22 septembre 2014

Les adolescents ne dorment pas assez

Une étude genevoise tire la sonnette d’alarme: les 12-19 ans ne dorment pas assez et mettent en jeu leur santé. La faute aux hormones et aux écrans chronophages. Plongée en apnée dans un phénomène qui interpelle les médecins.

Les écrans
contribuent à la détérioration du sommeil
des jeunes.
Les écrans contribuent à la détérioration du sommeil des jeunes. (Photos: Gallery Stock / Istockphotos / Getty Images)
Temps de lecture 6 minutes

Fatiguée, à plat, abonnée aux bâillements. Voilà le portrait de la nouvelle génération, croquée par une étude menée par l’Université de Genève et les HUG, et dont toutes les données n’ont pas encore été dépouillées. Soit 643 élèves, entre 12 et 19 ans, invités à porter un actimètre – sorte de montre-bracelet qui mesure les mouvements – pendant quatre semaines, histoire d’évaluer au plus près les heures de sommeil de chacun. Résultat: les ados dorment de moins en moins. Et les heures de compensation du week-end ne suffisent pas vraiment à récupérer.

Un constat que font d’ailleurs en premier lieu les infirmières scolaires et les enseignants: les jeunes ont de plus en plus de peine à démarrer la journée. «La première période, on aime bien avoir les classes les plus turbulentes. Les élèves sont plus calmes à ce moment-là. Du coup, on croit qu’ils sont attentifs, mais ils roupillent!», rigole à peine Jérôme Corboz, enseignant vaudois dans des classes de 9e à 11e. Qui poursuit plus sérieusement:

Plus ils grandissent, plus ils arrivent fatigués le matin. Certains élèves viennent de se lever et n’ont même pas déjeuné. C’est un gros effort pour eux d’être à l’école à 7h40.

Stephen Perrig, neurologue au Laboratoire du sommeil des HUG.
Stephen Perrig, neurologue au Laboratoire du sommeil des HUG.

Pas assez dormi et difficulté à s’arracher du lit. Si le sommeil est devenu une denrée rare dans nos sociétés contemporaines, il l’est tout autant pour les jeunes qui, dès l’adolescence, perdent vingt minutes de sommeil par année, soit une heure tous les trois ans. Autrement dit, 20 à 25% des ados passeraient moins de sept heures dans les bras de Morphée, comme l’a montré l’enquête française HBSC réalisée en 2010 auprès de 10 000 élèves. «C’est une privation sévère de sommeil. Physiologiquement, les ados sont de gros dormeurs, ils ont besoin de neuf heures par nuit», explique Stephen Perrig, neurologue au Laboratoire du sommeil des HUG.

Certes, les adolescents, dont le système hormonal est en ébullition, ont plus de peine à s’endormir pour des raisons physiologiques. Les spécialistes de la chronobiologie ont montré que la sécrétion de mélatonine, hormone produite lorsque la lumière baisse, est retardée de deux heures à l’adolescence. Mais alors que les jeunes étaient 15,6% en 2006 (enquête HBSC) à avouer avoir des troubles d’endormissement, ils étaient 30% en 2010…

Quand les écrans chronophages empiètent sur le sommeil

Les hormones ne seraient donc pas seules au banc des accusés. Les spécialistes pointent du doigt tous les écrans qui hantent désormais le quotidien: tablettes, smartphones et autres objets électroniques dont les LED à la lumière bleutée ne serait pas sans effet. «On avait autrefois une simple lampe de chevet. Aujourd’hui, on lit ou on joue sur une surface éclairée à vingt centimètres des yeux. C’est une activité excitante qui accentue le retard de phase», explique Stephen Perrig. Autrement dit, la sécrétion de mélatonine, la chute de la fréquence cardiaque et de la température corporelle sont décalées.

Les premières heures de cours de la journée sont souvent difficiles pour les ados.
Les premières heures de cours de la journée sont souvent difficiles pour les ados.(Photos: Gallery Stock / Istockphotos / Getty Images)

L’apparition des réseaux sociaux, l’échange des textos à n’importe quelle heure du jour et de la nuit joueraient également un rôle dans la détérioration du sommeil. «Si on s’attend à recevoir des SMS, même si on se réveille juste deux secondes pour y répondre, on perturbe la continuité des cycles et on maintient le cerveau dans une forme d’hyper­vigilance, qui porte atteinte à la qualité du sommeil», précise Sophie Schwartz, professeure à la faculté de médecine de l’Université de Genève.

Or le temps passé sur les écrans, toutes activités confondues, n’a cessé de croître. De deux heures quotidiennes en 2012, on est passé à 4h en 2014, voire 4h45 le week-end. «Et ça va augmenter! Les jeunes jouent partout, au resto, dans les transports publics et font du multitasking: ils regardent un film tout en envoyant des textos ou en suivant les résultats du foot», souligne Stephen Perrig, qui a par ailleurs observé une augmentation des cas de somnambulisme.

«Ces dernières années, les consultations d’enfants-adolescents au Laboratoire du sommeil ont augmenté progressivement de 45%. La dette de sommeil chronique accentue les problèmes comme le somnambulisme, une pathologie qui, au lieu de s’estomper, peut désormais persister jusqu’à l’âge adulte.»

On le voit, les écrans chronophages ne sont pas sans conséquences sur la santé: fatigue chronique, bien sûr, difficultés de concentration et d’attention. «Dormir moins de sept heures par nuit, pour les ados, n’est pas sans risques. Le sommeil participe à la maturation du cerveau, en particulier des zones frontales, et joue un rôle important dans la qualité des connexions neuronales. En sacrifiant les heures de sommeil, on augmente l’impulsivité, la difficulté à prendre des décisions et, sur le plan physique, les risques d’obésité à l’âge adulte.»

Un effet sur la mémoire et l’efficacité d’apprentissage

Oui, le sommeil a bel et bien une utilité, des fonctions actives, et n’est de loin pas une perte de temps. Comme le précise Sophie Schwartz, «il permet à certaines informations encodées pendant la journée d’être rejouées pendant la nuit, ainsi le cerveau peut trier et inscrire dans les réseaux de neurones ce qui est important. Un remodelage de la mémoire qui favorise aussi une meilleure efficacité d’apprentissage le lendemain.»

Reste donc à se coucher tôt. Selon l’équipe médicale, il faudrait dans l’idéal respecter la règle des «trois 9»: encourager neuf heures de sommeil, restreindre les écrans après 21 heures et débuter l’école à 9 heures du matin... Plus facile à dire qu’à faire, mais réellement bénéfique pour ceux qui, au cours de l’étude genevoise, ont réussi à modifier leurs habitudes.

Quant aux personnes en souffrance, qui ont véritablement un syndrome de retard de phase, il existe des traitements médicaux comme la luminothérapie le matin et la prescription de mélatonine le soir. Mais, une chose est sûre, les grasses matinées du week-end sont contre-productives, surtout chez les jeunes qui associent dette de sommeil et retard de phase. «L’ado qui dort jusqu’à midi, ça ne devrait plus exister. Il faut rajouter des heures le soir, pas le matin!», sourit Stephen Perrig.

Statistique tirée de l’étude sur le sommeil des jeunes à Genève, réalisée par les HUG et l’Université de Genève, 2014.
Statistique tirée de l’étude sur le sommeil des jeunes à Genève, réalisée par les HUG et l’Université de Genève, 2014.

Benutzer-Kommentare