29 juin 2017

«Le monde se rétrécit, il y a de moins en moins de pays à visiter»

Globetrotter invétéré, Pierre Josse a été près de quarante ans rédacteur en chef des Guides du Routard. Il vient de publier son ouvrage «Chroniques vagabondes» qui nous embarque dans ses souvenirs de voyage comme à travers l’histoire du tourisme moderne.

Pierre Josse en train de mettre un globe terrestre dans son sac à dos
Pour Pierre Josse, les gens ont perdu leur sérénité en voyage.
Temps de lecture 8 minutes

Près de quarante ans à la tête des Guides du Routard et plus de cent pays visités… Comment vous est venue l’envie d’écrire un livre retraçant tous ces voyages?

Le guide est un format limité où l’on ne peut pas mettre des aspects personnels et très émotionnels. Je me suis alors dit qu’il fallait que je raconte le reste, les coulisses du Routard en quelque sorte, toutes ces choses incroyables que j’ai vécues, toutes ces rencontres exceptionnelles effectuées au long de mes enquêtes, mais qui n’avaient guère leur place dans un guide de voyage grand public... Le Routard a été créé officiellement en 1973 et a pris son essor en 1975. Avant cela, c’était le Moyen Age côté guides de voyage. Ce qui dominait le marché, c’étaient les guides dits «lourds». Ils pesaient jusqu’à un kilo. Dans ces pages, on ne trouvait que des indications concernant les monuments et les paysages. Tout ce qui relevait du social, du politique et de l’humain n’existait pratiquement pas. Or, il y avait une très forte demande de la jeunesse européenne qui n’avait pas de réel instrument pour découvrir le monde. C’est dans ce contexte que le Routard est né.

Dans votre ouvrage vous mélangez anecdotes, rencontres, hommages... Ne faut-il pas parler de mémoires plutôt que de chroniques?

Oui, certainement. C’est un titre marketing et un clin d’œil à Nicolas Bouvier et ses Chroniques japonaises qui est l’un de mes livres de chevet. Dans ce livre, je reviens sur tout mon parcours depuis l’enfance. Il est aussi l’occasion pour moi de rendre hommage à ma maman et à toutes ces personnes que j’ai rencontrées et qui m’ont aidé à me construire... comme à rendre le voyage merveilleux.

Votre récit se déroule sur plus d’un demi-­siècle. Durant ce laps de temps, qu’est-ce qui a changé dans notre façon de voyager?

Ce qui a changé, ce sont les conditions du voyage. Je pense hélas à la paranoïa sécuritaire, au terrorisme ou encore aux zones de non-droit. Par conséquent, il y a de moins en moins de pays que l’on peut visiter. Le monde se rétrécit violemment. C’est beaucoup le cas au Moyen-Orient par exemple. L’Egypte, qui avait quinze millions de visiteurs en 2010, en a perdu près de 40% en 2015. C’est pareil en Tunisie et même au Maroc, pourtant sûr, mais les gens font l’amalgame. La Jordanie subit elle aussi le contrecoup de la paranoïa sécuritaire alors que c’est l’un des pays les plus pacifiques. Du côté de l’Afrique, la situation est similaire.

Sommes-nous donc moins sereins en voyageant?

Oui, le bonheur de voyager en toute sécurité a lui aussi changé. Avant, on pouvait se retrouver dans un quartier même sordide, même pauvre, et ne pas avoir peur. Aujour­d’hui, ce n’est plus le cas. Le fait de faire confiance aux gens et aux situations n’est plus le même. Cette sensation de félicité et d’osmose est en train de disparaître dans plusieurs pays. Avec la crise du Moyen-Orient, celle de l’Afrique noire ou encore la montée des fondamentalismes religieux, il y a beaucoup de zones instables et dangereuses qui diffusent un climat d’insécurité. On se sent alors moins libre et, par conséquent, moins serein dans son rapport à l’autre. Même si quelqu’un est gentil avec vous, vous vous méfiez de lui et vous vous demandez s’il n’a pas quelque chose derrière la tête… Tout cela finit par nous pourrir la vie. J’en veux donc beaucoup aux intégristes de tous bords et aux personnes intolérantes parce qu’ils me gâchent le voyage et le plaisir de la rencontre et de l’échange.

