6 juin 2019

Migros au féminin

Ce 14 juin 2019 aussi, les femmes suisses descendront dans la rue pour davantage d’égalité. Six collaboratrices s’expriment sur ce que le plus grand employeur privé suisse fait – et devrait encore faire – pour la promotion de la femme.

Temps de lecture 8 minutes
Conny Bircher, conductrice de camion à la coopérative Migros de Zurich, est à l’aise dans un milieu encore très masculin (photo: Vera Hartmann).

«Je ne me suis jamais sentie désavantagée»

Il est pile 4 heures du matin lorsque Conny Bircher, âgée de 34 ans, attache la remorque de son poids lourd. Elle range des câbles d’aération et de réfrigération puis grimpe au volant. Son camion est chargé de pain, lait, fromage, yogourts, fruits et légumes qu’elle achemine vers un magasin.

Conny Bircher est l’une des trois conductrices de camion de la coopérative Migros de Zurich. Elle compte 90 collègues hommes. «Je n’avais pas peur d’exercer un métier masculin», confie la Zurichoise. C’est pendant son apprentissage d’employée spécialisée de commerce de détail qu’elle a découvert son amour des camions.

Durant mon temps libre, je partais avec les chauffeurs qui nous livraient.

Conny Bircher

Elle passe alors au secteur logistique. À l’époque, il y a onze ans, elle faisait encore figure d’exception. «Bien sûr, j’aurais aimé côtoyer plus de femmes, confie- t-elle. Mais je m’entends bien avec mes collègues et je suis bien acceptée.» Elle ne s’est encore jamais sentie désavantagée, pas même sur la question salariale.

Que pense-t-elle de la grève des femmes et de la conciliation entre famille et travail? La conductrice ne s’est pas encore penchée sur ces problématiques. «J’aime conduire. Pour l’instant, c’est le plus important», conclut-elle avant de mettre le contact en marche.

Eliana Zamprogna Rosenfeld, Chief Technology Officer (CTO) de la M-Industrie, pense que la grève des femmes est une bonne initiative (photo: Vera Hartmann).

«Il faut être confiante et se dire qu’on peut le faire»

Eliana Zamprogna Rosenfeld, 45 ans, a toujours eu plus de collègues masculins que féminins. «En tant qu’ingénieure chimiste, ce n’est rien d’inhabituel pour moi.» Mais elle a vite compris qu’une femme doit travailler dur et être performante pour avancer professionnellement. La manager résume:

Nos bons résultats sont la meilleure des cartes de visite,

Eliana Zamprogna Rosenfeld

Forte de cette devise et son titre de docteure en poche, la spécialiste commence sa carrière dans le secteur technologique. «J’ai veillé à intervenir dans des équipes où les talents et les bons résultats sont reconnus.»

Elle a aussi terminé une formation en management alors qu’elle attendait son premier enfant. «Certains collègues trouvaient que c’était ‹trop›.» Elle avait conscience des conventions sociales, «mais c’est ma famille et moi qui avons décidé de ce qui était possible pour concilier famille et travail. Les femmes devraient être confiantes et se dire qu’elles y arriveront.»

Le potentiel de la question féminine

Depuis deux ans, Eliana Zamprogna Rosenfeld est cheffe de la technologie à la M-Industrie. Elle y traite des thèmes d’avenir tels que comment se nourrir de façon saine et dans le respect de l’environnement. La question des femmes dans les postes de direction peut aussi encore progresser, dit-elle. «Dans la plupart des organes exécutifs, les hommes sont majoritaires.

Les femmes pouvant prétendre à de telles fonctions sont-elles vraiment si rares?

Eliana Zamprogna Rosenfeld

Selon elle, une entreprise qui soutient les femmes améliore sa diversité et ses résultats, ce qui est souvent sous-estimé. Elle trouve aussi que la grève des femmes est une bonne idée: «Elle donne aux questions d’égalité des sexes une visibilité et une charge émotionnelle, comme avec la grève pour le climat.»

Violette Felder, une des premières à gérer un magasin Migros, a eu du succès avec sa présentation innovante des marchandises (photo: Vera Hartmann).

