26 avril 2018

Faut-il supprimer les devoirs à domicile?

Source de tensions et de moins en moins adaptés à l'organisation des familles, les devoirs scolaires sont désormais accusés de favoriser les inégalités entre élèves. Faut-il repenser le système? Le débat est relancé.

Une maman en train de se fâcher avec son enfant pendant les devoirs
Pour certains parents débordés, les devoirs représentent avant tout des moments de tensions familiales (photo:Fred Merz/ Lundi 13).
Temps de lecture 8 minutes

L’annonce a fait l’effet d’une bombe: en mars dernier, la commune de Kriens (LU) déclarait vouloir rayer de l’agenda des élèves les fameux devoirs à domicile. Exit les fiches de maths et les listes de voc à répéter le soir à la maison, ils se feront désormais en classe durant les heures de cours.

L’idée qui sous-tend ce virage à 180 degrés: favoriser le temps libre chez des élèves déjà largement abreuvés de nouveaux savoirs tout au long de la journée et surtout réduire les inégalités générées par la nature même des devoirs à domicile. Car comment s’assurer que chaque enfant trouvera en lui les ressources pour affronter les problèmes de robinets et de baignoires qui se vident ou aura un parent à disposition capable de l’épauler?

Un système déjà remis en cause

En Suisse romande, les devoirs scolaires font régulièrement débat. Dans le canton de Vaud, le dossier vient d’être relancé par la cheffe de l’éducation Cesla Amarelle. Cette dernière a annoncé vouloir mener une réflexion globale sur cette question qui divise parents et enseignants et déjà amener des changements dès la rentrée prochaine. À Neuchâtel, un tel processus est en cours depuis plusieurs mois et de nouvelles directives devraient être appliquées dès la rentrée 2019. Quant au canton du Valais, il planche lui aussi sur l’utilité ou non du travail à domicile et un sondage sera prochainement envoyé aux parents, aux élèves ainsi qu’aux enseignants.

Réflexion de fond sur la pédagogie

Mais où se trouve la solution? Dans une suppression pure et simple de tâches jugées répétitives et au final peu utiles, dans un encadrement professionnalisé des devoirs de type leçons accompagnées ou en les greffant sur les heures de classe?

Le problème relève davantage du casse-tête que de la simple mesurette, car en s’attaquant aux devoirs, c’est toute la question de la pédagogie qui est reposée, fait remarquer le président de la Société vaudoise des maîtres et maîtresses secondaires (SVMS) Gilles Pierrehumbert. «À l’heure actuelle, les leçons servent dans 80% des cas à préparer des évaluations.

Supprimer les devoirs supposerait de modifier foncièrement le sens de l’école afin d’en faire un lieu d’émancipation et non de disciplinarisation.

Gilles Pierrehumbert

Et si le travail écrit demeure le type d’évaluation principal, on ne peut pas faire sans.»

Pour ceux qui y sont favorables, l’abolition des devoirs à domicile permettrait aux enfants de se soustraire à la pression qu’ils subissent photo:Fred Merz/ Lundi 13).

La solution pourrait résider dans la mise à disposition de devoirs accompagnés par du personnel qualifié au sein des établissements. L’année dernière, l’association des enseignants de Suisse demandait davantage de structures et de personnel pédagogique pour permettre aux enfants de faire leurs devoirs à l’école.

«Le problème, c’est le coût, fait remarquer Gilles Pierrehumbert, car si l’on estime que 40% des élèves en auraient besoin, cela reviendrait, dans un collège de quelque cinq cents enfants, à disposer de dix enseignants et d’une trentaine de périodes par semaine.»

La juste mesure de l’implication des parents

Investir dans la professionnalisation de l’encadrement, à l’instar de ce que font certains établissements privés, est un souhait partagé par de nombreux parents fatigués de jouer aux gendarmes le soir et de voir leur progéniture suer sur des devoirs qu’eux-mêmes ne comprennent pas.

➜ À lire aussi: «T'as fait tes devoirs?»

«Certains culpabilisent beaucoup de ne pas pouvoir aider leurs enfants, constate Anne Thorel Ruegsegger, secrétaire générale de la Fédération genevoise des associations de parents d’élèves de l’enseignement obligatoire (Fapeo).

