23 avril 2020

Un répit en trompe-l’œil pour la faune sauvage

La crise sanitaire et la diminution des activités humaines qui va avec semblent profiter aux animaux. Ce n’est pourtant pas toujours le cas, surtout avec le confinement partiel choisi par la Suisse.

L'impression d'un répit. Pour combien de temps?

Des coyotes à San Francisco. Un puma dans les rues de Santiago du Chili. Des sangliers dans celles de Barcelone. Des canards sur le périphérique parisien. Des dauphins dans le port de Cagliari. Des cerfs, même, dans le métro au Japon. Ces images ont fait le tour du monde. Comme pour souligner que si le Covid-19 est bien d’origine animale, ce sont paradoxalement les animaux sauvages qui paraissent le mieux profiter de la crise sanitaire provoquée par le virus. Grâce surtout à une réduction drastique des activités humaines et des transports. Pourtant, en Suisse comme ailleurs, la réalité est moins simple et la faune pas forcément à la noce. Impressions en six étapes.  

À la conquête des villes

On pourrait trouver bien rapide le réinvestissement des espaces urbains par les animaux. Cela n’étonne pourtant pas Nicolas Wüthrich, porte-parole de Pro Natura: «On a l’impression que les animaux reviennent en ville, mais en fait ils n’étaient pas si loin que ça. Ils étaient juste dérangés. Les animaux s’adaptent en général vite à notre présence et aux dérangements qu’elle occasionne. Quand le dérangement disparaît, ils en profitent.»

Un avis que partage Doris Calegari, spécialiste de la biodiversité au niveau international au WWF: «Lorsque l’homme libère des habitats qui sont plus ou moins intacts, la recolonisation par des espèces suffisamment mobiles peut généralement être observée très rapidement si celles-ci sont déjà présentes.» Les témoignages abondent sur la présence de renards ou de fouines dans les parcs urbains et dans les rues. Mais Nicolas Wüthrich ne croit pas à une présence accrue des animaux sauvages dans nos villes. «C’est sans doute que les gens dans cette période confinée sont plus attentifs. Ce qui a changé, c’est la manière dont nous ­observons les animaux.»

Même sentiment chez Gabor von Bethlenfalvy, spécialiste de la faune et des grands prédateurs au WWF. «La vie en ville est devenue plus calme. Les animaux sauvages que l’on y trouve (blaireau, renard, écureuil, etc.) disposent certainement d’un habitat moins perturbé. Mais cela ne signifie pas qu’ils n’étaient pas là avant.»

2. Une nature pas si déserte

En fait, il n’est pas sûr que la situation des animaux dans la nature se soit énormément améliorée depuis le début de l’épidémie: «La Suisse ne connaît pas un confinement strict tel que celui en vigueur dans d’autres pays. La population n’évite donc pas complètement les rives, les champs, les prairies et les forêts», explique Gabor von Bethlenfalvy. La situation semble varier d’une zone à l’autre: «Il y a manifestement moins de gens dans certaines régions. Mais dans les forêts proches des agglomérations, par exemple, le nombre de personnes présentes pourrait même avoir augmenté, comme on a pu en avoir l’impression après le week-end de Pâques.»

Pour Nicolas Wüthrich, dans certaines zones, depuis le confinement, «le public sort beaucoup plus et donc il y a là plus de dérangement qu’avant. Certaines réserves naturelles ont même fermé parce qu’il y avait trop de pression, trop de problèmes. Surtout qu’on rencontre maintenant dans la nature des gens qui n’avaient pas l’habitude d’y aller, moins disciplinés et qui ne restent pas forcément sur les chemins. Ce que l’on gagne d’un côté, on le perd de l’autre. Ce n’est que dans les terrains plus difficilement accessibles, comme la moyenne et la haute montagne, que la faune va pouvoir profiter d’une accalmie.

3. Les impressions du garde-chass

Garde-faune au service valaisan de la chasse, Philippe Dubois a l’impression que depuis le confinement «beaucoup de gens se baladent comme en plein été. Ceux qui se déplacent à pied ne posent pas de trop de problèmes, ils restent sur les grands axes de circulation pédestre, les chemins de randonnée et les routes forestières. Là, il n’y a pas trop d’impact. Surtout que seuls les coteaux sont accessibles pour l’instant. En dessus de la limite des forêts, il n’y a pas beaucoup de monde, c’est le moment où les coulées de neige descendent.»

