20 septembre 2018

Les Alpes côté sud

Zone de transit depuis des millénaires, la vallée d’Aoste mérite qu’on s’y arrête. Car ici, entre Mont-Blanc et Mont-Rose, la nature est d’une beauté époustouflante, l’héritage culturel exceptionnel et la gastronomie irrésistible.

mont-blanc
Depuis le côté italien, le massif du Mont-Blanc est particulièrement spectaculaire. (Photo: lovevda.it/DR)

Trop pressés de filer en direction du sud, les Suisses commettent souvent l’erreur de traverser la vallée d’Aoste sans prendre le temps de s’y arrêter. Dommage. Car cette région d’Italie renferme de grands trésors, dont de nombreux sites romains.

«On surnomme Aoste la Rome des Alpes», annonce non sans une pointe de fierté celle qui sera notre guide, Claudia Revel. Si l’appellation paraît quelque peu exagérée, il faut bien avouer que la ville a su conserver de précieux vestiges architecturaux de l’Empire. «Pour les Romains, Aoste avait une importance stratégique, car elle se trouvait – et se trouve toujours – au croisement de la route menant en Gaule et de celle menant en Helvétie. Par ailleurs, il fallait montrer la toute-puissance de Rome à tous ceux qui n’y étaient jamais allés.»

Le théâtre romain d’Aoste pouvait jadis accueillir jusqu’à 4000 spectateurs.(Photo: lovevda.it/DR)

Cette architecture forte en symbole montre parfaitement son expression dans l’arc d’Auguste, qui au moment de sa cons­truction, au Ier siècle avant J.-C., se trouvait à l’extérieur de la ville. «Il fallait impressionner les visiteurs qui entraient en ville, tout en rendant hommage à l'empereur Auguste, qui a donné son nom à Aoste.» Affublée au XVe siècle d’un crucifix censé éloigner d’éventuels débordements du fleuve, l’arche trône aujourd’hui au centre d’un giratoire.

Quelques centaines de mètres plus loin sur la route consulaire des Gaules, voici la majestueuse porte prétorienne, construite en poudingue et recouverte de marbre blanc de Carrare et de marbre gris local. «La cité romaine, de forme parfaitement rectangulaire, disposait de quatre entrées. Celle-ci est la plus spectaculaire avec son double mur ­percé de trois arches. De part et d’autre, la muraille court sur 2,5 kilomètres, très bien conservée. Elle était flanquée d’une vingtaine de tours parfois transformées en habitations au Moyen Âge.»

Mais ce qui attire ici immanquablement le regard, c’est, sur la droite, un pan de mur mesurant plus de 20 mètres de haut. «Voici le théâtre romain d’Aoste, poursuit Claudia Revel. Il pouvait accueillir entre 3000 et 4000 spectateurs. Notez qu’il n’est pas semi-circulaire comme cela se faisait normalement, mais construit sur la base d’un parallélépipède. Cette forme fait dire à certains historiens que le bâtiment était en fait couvert. Il ne faut pas oublier que les hivers sont froids ici.»

Dolce vita

Contournant le site, nous voici maintenant dans l’ancien decamanus maximus, l’artère principale de la ville aujourd’hui transformée en zone piétonne. Ici, on flâne, parade, salue des connaissances dans une ambiance bon enfant. Pas de doute possible, nous sommes bien en Italie. Résistant à la mondialisation, les petites boutiques de vêtements chics côtoient des épiceries vendant les produits du terroir et les cafés traditionnels.

Quelques centaines de mètres plus loin, après avoir obliqué en direction de la cathédrale, il ne faut pas manquer le cryptoportique. «Cette construction semi-souterraine qui entourait les deux temples de l’aire sacrée du forum avait pour but de les soutenir. Il est aussi possible que ce site ait été utilisé pour des processions, ou comme cave.» Bâti en travertin, la pierre de Rome, ce vestige dont le plus long côté mesure 80 mètres de longueur est unique au monde.

Un château qui parle

La vallée d’Aoste n’est pas seulement connue pour ses sites romains. Son héritage moyen­âgeux est tout aussi impressionnant. Ainsi, des dizaines de châteaux rythment le paysage alpin. À une quarantaine de kilomètres d’Aoste, celui d’Issogne, d’allure bien plus modeste que la puissante forteresse de Verrès qui lui fait face, émerveille le visiteur qui franchit sa porte. Bâti durant le siècle d’or valdôtain, soit de la moitié du XIVe à la fin du XVe siècle, il n’a quasi connu aucune transformation et est particulièrement bien conservé. Le plus surprenant n’est toutefois pas là, mais dans les graffitis qui couvrent les murs. «J’en ai répertorié un millier. Le plus vieux date de 1489», explique Omar Borettaz, auteur d’un doctorat sur le sujet.

