11 avril 2018

«Les femmes doivent apprendre à accepter le conflit»

Dans son essai «Libérées!», l’écrivaine Titiou Lecoq pointe du doigt la charge mentale qui pèse sur les femmes et rappelle que leur émancipation inclut également une nouvelle répartition des tâches ménagères.

Titiou Lecoq, vous êtes féministe, libérée et, avec votre conjoint, vous formiez un couple moderne. Mais l’arrivée de vos enfants a remis en question vos certitudes… Que s’est-il passé?

C’était plutôt un dévoilement. Je crois que c’est l’arrivée du deuxième enfant qui a vraiment démultiplié les tâches matérielles concrètes d’organisation et de rangement de la maison. Je me suis alors rendu compte que ces tâches commençaient à prendre une place complètement démesurée dans mon emploi du temps et dans ma tête. J’étais en fait en train de me transformer en ménagère, ce qui était vraiment la dernière chose que j’associais à qui j’étais.

Pourquoi vous êtes-vous sentie obligée d’endosser ce rôle de ménagère?

Eh bien, jusque-là, j’étais plutôt quelqu’un de bordélique, je ne faisais jamais à manger. Mais comme pour beaucoup de femmes, le congé maternité fait qu’on se retrouve à la maison et qu’on exécute des tâches domestiques. On a trois mois à la maison pour s’occuper de ça pendant que l’homme travaille.

Pour Titiou Lecoq, privilégier à tout prix l’efficacité des tâches ménagères peut être un écueil à une répartition égalitaire (photo: Julien Benhamou).

Cela a pour conséquence d’instituer une inégalité immédiate qui ne se rattrape malheureusement pas par la suite. Quand on reprend le travail, on garde la charge de ce que l’on faisait lorsque l’on ne travaillait plus. Enfin, de manière plus profonde, il y a un rapport féminin, construit, social, qui fait qu’on se sent responsable de sa famille, de son bien-être et du coup de l’espace que l’on partage.

Qu’est-ce qui a provoqué cette prise de conscience et l’écriture de ce livre?

J’ai focalisé sur la chaussette sale et la vitamine D qu’il fallait donner à mon bébé tous les jours. Cette vitamine était quelque chose qui m’était devenu insupportable pour son côté répétitif.

Pourquoi fallait-il que ce soit à moi d’y penser?

Titiou Lecoq

Quant à la chaussette sale, c’est une autre histoire. Lorsque je vivais seule, j’adorais me mettre au lit et jeter mes chaussettes à travers la pièce. C’était vraiment un de mes petits bonheurs. À la fin de la semaine, je les récupérais toutes et je les lavais. Puis, quand j’ai emménagé en couple et qu’on a eu des enfants, j’ai arrêté de faire cela. Normal, puisqu’on vivait à plusieurs. Mais j’ai remarqué que ce n’était pas pareil pour les autres. Mon conjoint continuait de le faire. Ça disait tellement de choses sur la façon dont on envisageait l’espace commun et celle dont chacun modifiait ou non ses habitudes.

➜ Titiou Lecoq s'exprime sur le sujet en vidéo:

Avez-vous alors trouvé une solution?

Oui, celle qu’on a trouvée me semble assez révélatrice de la façon dont on peut gérer les choses. Elle consiste à dire: «Je comprends ton bonheur à jeter tes chaussettes à travers la pièce, et ce geste, si tu le fais de ton côté du lit, ne me gêne pas. Par contre, tes chaussettes ne traîneront plus dans les pièces communes ni de mon côté de la chambre.

Mais si des règles ne sont pas posées, le risque parfois c’est le burn-out, notamment chez les jeunes mamans…

Oui, on met aujourd’hui beaucoup plus de pression sur les mères de jeunes enfants qu’auparavant. Ça m’a été confirmé par de nombreuses femmes d’autres générations qui me disaient qu’on ne les embêtait pas comme cela à leur époque. Cette pression s’est accentuée pour diverses raisons. D’abord parce que les enfants ont pris une importance complètement dingue. On culpabilise par rapport à ses enfants alors qu’on passe beaucoup plus de temps avec eux que nos parents n’en passaient avec nous. C’est lié au fait qu’on pense leur devoir beaucoup de choses ou, comme l’a expliqué Maria Montessori, que les enfants seraient des génies et qu’on serait là pour développer leur génie naturel. La sacralisation des enfants est devenue quelque chose de très fort. Ensuite, il y a le contrecoup du droit à l’avortement et à la contraception que les jeunes parents actuels paient maintenant.

C’est-à-dire…

En gros, vous avez le droit de choisir d’avoir des enfants et, par conséquent, vous devez vous donner entièrement à cet enfant. Cette rhétorique vise à imposer aux mères le sacrifice de qui elles sont au profit de leurs enfants.

