9 mai 2018

Les femmes à la reconquête de la ville

Exclues ou en proie au harcèlement, elles sont nombreuses à ne pas toujours trouver leur place dans l’espace urbain. Un phénomène qu’accentuerait l’émergence de la ville dite durable et intelligente.

Passage sous-voie à Yverdon
Les passages sous-voies inspirent souvent un sentiment d’insécurité (photo: Christophe Chammartin).

Un skatepark monopolisé par de jeunes sportifs masculins, des terrasses de café occupées en majorité par des hommes, des terrains de foot envahis par les garçons… L’espace urbain ne rime pas toujours avec mixité. Il peut même se transformer, pour les femmes, en zone d’exclusion et en terrain miné par l’insécurité et le harcèlement. Selon Yves Raibaud, géographe français et auteur du livre La ville faite par et pour les hommes.

100% des femmes ont déjà été harcelées dans les transports publics et quasiment autant dans la rue.

Yves Raibaud

Résultat: elles sont dissuadées d’occuper l’espace urbain, notamment le soir. «On constate que leur fréquentation des rues piétonnes baisse jusqu’à 50% la nuit», ajoute le géographe.

Un phénomène loin d’être marginal

Des chiffres inquiétants et qui concernent une frange de la population toujours plus importante en zone urbaine. «Les statistiques européennes montrent que les femmes fuient les campagnes pour peupler les villes», signale Derek Christie, chercheur au Laboratoire de sociologie urbaine de l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL).

Une inégalité dans l’usage de l’espace public qui serait exacerbée par l’émergence de la ville dite durable et intelligente. «Avec ses rues piétonnes et commerçantes, la smart city est agréable pour le sportif, l’homme d’affaires, le flâneur, soit des figures masculines, développe Yves Raibaud. Elle l’est moins pour les mères qui rallongent leur journée pour emmener leurs enfants à l’école ou pour les femmes qui accompagnent les personnes âgées ou handicapées.»

Même son de cloche chez Derek Christie: «Pour beaucoup de gens, un foyer est composé d’un homme qui travaille et d’une femme qui s’occupe des enfants, et il est plus important de répondre aux besoins de celui qui ramène l’argent du ménage que de celle qui se déplace avec sa poussette.

Ce genre de raisonnement est souvent inconscient, mais influence la manière de concevoir une ville.

Derek Christie

Prise de conscience du problème

Face à cela, plusieurs centres urbains, en Europe comme en Suisse, ont pris des mesures. À Yverdon ou à Lausanne, des femmes prévoient d’organiser des marches exploratoires afin d’identifier les zones à réaménager (lire encadré ci-contre). Coins mal éclairés et propices à l’insécurité ou trottoirs trop hauts pour passer avec une poussette, les couacs sont nombreux.

À Yverdon comme ailleurs, on réfléchit aux moyens d’améliorer la sécurité de certains lieux (photo: Christophe Chammartin). Ici, avec un éclairage adapté et des bancs également disposés de façon perpendiculaire.

En ville de Genève, les autorités ont mandaté une étude «Genre et sport» visant à identifier les inégalités propres au domaine sportif (voir plus bas). «C’est un travail de longue haleine, commente Sandrine Salerno, conseillère administrative en Ville de Genève.

Vous ne changez pas une pratique sociale parce que vous le décidez politiquement.

Sandrine Salerno

Vous changez une pratique en engageant beaucoup d’actions à moyen et à long terme, qui convergent alors vers une évolution de pratique.»

Des marches exploratoires pour mieux s’approprier les villes

«Je ne suis pas particulièrement craintive, mais certains endroits à Yverdon sont peu engageants, surtout quand on les arpente le soir. Or, pour y remédier, il s’agirait parfois simplement de remplacer un éclairage défectueux ou mal adapté.» Permettre aux femmes de se réapproprier l’espace public en répertoriant, lors de marches exploratoires, les éventuels obstacles qu’elles y rencontrent, tel est le but du postulat déposé en mars par la conseillère communale Natacha Ribeaud Eddahbi.

«Des lieux problématiques dans notre quartier, nous en connaissons toutes. L’idée est de les recenser sans se focaliser sur un parcours prédéfini, et d’offrir un cadre officiel où déposer les réflexions de chacune, à partir desquelles des pistes de solutions et d’améliorations pourront être envisagées.»

Pour Natacha Ribeaud Eddahbi, il suffit parfois de mesures simples pour améliorer l'aménagement de l'espace urbain (photo: Christophe Chammartin).

La conseillère communale cite notamment certains passages sous-voies d’Yverdon, où règne un climat d’insécurité. «Ils sont mal éclairés et parfois leur tracé crée aussi des angles morts: il est alors impossible de voir si quelqu’un arrive en face. Bien sûr, il n’est pas question de reconstruire entièrement la ville. Mais on peut rendre ce genre d’endroits plus attrayants en y peignant des fresques par exemple.»