«Ma famille m’occupait à plein temps»

Elle avait tout juste 20 ans quand elle a rejoint Migros, en 1943. Après avoir suivi le séminaire pour vendeuses à Muttenz (BL), Violette Felder, aujourd’hui âgée de 95 ans, décroche un poste à Zurich et devient peu de temps après l’une des rares femmes à prendre la gestion de «son» magasin.

Elle y travaillait souvent de 6 heures à 20 heures, se chargeant des inventaires, des commandes et de la réception de la marchandise, de la décoration des locaux et elle servait un grand nombre de clients elle-même.

Un jour, elle a été convoquée à une séance avec Gottlieb Duttweiler. «Je ne savais absolument pas de quoi il s’agissait, j’étais anxieuse. Sur place étaient réunis les directeurs de magasins de Zurich, dont une majorité d’hommes expérimentés.

Je me suis faite toute petite, car je ne voulais pas attirer l’attention.

Violette Felder

Puis Gottlieb Duttweiler a demandé comment l’on pouvait expliquer que le chiffre d’affaires de la plupart des magasins baissait alors que le mien enregistrait une croissance de 27%.» La jeune femme avait la réponse: cela tenait à la façon encore inhabituelle pour l’époque qu’elle avait de disposer les produits. Pendant que les clients attendaient d’être servis – au début des années 1940, il n’y avait pas de libre-service –, ils regardaient les étalages. La jolie présentation les incitait à acheter plus que prévu.

Lors de cette réunion, Gottlieb Duttweiler a promis que les femmes employées dans les magasins recevraient dorénavant le même salaire que les hommes. Violette Felder a quitté son poste en 1948, au moment de son mariage. Ce choix était courant à l’époque. «Ma famille m’occupait à plein temps. On faisait alors encore tout à la main.»

Hedy Graber, responsable de la Direction des affaires culturelles et sociales de la FCM, fuit autant que possible les stéréotypes (photo: Vera Hartmann).

«De nouveaux modèles sont nécessaires»

Hedy Graber, 58 ans, responsable de la Direction des affaires culturelles et sociales de la Fédération des coopératives Migros (FCM) depuis quinze ans, vit les questions de l’égalité des sexes et des chances au quotidien: «Il relève de notre mission de nous saisir de ces thématiques dans le domaine social», estime-t-elle, en déplorant que la «question des femmes» ne soit toujours pas réglée. À ses yeux,

il est indispensable d’en parler, l’égalité des sexes n’étant encore pas atteinte sur plusieurs points.

Hedy Graber

Elle juge injustifiable la persistance des discriminations salariales, pensant qu’«il est grand temps d’en finir avec la manière dont notre société se représente encore largement le rôle des femmes». Hedy Graber fuit aussi les stéréotypes comme la peste: «Je fais très attention à les éviter.» Ce n’est pas un hasard:sa mère, Hedy Salquin, a été la première cheffe d’orchestre de Suisse.

L’importance du soutien de l’entreprise

Pour cette femme de culture, le succès ne consiste pas tant à gravir les échelons qu’à trouver du sens à son travail. «Je ne veux pas décrocher un poste tout simplement parce que je suis une femme», insiste-t-elle, révélant au passage qu’elle pense des quotas.

Cependant, l’évolution des femmes au sein des entreprises passe par des modèles forts, qui démontrent que tout est possible ainsi que par une direction qui, à chaque décision de ressources humaines, prend en considération la question féminine.

Il nous faut de nouveaux modèles, qui ne parlent pas seulement aux femmes, mais aussi aux hommes,

Hedy Graber

ajoute-t-elle. «Et il faut les mettre en pratique au quotidien.» C’est déjà le cas pour l’équipe de direction d’Hedy Graber: «À part moi, tous travaillent à temps partiel. Ce n’est pas toujours évident, mais c’est possible et nécessaire.»

Patricia Cardamone Ricco, 44 ans, responsable du rayon laiterie au MMM Crissier, a apprécié de pouvoir travailler à temps partiel à la naissance de son deuxième fils (photo: Vera Hartmann).