D’un autre côté, si les conditions politiques ont freiné certaines explorations, sur le plan économique et des moyens de se déplacer, on n’a jamais autant voyagé…

Absolument. Les avions low cost permettent à tous de voyager maintenant. Les bus sont de plus en plus confortables et sûrs dans beaucoup de pays. Les conditions sanitaires s’améliorent. Les assurances fonctionnent. Et en même temps, quand il faut prendre l’avion, il faut être là trois heures avant. Moi j’avoue que j’en ai marre. Par exemple, je n’ai plus envie d’aller aux Etats-Unis quand je vois les personnes en charge de la sécurité intervenir auprès des voyageurs de façon rude, arrogante et souvent injuste.

Quelles sont les destinations qui ont le plus de succès actuellement?

La destination numéro 1 est le Portugal. Avec les tensions, notamment en Afrique du Nord, il y a un déplacement du tourisme vers l’ouest. Il s’agit d’une zone évidemment plus «tempérée» politiquement, modérée et pacifique. En outre, le Portugal a ses qualités qui lui sont propres. C’est un peuple profondément modeste et affable, mais aussi naturellement gentil. Au restaurant les plats sont généreux. La vie est moitié moins chère. Et ils ont tout le reste aussi avec la culture et les paysages.

Mais encore...

L’autre région qui connaît un succès étonnant ce sont les îles Canaries. Il s’agit d’une destination qu’on disait alors ringarde avec ses touristes grégaires, ses beaufs français, ses Anglais éthyliques et ses Allemands arrogants s’entassant dans les ghettos balnéaires. Mais depuis quelque temps les choses ont changé et désormais des voyageurs de plus en plus nombreux s’y rendent pour découvrir le pays profond. Chaque île a sa personnalité et le tourisme se répartit ainsi en fonction des sensibilités. Par exemple, l’île de Lanzarote dont je suis personnellement tombé amoureux est un lieu sublime. J’adore ce genre de paysages volcaniques, torturés par les vents… Et en plus il s’agit d’une île écologique. Madeire, avec son système de randonnées unique au monde (les fameuses levadas) m’a aussi totalement séduit... Enfin, il faut découvrir les régions françaises et leurs incroyables richesses. Breton d’origine, j’effectue un prosélytisme d’enfer pour les monts d’Arrée et le fascinant circuit des enclos paroissiaux (plutôt que les plages).

Qu’est-ce qui a changé entre la nouvelle et l’ancienne génération de voyageurs?

J’ai la chance d’avoir deux enfants de 22 et 24 ans qui sont le reflet de la façon de voyager des jeunes d’aujourd’hui. En fait, il y a peu de changements dans les motivations de partir. Les jeunes vont toujours chercher la même chose: l’aventure, la nouveauté, l’exotisme. En revanche ce qui s’est transformé, c’est l’environnement matériel et technologique. La nouvelle génération est bien entendu, davantage hi-tech et connectée.

Vous dressez plusieurs portraits de voyageurs dans votre ouvrage. Qu’est-ce que pour vous le routard idéal?

C’est en principe quelqu’un de bien. Il est nécessairement curieux, ouvert, tolérant et capable de changer d’avis, de liquider ses préjugés. Le routard idéal se rend disponible aux gens et aux cultures qu’il va rencontrer et a une attitude d’empathie naturelle envers les gens.

Comment ce rapport à l’autre et plus exactement aux autochtones a-t-il évolué?

