2 mars 2015

Les dangers de l’anorexie

Adolescents filles mais aussi garçons, adultes et même enfants souffrent de ce grave trouble de l’alimentation dont on ne guérit pas sans mal.

Des bras autour d'un tronc d'arbre photo
L’anorexie mentale n’a rien à voir avec la seule volonté de perdre du poids.
Temps de lecture 8 minutes

L’anorexie, comme la boulimie, se porte bien. Non seulement le nombre d’adolescentes prises en charge par les unités spécialisées ne diminue pas, mais ces maladies se conjuguent de plus en plus au masculin. Alors que, comme vient de s’en alarmer Pro Juventute, les limites d’âge explosent, tant du côté des très jeunes enfants (il y a déjà des hospitalisations vers 9 ou 10 ans) que des adultes.

L’anorexie mentale n’a rien à voir avec la seule volonté de perdre du poids. «Les causes sont multifactorielles, et ces troubles proviennent d’abord d’un défaut d’estime de soi et de sécurité intérieure. L’obsession contemporaine de minceur et de jeunesse viennent se greffer ensuite», explique à l’Unité multidisciplinaire de santé des adolescents du CHUV (UMSA) la psychologue et psychothérapeute Sophie Vust. D’où une «prise en charge à la fois psychiatrique, médicale et nutritionnelle», selon Marianne Caflisch, responsable de la consultation adolescents des HUG.

Romana Chiappini, psychologue auprès de l’association ABA (Association Boulimie Anorexie), parle de

maladie de la non-vie, avec un urgent besoin de lutter contre de très fortes angoisses».

Autrement dit, il s’agit avant tout d’un symptôme – souvent conjugué avec des phases de boulimie – d’une détresse, d’un malaise profond ou d’une grande insécurité intérieure provoquant ce que les médecins appellent la «dysmorphophobie», soit «une totale perturbation de l’image corporelle qui agit comme un véritable miroir déformant de soi». Période clé du passage à l’âge adulte et de profonds changements du corps, la puberté est naturellement particulièrement à risque. Les garçons rêvent de muscles sans graisse. Les filles d’un ventre ultra-plat. Un certain nombre d’entre eux vont mal, en refusant par exemple le passage à l’âge adulte.

Par ailleurs, toutes les études le montrent: les adolescentes, mais aussi leurs homologues masculins, se préoccupent un peu trop de leur poids et de leur silhouette, souvent manipulés par la publicité et les diktats sociaux. Avec le risque que la relation à la nourriture devienne obsessionnelle et pathologique où la chasse au gras, au sucre et aux calories amène à de très importantes pertes de poids et à de graves carences nutritionnelles. Soignée aussi tôt que possible – d’où la nécessité de ne pas laisser la personne malade s’enfoncer dans son fonctionnement – l’anorexie se guérit le plus souvent. Mais, relève Marianne Caflisch, «il s’agit d’un long chemin. Je parle toujours d’une prise en charge sur plusieurs années, souvent trois ou quatre ans.»

TÉMOIGNAGES

Matilde, 21 ans photo
Matilde, 21 ans.

Matilde, 21 ans

«Quand je regarde des photographies de moi pendant cette période, je ne me reconnais pas.» Aujourd’hui, Matilde Wenger va bien. Etudiante à l’Université, c’est une jeune fille de 21 ans comme une autre avec la vie devant elle. «J’ai retrouvé le plaisir de manger. Et repris mon poids normal. Avec même un petit bonus», sourit-elle.

Sa descente aux enfers a commencé une dizaine de mois plus tôt. Presque banalement. «Je mesure 1 m 68, et pesais à l’époque 60 kilos. Je me suis persuadée que c’était trop. Alors j’ai commencé à faire attention.» En parallèle, la jeune Vaudoise multiplie les activités sportives: cinq à six heures de volley et une séance de tennis hebdomadaires ne lui paraissent plus suffisants pour perdre ce petit ventre qui l’obsède. «Je me suis mise au footing, aussi souvent que possible.»

Après avoir arrêté les sucreries, banni les produits laitiers en se persuadant que cela lui donne des maux de ventre, Matilde Wenger se passe de viande rouge, puis de féculents. Se cachant sous de gros pulls, refusant d’entendre l’inquiétude de sa mère, elle ne mange quasi plus. «Dès que je ressentais un peu de faim, je buvais de l’eau. Jusqu’à 5 à 6 litres par jour.» A 16 ans, lorsque ses parents l’amènent presque de force à l’hôpital, elle pèse seulement 45 kilos, avec un indice de masse corporelle (BMI) largement inférieur à la norme. Après avoir enfin accepté sa maladie, il faudra trois longues années pour qu’elle redevienne elle-même. Qu’elle se débarrasse «de cette obsession, dès le réveil, de manger le moins possible».

Sergio, 26 ans

«Je pense que ce n’était qu’un symptôme d’un mal-être beaucoup plus profond. Et c’est lorsque j’ai compris cela que j’ai accepté l’idée de me soigner.» Sergio a 26 ans. Il a retrouvé sa vie. Etudiant à l’Ecole polytechnique fédérale, il ne passe plus ses journées à vouloir contrôler son corps en chassant la moindre calorie de son alimentation. «Lorsque j’ai été hospitalisé pour trois mois, je pesais 38 kilos. Le médecin m’a dit que j’étais tout proche de devoir être alimenté par sonde», se souvient-il.