Autre cheval de bataille de ces marches exploratoires: les barrières architecturales entravant la mobilité des mamans avec des poussettes. «On trouve encore beaucoup de trottoirs non abaissés en ville, un problème qui ne touche pas uniquement les femmes, mais aussi les personnes âgées ou se déplaçant en fauteuil roulant.»

La ville d’Yverdon-les-Bains peut-elle être qualifiée de sexiste pour autant? «Pas plus qu’une autre, répond Natacha Ribeaud Eddahbi. Mais elle a dû se développer rapidement. Tout a été fait pour répondre aux besoins les plus urgents, sans réelle réflexion en amont. Or, elle est en expansion et les marches exploratoires permettraient de rappeler qu’à l’avenir les questions de genre ne devraient pas être négligées.

De nos jours, les femmes ont encore trop souvent tendance à n’arpenter l’espace public que dans un but utilitaire.

Natacha Ribeaud Eddahbi

On voit plus souvent des hommes investir un lieu pour des raisons sociales. Il s’agit donc aussi de créer des ambiances dans lesquelles elles se sentent à l’aise, qui les invitent à s’attarder.»

Né au Canada, puis repris en France, le concept de marches exploratoires a fait des émules en Suisse, notamment suite à un appel, en mars, de la commission égalité du Parti socialiste vaudois. À Nyon, la conseillère communale Chloé Besse a aussi déposé un postulat dans ce sens. Le projet est actuellement en attente de validation, tout comme à Yverdon-les-Bains.

À Lausanne, deux marches exploratoires sont prévues lors de la semaine de la mobilité de septembre 2018: «L’une dans le quartier de Montelly, afin de s’interroger sur les problèmes que les habitantes d’une zone résidentielle peuvent rencontrer, et l’autre dans l’hypercentre fréquenté par des passants, explique Florence Germond, conseillère municipale lausannoise en charge de la mobilité. Nous mandaterons également un bureau d’urbanisme pour établir un diagnostic du centre ville: l’un des axes de réflexion portera sur la question du genre.»

Le sport, terrain de jeu masculin

«Les équipements sportifs comme les stades de foot ne sont pas neutres, signale Yves Raibaud, Ce sont des écoles de la virilité qui visent au maintien de la société patriarcale et ça coûte très cher sur le plan financier.» Face à cette réalité, des villes comme Genève ont décidé d’agir. En 2016, cette dernière a mandaté une étude «Genre et sport».

Son but? Enquêter sur les pratiques sportives des femmes et analyser l’offre disponible dans la ville du bout du lac. Résultat, on découvre notamment que 70% des subventions sportives profitent aux hommes. Et du côté des équipements sportifs, on constate un déséquilibre identique puisqu’ils sont nombreux à ne laisser que peu de place à la mixité, entre autres les infrastructures destinées aux sports urbains.

Bien que le «skatepark» de Plainpalais, à Genève, ait été conçu pour tous les jeunes, la mixité peine à s’y installer de façon naturelle (photo: Keystone/Salvatore Di Nolfi).

«Ces lieux non mixtes peuvent se transformer en véritables zones de non-droit», poursuit le géographe. C’est par exemple le cas du skatepark de Plainpalais qui, à l’origine, devait pourtant s’adresser aux jeunes en général, garçons et filles confondus.

«Dans les faits, on s’est rendu compte que les jeunes hommes s’étaient appropriés assez spontanément l’infrastructure, souligne Sandrine Salerno, conseillère administrative en ville de Genève. Et ce, de façon assez exclusive. C’est-à-dire que la population d’utilisateurs triait qui avait ou non accès à l’infrastructure. De quoi s’interroger puisque ce lieu a été construit avec de l’argent public.»

Pour répondre au problème, des projets et des actions sont mis en place comme des journées réservées exclusivement aux filles, afin qu’elles puissent s’approprier à leur tour le skatepark. Dans d’autres lieux comme le stade du Bout-du-Monde à Genève, des garderies devraient être proposées en parallèle des entraînements sportifs. Les initiatives pour une ville mixte viennent des femmes elles-mêmes et en particulier des élues de la ville.

Côté subventions, les choses pourraient là aussi évoluer. «Pour le budget 2020 de la Ville, on aimerait adopter une lecture des subventions notamment sportives, par le biais du genre», poursuit Sandrine Salerno. Un moyen, peut-être, d’assurer une meilleure équité entre homme et femme dans la répartition de l’argent public. Enfin, comme le souligne Yves Raibaud, pour apporter davantage de mixité dans le sport,

il faut faire l’éducation des garçons. Leur apprendre à être avec les filles, à jouer avec elles à d’autres jeux que ceux d’entre-soi.

Yves Raibaud

Espace nocturne, lieu d’insécurité

La nuit peut être vécue comme un vrai moment de liberté pour certains alors que pour d’autres elle est synonyme d’insécurité, notamment pour les femmes. Pour faire face au danger, elles ont donc mis en place des stratégies d’évitement.