«À la maison, il m’arrive de faire la grève»

Je suis ce qu’on appelle «un enfant Migros». Ça veut dire que j’ai fait mon apprentissage de vendeuse au sein de l’entreprise et que je ne l’ai plus quittée depuis. Peu de temps après ma formation, j’ai été nommée responsable du secteur des produits laitiers. Ensuite, j’ai eu l’occasion de grimper les échelons. Toujours dans la même fonction, mais dans des supermarchés toujours plus importants.

À chaque fois, c’étaient des postes qui comportaient davantage de responsabilités et aussi un meilleur salaire. Au vu de mon expérience, j’ai le sentiment que les femmes sont considérées à Migros, qu’elles peuvent y évoluer. Même en étant mère de famille comme moi. En effet, j’ai toujours pu concilier ma vie privée et ma vie professionnelle, notamment parce qu’il a été possible, à la naissance de mon deuxième enfant, de négocier un temps partiel.

Aujourd’hui, comme mes deux garçons sont grands, je travaille à nouveau à 100%. En général, dans le monde professionnel, les femmes doivent davantage se battre que les hommes pour être reconnues. L’égalité entre les sexes n’est malheureusement pas encore une réalité,

il reste beaucoup trop de disparités, y compris dans la sphère familiale.

Patricia Cardamone Ricco

D’ailleurs, je n’attends pas le 14 juin pour faire valoir mes droits. À la maison, il m’arrive de faire la grève quand mes fils me prennent pour leur bonne. Mon mari, lui, est très cool: on se partage toutes les tâches ménagères. Je ne pourrais pas vivre avec un homme qui n’aurait pas cet esprit d’équité.»

«Les femmes sont très importantes pour Migros»

Vera Ramelet, responsable des questions de diversité au sein de la Fédération des coopératives Migros (FCM).

Vera Ramelet, la moitié de la clientèle de Migros sont des femmes. Pourtant, elles sont sous-représentées dans les organes dirigeants de Migros.

Les femmes sont très importantes pour Migros. Non seulement elles composent plus de 60% de notre personnel, mais elles prennent aussi une bonne partie des décisions d’achat. Ces dernières années, nous avons continuellement augmenté le pourcentage de femmes cadres. Et bientôt c’est une femme qui siégera à la tête de l’administration de Migros en la personne d’Ursula Nold. Mais bien sûr, nous pouvons encore nous améliorer.

«Plus de temps, plus d’argent et du respect», c’est ce que revendique la grève des femmes. Où en est Migros à cet égard?

Le respect et l’égalité des sexes occupent pour nous une place centrale. Nous avons ancré ces notions dans notre Convention collective de travail, dans notre code de conduite et dans notre culture d’entreprise.

Quelles en sont les manifestations concrètes en termes de salaire?

À Migros, les salaires sont fixés en fonction du poste, de l’expérience et de la performance, et non selon le genre. Nous contrôlons par des analyses régulières si l’égalité salariale est respectée. En cas de disparités, nous les examinons avec les supérieurs hiérarchiques et ajustons lorsque cela s’avère nécessaire.

Et qu’en est-il des notions de «temps» et de «respect»?

Nous encourageons les modèles de travail flexibles. La Fédération des coopératives Migros (FCM) participe aux frais de garde des enfants et propose des solutions gratuites de conseil familial. En 2018, 78% des femmes ont repris leur poste à la FCM à l’issue de leur congé maternité, 5% de plus qu’en 2013. Les congés maternité et paternité à Migros sont nettement plus généreux que ceux prévus par la loi, et cela n’est pas négligeable. Il est en effet important d’impliquer les pères dans nos efforts visant une conciliation plus harmonieuse entre famille et carrière, car cette question concerne les deux sexes.

Où estimez-vous qu’il est encore nécessaire d’agir?

Il a été maintes fois prouvé que les équipes mixtes obtiennent de meilleurs résultats que les équipes de composition homogène. Et je ne parle pas uniquement du genre. La diversité est importante. Pour cela, nous devons dépasser nos schémas de pensée habituels de manière encore plus délibérée et apprendre à éviter les préjugés inconscients.

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