7 décembre 2013

Les bonnes manières, à quoi ça sert?

Caduque, la politesse? Non, elle adoucit les mœurs et aide à mieux vivre ensemble! Petit récapitulatif avant les fêtes de fin d’année. Histoire de bien se tenir sous le sapin.

Une maîtresse de maison apporte la dinde de Noël à table.
L’expression bon appétit est tout à fait convenable en Suisse, mais perçue comme plébéienne en France.
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On a tous appris à dire bonjour à la dame, à tenir son couteau dans la main droite et à ne pas mettre les doigts dans son nez en public. Autant de petites règles de politesse qui ne mangent pas de pain, tout en favorisant la vie en communauté. Car le but est bien celui-là: «Le savoir-vivre sert à rendre le contact en société agréable. Or certains comportements, à table par exemple, ont fait leurs preuves, comme ne pas parler la bouche pleine ou ne pas agiter ses couverts dans tous les sens», avance Bernard de Muralt, qui a fondé en 2001 son entreprise de savoir-vivre à Fribourg.

Oui, la politesse, autrefois appelée civilité, a toujours eu pour but de «faciliter les relations entre les hommes en nous empêchant de mettre nos défauts à l’aise», comme le disait déjà Montesquieu. Mais aussi de compenser les inégalités sociales. «Tout homme de goût et d’une certaine élévation d’âme doit avoir le besoin de demander pardon du pouvoir qu’il exerce», écrivait Madame de Staël dans ses œuvres.

Mais l’étiquette a aussi, depuis des lustres, suscité la controverse. Et fait s’entrechoquer deux courants de pensée opposés. Il y a ceux qui, comme Hume, voient dans les conventions sociales une façon d’adoucir les mœurs et ceux qui, comme Rousseau, ne jurent que par la sincérité et l’authenticité. Alors, les bonnes manières, espace de réduction de la violence ou panoplie factice? «Cela ne doit en aucun cas être un vernis hypocrite! Les bonnes manières sont l’expression d’une attitude de partage, de mise en route vers l’autre», s’exclame Bernard de Muralt. Pour Philippe Raynaud, philosophe français qui vient de publier La politesse des Lumières (Ed. Gallimard), la vérité est dans la nuance. «Je suis du parti de Kant qui s’est efforcé de montrer que les bonnes manières sont de la petite monnaie, mais pas de la fausse monnaie. Et qu’ajouter les grâces à la vertu est un devoir de vertu.»

S’il est difficile de dater précisément la naissance des règles de politesse, on attribue généralement leur origine à Versailles, à la cour de Louis XIV. D’où l’appellation du terme «étiquette» justement, puisque le roi aurait fait installer des petites plaquettes à différents endroits du château et des jardins pour que la hiérarchie soit respectée. On y lisait quel comportement adopter ou le nombre de révérences à effectuer… Mais, on s’en doute, la Révolution française a donné un grand coup de balai dans toutes les bonnes manières, «remettant en question de façon parfois violente les codes de l’Ancien Régime», souligne Philippe Raynaud. Qui poursuit: «Mais la politesse n’a pas disparu! Disons que l’ensemble des règles bourgeoises ont été peu à peu codifiées au XIXe siècle, dans les manuels de savoir-vivre. »

Variable, remodelé à chaque époque, l’art de la civilité garde malgré tout cette petite odeur d’aristocratie, de raffinement lié à la noblesse et à la société de cour. Voire un petit côté réactionnaire? «Ce n’est pas parce que l’étiquette est née dans les sociétés élevées qu’elle a une quelconque couleur politique. L’important est que le savoir-vivre soit détaché de la prétention et de l’arrogance. C’est une question de volonté et d’opportunité, non de naissance», assène Bernard de Muralt. Qui voit aussi dans la politesse le respect de soi et des autres. Comme avoir le courage d’accepter de vivre selon son âge. «Je ne peux plus m’offrir le luxe d’enfiler des shorts ou des jeans déchirés. De même si je ne porte pas de cravate, j’enroule un foulard autour de mon cou plissé.»

Certains entretiens d’embauche se jouent le savoir-vivre

Huile dans les rouages du bien vivre ensemble, la politesse a donc toute sa raison d’être aujourd’hui, quoi qu’en pensent les libertaires d’une époque qui se veut cool et informelle. «Ce serait la décadence de supprimer certaines règles immuables», s’exclame Bernard de Muralt, qui s’offusque par exemple que l’on jette des «Bonjour» sans y accoler un «Monsieur ou Madame». Certains entretiens d’embauche se jouent même sur ces critères-là: le savoir-vivre à table, la capacité d’écouter et de tenir une conversation.