Pour elle, la question des leçons ne devrait se poser qu’à partir du cycle secondaire, là où les élèves doivent apprendre à étudier avec ce qu’ils ont reçu.

L’idée est que les devoirs doivent mener à l’autonomisation de l’apprentissage, mais encore faut-il définir ce qu’on entend par autonomie.

Anne Thorel Ruegsegger

Car bien souvent, l’élève n’est pas capable de s’en sortir seul et certains parents me confient qu’ils finissent par faire le travail à sa place pour lui éviter un devoir non fait.»

Ce constat, Tristan Mottet le dresse aussi en Valais: «Le rôle de chacun au moment des devoirs n’est pas toujours clair, confirme le président de la Fédération romande des associations de parents d’élèves du canton (Frapev): «Certains parents disent: ‹on› n’a pas eu le temps de faire les devoirs hier soir, ‹on›! Alors que ce n’est pas aux parents de les faire.»

Des devoirs qui ont changé au cours du temps

Professeur à la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation à l’Université de Genève, Olivier Maulini est lui aussi convaincu du besoin de professionnaliser l’accompagnement du travail scolaire dont la nature a profondément évolué.

À l’origine destinées à apprendre un savoir donné en classe afin de le réciter le lendemain et réalisables sans l’aide d’un tiers, les leçons se sont complexifiées jusqu’à englober des enquêtes ou des problèmes à résoudre.

Avec pour résultat que «les enfants ayant de la facilité vont profiter de progresser au travers des tâches demandées, note le chercheur, tandis que

ceux qui ont des difficultés vont toujours plus dépendre des adultes. C’est là que les inégalités surgissent et que commence le débat du bienfait ou non des devoirs.

Olivier Maulini

Quant au fameux lien entre école et maison que les devoirs sont censés assurer, la recherche montre qu’il existe d’autres manières de l’entretenir, conclut-il.

Le numérique pour sortir de l’impasse?

La nature même du travail scolaire doit donc être repensée. Le canton de Neuchâtel travaille sur ce point dans le cadre de son groupe École-familles, réunissant des acteurs de tous bords. «Recourir davantage au numérique est impératif, résume le chef du Service de l’enseignement obligatoire, Jean-Claude Marguet.

Par exemple avec l’apparition de «classes inversées» où, au lieu de visionner un film en cours durant deux périodes sans avoir le temps d’en discuter après, l’enseignant donnera un lien internet aux élèves qui auront quelques jours pour le voir tandis que le temps en classe servira à en débattre.

➜ Une minute pour tout comprendre sur le principe de la «classe inversée» en vidéo:

La nécessité d’une révolution numérique est inévitable, abonde Marie- Pierre Van Mullem, co-présidente de l’Association vaudoise des parents d’élèves (APE-Vaud). Pour cette maman de trois enfants, pas question de renoncer au travail individuel, mais il est urgent de revoir les devoirs pour qu’ils soient «mieux ciblés et coordonnées afin que les enfants n’en aient pas des tonnes un jour et rien le lendemain».

Aujourd’hui, la plupart des deux parents travaillent, les enfants ont des activités extra­scolaires et l’intrusion des devoirs le soir est souvent source de tensions, rappelle-t-elle. «Il faut une vraie prise de conscience.»

Une des solutions proposées serait la mise en place de devoirs encadrés par du personnel qualifié au sein même de l’établissement scolaire (photo:Fred Merz/ Lundi 13).

Pour ou contre la suppression des devoirs à domicile?

Les politiciens Jean Romain (vice-président du Grand Conseil genevois, PLR) et Mathias Reynard (conseiller national, PS) expliquent leur position dans ce débat.

Les devoirs à domicile nuisent-ils à l’égalité des chances?

Jean Romain: On rêve si l’on imagine que les parents qui ont de l’argent ou du temps vont laisser leurs enfants ne plus travailler à domicile parce que des «pédagogos» illuminés l’auront décidé. C’est exactement le contraire qui va se passer: les parents qui en ont les moyens continueront d’organiser des devoirs pour leurs enfants, de leur donner du travail supplémentaire, de les porter. L’inégalité qu’on prétend supprimer, on va la démultiplier.