«Grâce à notre enquête sur les étudiantes à Bordeaux, on voit que certaines calculent l’heure à laquelle elles partent et leur itinéraire en fonction des quartiers qui craignent ou non, éclaire Yves Raibaud. Ensuite elles s’habillent de façon particulière le soir, c’est-à-dire qu’elles se couvrent davantage ou portent des souliers plats pour pouvoir courir s’il le faut, elles ont leur téléphone portable allumé et, parfois, un couteau ou une bombe lacrymogène dans la poche pour se défendre.»

Un abri ne permettant pas une vision globale sur les personnes qui peuvent surgir peut être problématique dans certaines situations (photo: Christophe Chammartin).

Si ce sentiment d’insécurité concerne principalement la rue, les lieux comme les bars et les clubs ne sont pas en reste. Là aussi, les femmes peuvent être confrontées à des problèmes de sexisme ou de harcèlement. Une réalité à laquelle Albane Schlechten est sensible puisqu’elle est l’une des fondatrices du label romand Wecandanceit créé en 2016. Son objectif: encourager une vie nocturne dans un climat respectueux et sécurisé.

«On était beaucoup confronté à des questions de sexisme dans le milieu de la musique, explique la cofondatrice, mais aussi à des questions plus graves à caractère sexuel, comme des agressions durant les soirées. En discutant avec d’autres collègues, on s’est donc rendu compte qu’il y avait quelque chose à faire au niveau des clubs et des messages qu’on pouvait y diffuser. Mais cela ne suffisait pas, il a d’abord fallu commencer par former les équipes des espaces nocturnes.» En tout, six clubs à Lausanne, Genève et Neuchâtel ont adhéré au programme pilote qui vient d’achever sa première phase, justement celle de la formation:

On a d’abord voulu mettre tout le monde d’accord sur les définitions, faire la différence entre le sexisme ordinaire, le sexisme institutionnel ou le harcèlement.

Albane Schlechten

Puis on a donné des conseils et des techniques aux équipes pour qu’elles trouvent elles-mêmes des solutions adaptées. Enfin, le but était aussi d’encourager la mixité à tous les niveaux: la sécurité, la technique, la programmation et les organes de décision sont encore des domaines très masculins.

Pour sa seconde étape, le label veut sonder le sentiment d’insécurité du public féminin qui se rend en soirée pour mettre en place des actions. «On pensait par exemple à des systèmes de co-veillance à la sortie des clubs, en encourageant les femmes ou ceux qui se sentent vulnérables à se regrouper et se solidariser via des trajets définis, des sortes de pédibus de fin de soirée.»

«La ville est faite pour le plaisir de l’homme»

Yves Raibaud, géographe et auteur

Peut-on dire que l’espace urbain reflète ou reproduit l’ordre social, à savoir l’inégalité entre hommes et femmes?

On ne peut pas dire que la ville est sexiste en tant que telle. Mais ses différents aménagements reflètent la façon dont la société s’organise. Par exemple, les rues portent généralement des noms de personnalités masculines, les statues représentent les scientifiques, les religieux ou les magistrats qui ont construit la ville, alors que les femmes, elles, sont souvent représentées nues, ornant plutôt le frontispice des théâtres ou les fontaines. Cette tendance se retrouve sur les panneaux publicitaires sexistes.

Cette manière d’orner la cité est parfaitement inégalitaire puisqu’on considère que les femmes sont là pour décorer.

Yves Raibaud

Cela montre donc que la ville est faite pour le plaisir de l’homme. D’ailleurs, on constate que les hommes sont plus nombreux à la terrasse des cafés ou sur les terrains de sport.

Comment cette exclusion spatiale des femmes se met-elle en place?

Dès l’enfance, le terrain de foot au milieu de la cour de récréation préfigure et configure les spatialités des garçons et des filles. Pour caricaturer, les garçons sortent des classes très vite, colonisent le stade, avec ce ballon qui roule et dépasse les limites du terrain. Les filles apprennent à l’éviter et à jouer en périphérie en occupant peu de place, alors que les garçons conservent cette légitimité de l’espace central.

À quoi ces pratiques sont-elles liées?

Elles correspondent à une croyance largement partagée dans nos sociétés, à savoir que les garçons auraient besoin de davantage jouer et se dépenser. Mais dans les faits, si dans cette cour de récréation on supprimait le terrain et le ballon, des coopérations prendraient place entre les deux sexes.

L’émergence de la ville durable et intelligente sonnera-t-elle le glas de ces inégalités?

Le problème, c’est que les architectes et urbanistes concepteurs de cette smart city, sont pour la plupart des hommes blancs, en bonne santé. Ils jouissent de la ville et des considérations comme celles de l’accompagnement des enfants, du vieillissement ou de la vie avec un handicap ne font pas partie de leurs priorités. Pour eux, la smart city, c’est la ville qui pétille où on peut aller à un concert et faire une rencontre sur internet.

Or, la vraie ville intelligente est celle qui met au centre la mixité sociale en se basant sur la place des plus vulnérables en milieu urbain.

Yves Raibaud

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