12 septembre 2018

Les chevaux au service des enseignants

Chercheuse en équipédagogie depuis quarante ans, la Vaudoise Arlette Agassis propose aux enseignants, avec le soutien des chevaux, des solutions pour ajuster leur attitude et trouver la juste distance face à des classes difficiles.

Jessica Castella-Müller en train de guider un cheval.
Pour Jessica Castella-Müller, pouvoir faire confiance à un cheval n’est pas une évidence (photo: Olivier Vogelsang).
Temps de lecture 6 minutes

Inquiète, angoissée mais aussi impatiente», Jessica Castella- Müller arbore un air tourmenté en contradiction avec son pull rose. Autour d’elle, pourtant, l’air est doux et le paysage idyllique: nous sommes à la Ferme des Chevaux de la Joie, à La Muraz (F), où une bonne dizaine d’équidés, petits et grands, se côtoient en toute sérénité.

Pour l’équipédagogue Arlette Agassis, l’écoute de soi a autant sa place que l’attention portée au cheval (photo: Olivier Vogelsang).

C’est là, chez son amie Valérie Leguidard, qu’ Arlette Agassis, spécialiste vaudoise en équipédagogie Akita, lui a donné rendez-vous afin de l’aider à se retrouver.

«J’ai rencontré Arlette il y a plusieurs années, raconte Jessica Castella-Müller. J’avais entendu parler de sa ferme et, après avoir eu une grosse dispute, je suis allée à sa recherche un peu au hasard, dans le but de transformer cette énergie de colère en quelque chose de positif. Et je suis tombée sur elle du premier coup. J’ai suivi différents cours et deux formations avec elle et participé au spectacle qui en était l’aboutissement, en 2016. Cela fait maintenant deux ans que je n’ai pas retravaillé avec un cheval.

Et je ressens la même peur qu’au début, car c’est un animal avec lequel je ne me sens jamais particulièrement à l’aise.

Jessica Castella-Müller

Travailler avec les similitudes

Si elle a déjà suivi ces nombreuses heures de cours, c’est qu’elle est enseignante dans des classes d’élèves qui peinent à trouver leur place dans le système scolaire. Et que ces derniers «n’ont pas attendu avant de se faire remarquer». Le topo est identique lors de cette nouvelle rentrée scolaire, et elle doit déjà gérer les fortes tensions des élèves entre eux et leur agressivité face à l’institution, «même si cela va déjà nettement mieux qu’avant».

«La difficulté est de récupérer ton pouvoir d’attraction par l’approfondissement de ta présence et de ton implication, afin de capter leur attention, remarque Arlette Agassis, qui l’écoute attentivement.

Une classe, c’est comme un cheval: elle est plus forte que toi, imprévisible et potentiellement incontrôlable.

Arlette Agassis

En face d’elles, dans le jardin, Valérie Leguidard tente de libérer Ondine, une jeune chienne abandonnée qu’elle vient de recueillir, et dont le jeu principal consiste à s’emmêler dans une barrière en plastique souple. «Je crois qu’Aria sera parfaite pour toi, annonce-t-elle à Jessica Castella-Müller. C’est la jument qui va le moins te chercher dans la force. Je la prends pour ceux qui manquent de confiance.»

Jessica Castella-Müller, à gauche, fait le point avec Arlette Agassis, à droite (photo: Olivier Vogelsang).

L’importance de se recentrer

Magnifique alezane de 25 ans, celle-ci s’approche d’ailleurs déjà du bord du paddock. Il ne reste qu’à franchir la barrière pour la suivre. «C’est sûr que personne n’a le temps de s’asseoir et de méditer une demi-heure, remarque Arlette Agassis en donnant une fine baguette à son élève. Il est ainsi nécessaire de trouver le moyen de pouvoir se recentrer sur soi, mais à l’intérieur du mouvement. Le cheval ne se met en effet pas où tu es, du moment que tu y es! C’est bénéfique de s’enraciner pour pouvoir faire front.» – «Le problème, c’est que j’en suis bien consciente, déplore son élève. Mais dès que je passe le seuil de la classe, j’ai énormément de peine à rester à l’intérieur de moi-même.»

N’oublie pas que, quand tu ajustes ton comportement, l’environnement s’ajuste automatiquement,

Arlette Agassis

souligne Arlette Agassis, avant de lui demander d’effectuer un tour de manège à côté d’Aria, afin qu’elles fassent toutes deux connaissance. Jessica Castella- Müller s’éloigne d’un pas un peu raide, déterminée à bien gérer sa mission. «Tu n’es pas là pour réussir, hein! Il n’y a pas de notion de réussite», lui rappelle l’enseignante de loin.