Alors, bien sûr, certains comportements sont tombés en désuétude, comme le baisemain qui ne se pratique plus que dans certains milieux ou certains pays – la Pologne, par exemple, affectionne encore beaucoup ce geste galant même en pleine rue. Mais d’autres se maintiennent à travers les siècles, malgré l’émancipation de la femme et les revendications d’égalité. «Laisser passer une dame, lui ouvrir la portière peut être perçu comme caduc, mais pour moi, ces gestes ne sont en rien dépassés. L’évolution des rôles ne supprime pas la galanterie!» sourit Bernard de Muralt.

Tenant une femme par le bras, un homme ouvre une porte de l'autre main.

Casse-tête autour de la table

Connaître le bon comportement relève parfois de la gageure. Pour que les repas de fête ne tournent pas au casse-tête, décryptage de cinq situations avec Bernard de Muralt.

Où placer les gens à table?

Même s’il n’y a pas de protocole strict pour les fêtes de fin de d’année, il est recommandé de ne pas laisser les convives errer d’une chaise à l’autre, mais de leur attribuer une place avec une petite étiquette. «Il vaut mieux réfléchir à qui on va mettre ensemble, en tenant compte des affinités et des critères d’âges. Les gens aiment être accueillis, c’est une considération que de les placer plutôt que de laisser ça au hasard», affirme Bernard de Muralt. Alterner les hommes et les femmes reste de bon ton, de même qu’on ne place généralement pas une femme à côté de son mari. Les hôtes sont installés face à face soit en bout de table, à l’anglaise, soit en milieu de table, à la française. Les places d’honneur étant à la droite des maîtres de maison, les convives les moins importants (rang, célibataires, jeunes) seront les plus éloignés des hôtes…

Peut-on laisser les plats au milieu des convives?

Si l’on ne dispose pas d’un personnel de maison, le mieux est de servir à table. Soit en présentant directement les assiettes à la droite des convives, soit en faisant circuler les plats. L’avantage de cette formule: chacun se sert lui-même et prend les quantités qui lui conviennent, ce qui oblige la personne à finir son assiette. Si on peut déposer une entrée froide directement sur la table, avant même que les convives ne soient assis, en revanche, on ne laisse pas les plats sur la table à moins de vouloir donner une ambiance à la bonne franquette. La bonne alternative, qui simplifie le service: la fondue chinoise, avec ses sauces, son assortiment de viandes. Chacun se sert et tout le monde reste assis.

Faut-il impérativement servir une dinde à Noël?

«Non, c’est une habitude surtout anglo-saxonne, qui n’est pas du tout obligatoire chez nous», répond Bernard de Muralt. Si la coutume fait revenir la dinde à Noël, elle n’est donc pas incontournable. Et on peut sans rougir lui préférer tout autre rôti, gigot ou filet mignon. On pensera toutefois aux régimes et contraintes religieuses des invités, et on évitera les abats, les plats exotiques ou très épicés. Par contre, le champagne à Nouvel-An est indispensable. «Cette fête n’aurait pas la même saveur sans les bulles!» sourit Bernard de Muralt.

Doit-on dire «bon appétit»?

Grand dilemme: faut-il oui ou non souhaiter un bon appétit à ses invités? «Tout dépend du milieu», répond le spécialiste. Qui rappelle que cette exclamation est tout à fait convenable en Suisse, mais perçue comme plébéienne en France. «Elle date de l’époque des famines et des épidémies, où les couches sociales inférieures n’avaient pas suffisamment à manger. Les mères de famille disaient alors «bon appétit» pour compenser le repas frugal sur la table.» Dans les pays latins, en Grande-Bretagne, la coutume veut qu’on ne dise rien, alors que les Américains lancent volontiers un «Enjoy your meal». Dans tous les cas, le code veut que l’on commence à manger quand la maîtresse de maison est servie ou qu’elle donne le signal.

Peut-on couper sa salade avec un couteau?

Bien sûr, oui. Cette règle qui voulait que l’on ne coupe pas sa salade avec son couteau date de l’époque où «l’on servait les laitues fatiguées, très enduites», et où les lames s’oxydaient au contact du vinaigre. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Mais attention, cela ne fait pas pour autant du couteau «une pelle mécanique» dont on se servirait pour colmater sa fourchette de purée, rappelle le spécialiste. Ainsi, on ne coupe pas les pommes de terre ni les haricots et, surtout, on ne mange pas avec les doigts, même les frites! La bienséance autorise à lâcher ses services uniquement face à des asperges, de la viande séchée et du raisin, pour autant qu’il y ait un rince-doigts sur la table.

Illustration: Andrea Caprez

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