Mathias Reynard: Oui, car l’élève qui a ses parents présents – ou en tout cas un des deux – pour l’aider à faire ses devoirs lorsqu’il rentre chez lui n’est pas dans la même réalité que celui qui n’a personne. Il existe déjà une injustice selon la présence physique des adultes ou pas. La formation des parents génère elle aussi de l’inégalité. Les enfants de parents universitaires sont souvent privilégiés dans tout ce qui se fait hors du cadre scolaire. On conduit ainsi une reproduction des inégalités.

Les devoirs à domicile ont-ils toujours leur utilité?

Jean Romain: Les devoirs à domicile, en fonction évidemment de ce que l’élève a compris, permettent la répétition dans un cadre très différent de celui de l’école. Répéter, c’est-à-dire ne pas se contenter, comme le fait l’école aujourd’hui, d’un certain nombre d’activités multiples. Aux exercices répétitifs, on a préféré les activités; au travail, le jeu; à la règle, l’option. Les devoirs apportent une norme et une régularité.

Mathias Reynard: Non. Quand l’élève rentre à la maison, il ne devrait plus rien avoir à faire. On met de plus en plus de pression sur les enfants, il est donc important qu’ils aient droit à leur innocence quand ils sont chez eux, qu’ils ne subissent pas tout le temps cette pression. Quitter l’école à 16 heures ou 16 h 30 et avoir encore ensuite une certaine quantité de travail à domicile, ce n’est pas sain.

Qu’en est-il des études surveillées?

Jean Romain: Les études surveillées, pourquoi pas? Le problème est que ça éloigne de l’école les parents qui aimeraient suivre d’un peu plus près le parcours de leur enfant. Nombre de parents se disent largués par l’école, se plaignent de ne pas comprendre ce qui s’y passe, de n’être là que pour signer des bulletins. Dans ce contexte, les devoirs à la maison leur permettent de maintenir le contact, de comprendre ce que fait l’enfant et ce que le prof exige.

Mathias Reynard: Je suis pour la suppression des devoirs, mais pas pour une suppression pure et simple, parce que je défends une école exigeante. Le remplacement du travail à domicile par de l’étude surveillée me paraît une bonne chose. Cela implique une refonte du système: une école à horaire continu où les enfants sont pris en charge le midi, avec une pause plus courte. Les cours pourraient se terminer à 15 heures, on pourrait alors instaurer une période d'étude surveillée.

Mathias Reynard, enseignant, conseiller national (PS), est pour la suppression des devoirs à domicile.
Jean Romain, écrivain, enseignant, vice-président du Grand Conseil genevois (PLR), est contre la suppression des devoirs à domicile.

L'avis des parents

Isabella, maman de trois enfants, Genève: «Aucun de mes enfants n’a été capable de faire ses devoirs seul. Je ne suis pas certaine que le système actuel soit ce qu’il est censé être: on parle d’école intégrative, mais on devrait s’assurer que les devoirs ne soient pas un facteur d’exclusion et qu’ils soient adaptés au rythme de l’élève.»
Melody, maman de quatre enfants, Genève: «Je suis plutôt contre les devoirs, car les enfants se retrouvent avec beaucoup à faire après une longue journée, et tout cela n’est pas forcément d’une utilité extrême. Si c’est pour consolider un savoir, d’accord, mais sinon, à quoi bon? Et si l’on veut savoir ce qu’ils font à l’école, il y a d’autres moyens de s’informer.»
Tristan, papa de cinq enfants, Monthey (VS):«L’autonomie de l’élève permise par la suppression des devoirs à la maison est bien théorique, le caractère de chaque enfant étant très différent. Le contrôle, ça me semble être le minimum.»
Gaëlle, maman de deux enfants, Lausanne: «Je ne vois pas la nécessité des devoirs au début de l’école, mais ensuite, je trouve bien d’en avoir pour encourager l’autonomie. Seulement, il faut se questionner sur le type de devoirs et à quel rythme les donner.»

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