La confrontation a ses limites

Arrivée à nouveau devant elle, son élève respire profondément, l’air troublée. «Comment te sens-tu?», lui demande Arlette Agassis. «C’est encore agité en moi, ça part dans tous les sens. Chaque fois que j’entre dans un paddock, je rentre dans quelque chose d’émotionnel, d’intime, et là, j’aurais presque envie de pleurer. Mais pas forcément de tristesse, plutôt de l’émotion d’être de retour ici.»

Souvent, on n’a pas accès à la racine du problème, mais à sa manifestation au présent,

Arlette Agassis

explique son professeur. Pour toi, quelle est cette manifestation?» – «Un nœud à la gorge.» – «Alors je t’invite à aller dans cet endroit et à le rassurer. Chaque endroit du corps est un ami, qu’il s’agit de pacifier quand il est touché par le métabolisme. Si tu veux exprimer ton émotion, ne te gêne pas, tout en t’enracinant en même temps. Car tout ce qui est assumé peut ensuite se transformer.» 

Seule une fine baguette est utilisée lors de l’entraînement.(photo: Olivier Vogelsang).

Une prise de conscience

Devant elle, son élève, au bord des larmes, respire à petits coups avant de s’apaiser peu à peu. Puis d’esquisser un sourire tremblant: «J’ai eu les larmes aux yeux, puis tout s’est ouvert en moi presque immédiatement», s’émerveille-t-elle. Puis elle se lance dans un nouveau tour de manège avec Aria, cette fois-ci sans licol. «Reste en contact avec tout ce qui t’entoure en favorisant la vue panoramique, lui recommande sa coach. Et souris, car cela active un muscle reliant les quatre cerveaux décisionnels. Ce n’est pas pour rien que les Japonais sourient tout le temps, ils savent ce qui leur fait du bien!» 

Son élève dresse le bras dans la direction qu’elle désire prendre, tout en avançant la jambe, de façon à montrer au cheval qu’elle est dans une action dynamique. Et la jument la suit, de son plein gré, tout autour du terrain. Arlette Agassis invite ensuite son élève à «considérer l’espace, de manière à pouvoir fixer des limites, que ce soit par rapport au cheval ou à un élève entrant dans son champ:

Quel est l’espace dans lequel tu te sens à l’aise? En considérant ce dernier, tu le crées.

Arlette Agassis

Tu peux ensuite sentir cette matrice, et habiter le geste dans une attitude dynamique.» – «Je vais essayer… soupire Jessica Castella- Müller. –«Non, la reprend sa coach avec un sourire: tu vas expérimenter! Si tu essaies, tu pars de l’idée que tu peux rater…»

Entre spontanéité et créativité

«Allez, on continue, cocotte!», s’exclame alors son élève en repartant d’un pas déjà plus dynamique. Femme et jument avancent au même rythme, peu à peu unies dans l’exercice. «Savoure ce moment, lance Arlette Agassis de l’autre côté du manège. N’est-ce pas délicieux?» Puis, quand elle se rapproche: «Qu’est-ce qui a évolué, maintenant?» – «Ma présence et ne pas ‹faire pour faire›.» – «Ce n’est pas si simple, pour vous, enseignants, qui êtes tenus d’appliquer les règles. Mais il est important d’apprendre à sauvegarder sa créativité et sa spontanéité.

Les enfants ont besoin d’adultes créatifs et rationnels qui sauront les surprendre!

Arlette Agassis

Quelques exercices encore, par exemple en changeant de main pour indiquer la direction, puis en courant au petit trot à côté de la jument. L’heure de cours touche à sa fin. Jessica Castella-Müller revient au centre du manège d’un pas élastique, les joues cette fois-ci assorties à son pull et un grand sourire. «Elle est trop chou, cette Aria! Ça me fait tellement de bien!» – «Comment tu te sens, maintenant?» – «Requinquée! Et j’ai envie de ramener tous mes élèves ici pour faire un cours avec eux!»

Alors qu’Aria grignote une pomme reçue en récompense, Jessica Castella-Müller conclut le cours en nous expliquant que, «dans le tourbillon du quotidien, il est difficile de s’octroyer ces moments où il est possible de se recentrer. Le travail avec le cheval offre cette possibilité et permet ainsi d’habiter son corps pour une présence plus puissante, cohérente, bienveillante, créatrice et joyeuse à la fois.

La force de ce travail réside aussi dans le fait que tout est vécu, ressenti et comme imprimé dans son corps, ce qui permet à la personne d’y ‹retourner›.» Pendant ce temps, Ondine frétille autour de nous, tout en gardant un œil prudent sur les chevaux: c’est qu’elles sont grandes, ces bêtes-là, et vraiment imprévisibles…

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