un bain, puis on m’a mis la péridurale. Je me suis sentie revivre. Mais quatre heures après, des douleurs sont revenues du côté droit de mon ventre. C’était insupportable. L’anesthésiste m’a refait un piqûre qui a eu pour seule conséquence de me paralyser tout le bas du corps. Quelques heures de souffrance plus tard, le rythme cardiaque du bébé est descendu et une équipe de six personnes a débarqué dans la salle d’accouchement. Je ne comprenais rien, j’étais dans un état second, je subissais. J’ai entendu le mot « forceps » et peu après ma fille est sortie. Je n’en avais rien à faire, j’étais juste contente que les douleurs s’arrêtent.

Le post-partum, je l’ai mal vécu aussi. Je n’ai pas reçu de soutien de la part du personnel soignant, alors que je n’étais pas remise de l’accouchement, que j’avais un mal de chien à cause de l’épisiotomie et que je ne savais pas comment m’occuper de mon bébé. J’avais l’impression que je faisais des histoires pour rien, je me sentais nulle.

Une année après la naissance d’Aïssa, j’ai fait une énorme dépression. C’est à ce moment-là que je me suis vraiment rendue compte que ce que j’avais subi était inacceptable, qu’il fallait que j’en parle pour ne plus me sentir coupable. Ce qui n’a pas été avec moi, c’est qu’on ne m’a pas expliqué, pas écoutée dans mes besoins. A la maternité, on considère que la souffrance est normale, mais les mentalités doivent changer. Pour ne pas se sentir dépossédée de son accouchement comme moi, il faut absolument que les femmes s’écoutent et que les professionnels les écoutent !"

« J’ai vécu cette naissance comme un viol »»

Aline Forgerit, 34 ans, mariée, deux filles de 2 et 6 ans, infirmière en psychiatrie, Chardonne (VD)

« Quatre jours après le terme, je suis allée faire un contrôle. Tout allait bien, mais le gynécologue a décrété qu’il fallait provoquer l’accouchement. Comme je n’étais pas convaincue, il m’a dit « Vous pouvez rentrer chez vous, mais le risque de mort fœtale augmente ! ». Il a utilisé les mots qu’il fallait pour que j’accepte. J’ai appris plus tard qu’il suivait simplement le protocole de la clinique.

Ce déclenchement a été un calvaire et ma douleur n’a été prise en compte à aucun moment. Après onze heures de souffrance, le col n’avait bougé que de 1 cm. En fait, ni mon bébé ni moi n’étions prêts. J’ai eu une péridurale, c’était magique, j’ai pu me reposer et reprendre confiance…

A un moment donné, la sage-femme a appelé l’obstétricien. Ma fille était mal positionnée. Quand il est enfin arrivé, la péridurale avait cessé de faire de l’effet et les douleurs étaient revenues. On me demandait de pousser, mais j’étais exténuée. La sage-femme et son aide se sont acharnées à m’appuyer sur le ventre. Je hurlais d’arrêter et elles ne m’entendaient pas. Je me suis vue mourir. Le gynéco a utilisé sa main pour sortir mon enfant. Il n’a pas fait d’épisiotomie et j’ai senti que je déchirais. Il portait des lunettes et j’ai assisté à toute cette scène de boucherie qui se reflétait dans ses verres. Même si je sais qu’il a sauvé ma fille, j’ai vécu ça comme un viol. Et le pire, c’est qu’après je me suis encore excusée d’avoir crié.

A la sortie de la maternité, j’étais détruite tant physiquement que psychiquement. Ma gynéco m’a envoyée chez une psychologue et c’est là que j’ai pris conscience que j’avais subi des violences. J’en ai d’ailleurs longtemps voulu aux obstétriciens et aux sages-femmes, mes tortionnaires. A mon conjoint également, sans savoir qu’il avait été traumatisé lui aussi.

Pour Olivia, notre seconde, ça s’est super bien passé, même si au départ j’ai fait un déni de grossesse, suivi d’une dépression. Cette nouvelle maternité rouvrait la blessure de mon premier accouchement. Heureusement, le professeur qui m’a pris en charge a été à l’écoute. Quand je lui ai dit que je voulais une césarienne, il a accepté sans sourciller. J’ai élaboré un plan de naissance avec l’aide d’une professionnelle de la santé et préparé toutes les étapes avec une sage-femme. Du coup, j’ai pu être vraiment actrice cette fois-ci, je me suis respectée et j’ai été respectée. Résultat : un accouchement zéro faute, à l’exception de l’épisode de la pose d’une sonde urinaire. Là, je me suis revue à l’accouchement d’Emma et j’ai voulu tout arracher ! »

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