Cependant, un nouveau phénomène, amplifié par la situation actuelle, menace désormais selon lui la paix des montagnes: «Tout le monde semble s’être acheté un VTT électrique. J’avais déjà constaté cette mode l’été passé, mais là j’ai le sentiment que cela s’accentue.»

L’impact de cette pratique sur la faune alpine est pour Philippe Dubois tout sauf anodin: «J’ai lu une étude scientifique autrichienne qui a constaté que sur certains sentiers pédestres très fréquentés par les VTT électriques, la distance limite où les cerfs venaient se reposer était passée de 200 mètres à plus d’un kilomètre, l’hypothèse étant que les moteurs des VTT émettent des vibrations sonores que l’humain ne perçoit pas, mais auxquelles les animaux sont très sensibles.» En France d’ailleurs, ils sont interdits durant toute la période de confinement

4. Eh bien, chantez maintenant.

Heureusement, il y a les oiseaux. «Comme beaucoup de gens, je remarque qu’on les entend mieux chanter, constate Philippe Dubois. C’est même très net sur les bandes-sons des pièges photographiques. Il faut dire que la pollution sonore a diminué. On n’entend par exemple plus le bruit de l’autoroute montant de la plaine.»

Les médias du monde entier se sont fait l’écho de la symphonie universelle qui aura durablement marqué – et allégé – ce terrible printemps 2020: les chants d’oiseaux. La plupart des scientifiques ont expliqué que le phénomène était dû essentiellement à la baisse drastique de toute concurrence sonore. Comme le dit Nicolas Wüthrich: «Les oiseaux ne chantent pas plus ou plus fort qu’avant, mais on les écoute mieux et on les entend mieux. Parce qu’il y a un peu moins de bruit.» L’histoire pourtant ne s’arrête pas là. Jérôme Sueur, spécialiste de l’acoustique au Muséum national d’histoire naturelle à Paris, a expliqué que certains oiseaux «s’arrêtent de chanter quand il y a du bruit. À présent, ils arrêtent de s’arrêter.»

5. Pédale douce sur les hécatombes

C’est un des bénéfices attendus de la baisse drastique du trafic motorisé: moins d’animaux se font écraser sur les routes. Qu’il s’agisse de gros gibier – spécialement le chevreuil, grand habitué de ce genre d’hécatombes – de petits amphibiens et bien sûr des hérissons, ou encore de rapaces, assez souvent percutés par des véhicules.

Les amphibiens, souvent actifs au crépuscule, pourraient bénéficier du fait que les gens se déplacent moins le soir avec leur voiture. Même si Nicolas Wüthrich estime que «la baisse du trafic automobile aura finalement peu d’influence sur eux parce que les migrations ont déjà eu lieu auparavant.»

6. Et après?

Pour Gabor von Bethlenfalvy, si certains animaux sauvages, «comme le chamois, le bouquetin, le lagopède alpin et le grand tétras ont pu profiter de cette période où le tourisme est paralysé», l’effet positif que cela pourrait avoir sur une espèce dépendra évidemment de la durée des mesures fédérales en vigueur. Mais le déconfinement qui s’annonce pourrait réserver quelques mauvaises surprises: «Il est possible qu’il y ait un nombre de visiteurs supérieur à la moyenne en pleine nature, car il faudra sans doute éviter les pays étrangers pendant un certain temps.»

Selon Doris Calegari, néanmoins, la crise pourrait représenter «une chance pour de nombreuses espèces sauvages, au niveau mondial. La Chine par exemple est en train de réviser la liste des animaux qui peuvent être chassés et commercialisés.» Avec pourtant un sérieux bémol à l’horizon: «Une augmentation du braconnage est d’ores et déjà observée dans divers pays. D’innombrables personnes perdent leur emploi, leurs revenus s’effondrent, elles vont alors de plus en plus souvent à la chasse pour nourrir leur famille ou pour tirer des revenus du commerce de la viande d’animaux sauvages.» MM

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