Le rapport de l’homme blanc et occidental aux autochtones a progressé dans le bon sens, mais son «pouvoir» peut revenir insidieusement sans qu’il s’en aperçoive. C’est ce dont je me suis rendu compte moi-même en voyageant. J’ai toujours été conscient qu’indépendamment de la qualité d’accueil, mon rapport aux autochtones était biaisé par le fait que je sois blanc et «riche». Et que de ce fait il y avait une déférence et une sorte de rapport de force. Par conséquent, il faut être conscient que dans son rapport aux autochtones, le fait qu’on soit blanc, riche et cultivé est un élément de pouvoir qu’il ne faut pas exploiter. J’ai vu des gens voyager à la dure comme moi, mais avoir des comportements épouvantables. Je me souviens d’un couple dans un marché qui achetait trois bananes et qui discutait le prix qu’on leur donnait de façon acharnée. C’était effrayant. En plus, ils passaient à côté du plaisir du voyage puisqu’en se méfiant, il n’y avait plus de sérénité dans le rapport à l’autre.

A l’origine, le but du Routard était notamment de sortir le voyageur des sentiers battus. A l’heure où la mode de l’insolite est partout et où les concurrents dans le même créneau sont nombreux, comment vous démarquez-vous?

Je vais être franc, on est devenus une institution. Nous n’avons aucunement la prétention d’être une avant-garde éclairée comme on l’était au début. Aujourd’hui on est devenus professionnels avec septante personnes qui travaillent pour le guide. On a des responsabilités et une collection à maintenir. Je me suis toujours battu pour que tous les efforts soient avant tout dirigés vers les réactualisations. La priorité est que nos guides ne vieillissent pas et soient toujours à jour. Certes, il y a encore des pays à faire, mais leur potentiel touristique, trop faible, empêche pour le moment le gros investissement nécessaire pour les réaliser... Parfois, la situation politique se débloque et il faut alors savoir réagir. Ainsi, en ce moment même, quatre équipes d’enquêteurs sillonnent la Colombie pour un futur guide.

Justement, l’une des ambitions premières du Routard était aussi de garantir une information toujours à jour… Mais à l’époque d’internet est-il encore possible de faire pareille promesse?

Nous, nous marchons sur deux jambes: c’est-à-dire que nous avons le Routard papier et le routard.com. Le guide, lui, a une existence d’un an. Si un resto ou un hôtel ferme un mois après la sortie du bouquin, c’est vrai qu’on va se trimbaler une information obsolète entre deux éditions. Cela dit, dès qu’on a l’info, on la répercute sur notre site web.

Dès qu’une information dite «authentique» est publiée dans le guide, ne perd-elle pas instantanément ces qualités-là?

Ça dépend de la personnalité de l’adresse. On représente parfois, suivant certains pays, entre 30% et 60% du chiffre d’affaires d’un hôtel par exemple. Il y a alors des propriétaires qui, tout à coup, changent d’attitude parce qu’ils sont motivés par l’appât du gain. Ils réduisent donc leur prestation ou la qualité du service et au final l’adresse pourrit. D’autres propriétaires plus malins continuent, au contraire, de soigner leurs clients. Pour résumer, il y a une dualité de comportements. D’un côté, ceux qui voient bêtement le tiroir-caisse et qui tuent la poule aux œufs d’or (on finit bien par le savoir) et de l’autre, ceux qui ne changent rien dans leur attitude et continuent d’offrir de bonnes prestations.

Qu’est ce qu’on trouve dans votre sac à dos quand vous voyagez?

Deux slips de rechange, deux chemises, deux paires de chaussettes et j’ai toujours la même paire de chaussures. Sans oublier quelques Routard pour offrir à des gens qui m’ont aidé, le courrier des lecteurs à vérifier, quelques bouquins politiques et sociologiques pour mieux comprendre le pays et de... l’Imodium.

Votre adresse préférée en Suisse?

Chez Olga à Genève. Malheureusement elle n’existe plus. Olga était une cuisinière qui tenait une gargote sordide dans le quartier des Grottes dans les années soixante et septante. On y allait systématiquement avec Pierre Moessinger, un grand ami genevois, prof à l’uni. Elle faisait le meilleur rösti de la ville et c’était une personnalité incroyable. Elle racontait des histoires salaces et nous, nous étions écroulés de rire. Elle était aussi à l’image de la Genève populaire qui contraste avec la vision plus bourgeoise qu’on peut avoir de ce lieu. Et moi j’adore les contradictions d’une ville.

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