Sergio a été diagnostiqué à 15 ans. Mais c’est à 13 ans déjà que ce qui a commencé comme un régime «pour maigrir un peu» s’est peu à peu transformé en grave trouble alimentaire. «Je n’arrêtais pas de me renseigner sur tout ce qui faisait grossir et j’évitais soigneusement de les manger. Au bout d’un certain temps, je devenais euphorique parce que j’avais l’impression de contrôler ma faim.» Sans du tout prendre conscience de son extrême maigreur, ni tenir compte des remarques de sa famille et de son épuisement permanent. «Le paradoxe, c’est qu’en voulant acquérir une totale maîtrise de son corps, on n’écoute absolument pas les signaux qu’il envoie», analyse-t-il désormais.

Pour pouvoir dire cela, il aura fallu une première hospitalisation de trois semaines, puis, comme la situation empirait malgré le suivi diététique, un nouveau séjour de douze semaines.

Catherine*, 25 ans

«Ça a commencé vers mes 19 ans. Je faisais beaucoup de basket. Je n’étais pas grosse mais je me trouvais un peu trop carrée. J’ai commencé à me surveiller. Puis à ne plus manger grand-chose et j’ai perdu 10 kilos très rapidement.» A 54 kilos pour 1 m 74, sa médecin explique à Catherine qu’elle maigrit trop. «J’ai eu un peu peur, mais cela n’a pas suffi. Les choses se sont plutôt dégradées, malgré un suivi chez une psychologue et une diététicienne. Un an plus tard, je faisais aussi des crises de boulimie et j’avais complètement perdu mes menstruations.»

Une pomme le matin, rien à midi et une salade le soir: à ce rythme, Catherine approche les 48 kilos, alors que de leur côté les accès de boulimie se font de plus en plus fréquents. Deux ans d’enfer, jusqu’au jour où la jeune femme part rejoindre son frère à New York pendant trois mois. «Je me suis enfuie pour ne pas me retrouver à l’hôpital. Après trois mois, j’étais passée de 48 kilos à 75. A bout, je suis rentrée et j’ai décidé de me soigner. C’était en 2011.»

Peu à peu, aidée par son amie, la nourriture redevient un plaisir pour Catherine, qui apprend à écouter son corps et à se reconstruire. «Je viens d’une éducation très religieuse qui m’a obligée à cacher mon homosexualité très longtemps. Ces désordres alimentaires ont été un moyen d’exprimer mon mal-être. Cela va mieux aujourd’hui que je suis adulte et que je me suis acceptée.

Une adolescente regarde son assiette vide photo.
Le nombre d'adolescents pris en charge par les unités spécialisées ne diminue pas.

La maman de Sarah, 22 ans, et le père d’Agathe*, 28 ans

Les parents sont pleinement associés aux prises en charge des troubles anorexiques lorsque la ou le malade est mineur. Sarah a été hospitalisée il y a environ sept ans, Agathe il y a deux fois plus longtemps. Le témoignage de la maman de la première et du père de la seconde indique combien la prise en charge de l’anorexie a progressé: elle est désormais clairement multidisciplinaire. La mère de Sarah couvre de louanges le personnel médical sans lequel sa fille aurait eu beaucoup de mal à s’en sortir. «A la maison, ce n’était plus possible. Alors qu’elle faisait semblant de grignoter, elle est descendue jusqu’à 31 kilos. Elle ne voulait rien entendre, et en même temps elle culpabilisait devant notre inquiétude. Elle a été hospitalisée pour la première fois à 15 ans, et même s’il y a eu plusieurs allers et retours – avec même un passage aux soins intensifs – et même s’il a fallu deux ans pour commencer à voir le bout du tunnel, on n’y serait pas arrivés sans cela», se souvient Muriel Métraux. Aujourd’hui sa fille va bien, rêve d’être architecte.

Yvan, le père d’Agathe*, ne cache pas que «tout est encore trop frais pour notre fille comme pour nous». Agathe pesait aussi 31 kilos (pour 1 m 67) lorsqu’elle a été hospitalisée d’urgence. Après plusieurs périodes dans des unités spécialisées, son anorexie s’est transformée en boulimie. Très proche de sa mère, explique Yvan, Agathe ne voulait pas grandir, devenir une femme. «Elle faisait beaucoup de gymnastique et s’identifiait aux athlètes roumaines. On s’est aperçus petit à petit qu’elle maigrissait, qu’elle ne mangeait plus. Ses entraîneurs aussi. Mais les mises en garde ne trouvaient aucun écho chez elle.» Il faudra plusieurs visites aux urgences, un semi-coma à la maison et un fameux voyage déstabilisant au milieu d’une grande pauvreté pour qu’Agathe accepte l’idée de se soigner. «Il a fallu se serrer les coudes avec ma femme pour que tout ne vole pas en éclats. Le regard des médecins était très culpabilisant. Ou en tout cas, c’est comme ça que nous l’avons vécu. Heureusement, les choses ont évolué.»

*Prénoms d’emprunt

Photographes: Nadja Kilchhofer et Romain Mader

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