D’allure modeste, le château d’Issogne renferme un trésor: des centaines de graffitis du Moyen Âge. (Photo: lovevda.it/DR)

Et de poursuivre: «Nous sommes ici dans un château qui parle. Les seigneurs, mais aussi les petites gens et les visiteurs ont laissé des commentaires en italien, français, latin, grec, ­allemand, espagnol ou portugais.» Il vaut la peine de s’approcher des murs pour déchiffrer les messages d’amour, les insultes, les news – annonçant par exemple que la messe a cessé d’être dite à Genève en 1535 ou que le pape Grégoire XIV est mort – et les plaintes quant à un fisc trop gourmand. «Pour moi, c’est vraiment le Facebook du Moyen Âge! Les auteurs se répondent parfois et créent ainsi des conversations sur les murs. Une telle concentration de témoignages est très rare et nous permet de ressentir ce que les habitants vivaient aux XVe et XVIe siècles. Ici, le temps ne passe pas.»

Mais pour nous, il est déjà temps de filer, car d’autres merveilles – naturelles cette fois – nous attendent. Direction Courmayeur. Terres historiques de l’alpinisme, la station permet même aux plus flemmards des touristes de gravir des sommets et de connaître ainsi le frisson des cimes.

Face à face avec le Mont-Blanc

Depuis 2015, un nouveau téléphérique panoramique tournant à 360 degrés emporte les visiteurs à la Pointe-Helbronner, à 3462 mètres d’altitude. «Il a fallu quatre ans de travaux dans des conditions extrêmes pour remplacer la vielle télécabine et moderniser les stations, explique Isabella Vanacore Falco, de Skyway, la société exploitante. Mais les efforts se sont montrés payants. Avant, nous accueillions 100 000 ­visiteurs par an. Depuis la réouverture, ils sont 250 000.»

Le premier tronçon permet d’atteindre le pavillon du Mont-Flétry à 2173 mètres d’altitude en quelques minutes. Une foule d’activités permet de s’acclimater à l’altitude sans s’en rendre compte. Voici par exemple la cave du Mont-Blanc qui présente des vins blancs et mousseux confectionnés à base de prié blanc, un cépage autochtone cultivé en altitude dans la région. «Attention, il ne s’agit pas d’une salle d’exposition, mais d’un laboratoire dans lequel reposent réellement les bouteilles durant seize à vingt-quatre mois. Ici on produit des vins de l’extrême.» Jamais en manque d’idées, Skyway a ainsi imaginé une cuvée des guides qu’il faut déboucher à l’aide d’un vrai piolet… ainsi qu’un vin de glace, dont les raisins sont cueillis de nuit après les premières gelées.

Depuis sa réouverture, la fréquentation du téléphérique qui monte à la Pointe-Helbronner a explosé. (Photo: Pierre Wuthrich/DR)

Au sortir de la cave, Isabella Vanacore Falco poursuit: «Juste à côté, nous allons ouvrir cet hiver un musée retraçant l’histoire du téléphérique. Saviez-vous par exemple qu’à ses débuts, les cabines étaient réservées aux soldats de la Seconde Guerre mondiale? Ce n’est qu’une fois le conflit terminé que les premiers civils ont pu l’emprunter.» À l’extérieur, sur un replat, une place de jeux permet aux enfants de se dégourdir en traversant en radeau un petit lac alors que les parents pourront en apprendre plus sur la flore alpine en déambulant à travers le jardin botanique de 7000 m2 dédié à la saussurée des Alpes, une plante dont le taxon rappelle Horace-Bénédict de Saussure, le naturaliste genevois qui permit la première ascension du Mont-Blanc.

Le Mont-Blanc justement. Le plus haut sommet d’Europe occidentale nous attend. Pour avoir l’impression de pouvoir le toucher, il faut emprunter le second téléphérique qui file sur la station sommitale semblant posée en équilibre sur la Pointe-Helbronner. Au sommet de la station, sur la terrasse panoramique, le spectacle est époustouflant. Mont-Blanc, Cervin, Grandes Jorasses: les plus beaux sommets des Alpes nous entourent. Le paysage de glaces et de neiges éternelles saisit même les plus blasés.

«Nous organisons régulièrement des mariages sur cette plateforme», lance en nous sortant de notre rêverie Maria Lagazzi, de la société Skyway. Et pour la nuit – qu’elle soit de noces ou non – le refuge situé en contrebas offre une chambre au confort simple. «Le petit-déjeuner se prend avec les alpinistes à 2, 4 ou 6 h du matin», avertit Maria Lagazzi.

Nous préférons redescendre et profiter de Courmayeur. La station chic de la vallée mélange ambiance alpine et art de vivre à l’italienne. Ainsi, ici, entre deux magasins de sport, on ne déroge pas à la règle de l’aperitivo en terrasse. Et les Alpes côté italien d­’offrir immédiatement un petit air d’évasion, de Sud justement. Ce Sud que les Suisses se pressent d’aller chercher si loin…

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