C’est une manière d’opposer le bien-être de l’enfant à celui de la mère.

Titiou Lecoq

Enfin, la troisième cause des burn-out, c’est l’impératif écologique. Dès le moment qu’on sait que notre mode de vie est nuisible pour la planète, on s’en sent responsable. Mais s’il faut prendre des couches lavables, préparer soi-même tous les petits pots et les compotes, tout cela finit par prendre un temps démesuré et ajoute de la pression sur les mères.

Dans votre ouvrage «Libérées!», vous parlez beaucoup de la charge mentale.

Il s’agit d’un vieux concept d’une sociologue qui remonte à 1984. À cette époque, on parle beaucoup des doubles journées des femmes, c’est-à-dire qu’elles auraient une première journée de travail et qu’une deuxième journée débuterait lorsqu’elles rentrent à la maison. Mais cette sociologue montre avec le concept de charge mentale que ce n’est pas du tout aussi clair qu’une femme passe mentalement d’un espace à l’autre. En fait, quand les femmes sont au travail, elles se préoccupent encore de ce qui se passe à la maison. C’est une superposition des espaces au sein de l’espace mental: c’est cela, la charge mentale.

Vous expliquez que la répartition des tâches ménagères entre hommes et femmes n’a pas évolué depuis vingt-cinq ans. Comment cela se fait-il?

On a considéré que le ménage n’était pas un sujet sérieux, car c’est un sujet de femme. Et c’est un sujet de femme parce que ce n’est pas un sujet sérieux. C’est terrible. Parler du droit de vote ou du droit à l’avortement, c’est une chose, mais parler du coup d’éponge qu’on passe sur la table en rentrant le soir, tout le monde s’en fiche. Ensuite, il y a un piège dans lequel tombent à peu près tous les couples, c’est qu’ils ne savent pas à quel point ils sont inégalitaires. Quand on les fait parler, ils savent que la répartition des tâches n’est pas 50/50, mais c’est une inégalité supportable. En gros, ils considèrent que c’est juste. Mais juste, ce n’est pas égal. Et puisqu’on est en couple parce qu’on s’aime, il y a le facteur affectif qui fait qu’on n’a pas envie de s’engueuler pour des questions de coups d’éponge, d’aspirateur ou de nettoyage des toilettes. C’est ainsi devenu un sujet qu’on évite.

Cela voudrait-il dire qu’en 2018, de nombreuses femmes seraient encore des ménagères sans le savoir?

Parfaitement, et cela, les statistiques le disent quand elles démontrent que les femmes font les deux tiers des tâches domestiques. On est donc bien des ménagères sans le savoir, même si on refuse ce rôle-là.

Pour certaines femmes, la double journée au travail et comme ménagère est un vrai casse-tête (photo: Julien Benhamou)

Plus concrètement, quelles sont les principales différences dans la façon d’envisager le ménage entre hommes et femmes?

C’est fascinant de voir que les hommes n’ont pas les mêmes gestes de ménage que les femmes. Les hommes ont plutôt des gestes curatifs et les femmes des gestes préventifs. Ce sont des généralités, mais ça se retrouve quand même pas mal dans les comportements. Donc les hommes préfèrent attendre que ce soit vraiment le bordel et que ça sente vraiment mauvais pour s’attaquer au problème. Les femmes préfèrent ranger et nettoyer au fur et à mesure avant que ça s’accumule. C’est d’ailleurs assez fou de voir comme ces simples gestes sont marqués par le genre.

Quelle est la part de responsabilité des femmes dans ce désordre domestique entre les deux sexes?

C’est compliqué à établir, mais je suis assez convaincue que c’est 50/50. Le sexisme n’est pas quelque chose qui se dissout quand on a un utérus, au contraire. Lorsqu’on regarde les études, il y a aussi quelque chose de terrible:

ce qu’il y a de plus égalitaire n’est en fait pas forcément ce qu’il y a de plus efficace.

Titiou Lecoq

Et puisqu’on est dans une société qui cherche l’efficacité, la rentabilité, faire au mieux au plus vite, eh bien l’égalité, ça ne fonctionne pas comme cela. Donc on prend aussi en charge, pour être plus efficace.

Justement, certaines femmes se disent qu’en déléguant des tâches domestiques, celles-ci ne seront pas réalisées correctement. Comment gérer cela?

Évidemment que lorsqu’on délègue, les choses ne seront pas faites exactement comme on le veut. Mais ça veut dire qu’on se considère un peu comme le chef qui dit précisément comment il veut que ce soit fait. On considère que c’est notre maison avant tout et on juge que cet employé ne va pas bien travailler. Donc il faut changer ce rapport à la maison et je pense que ça marche dès que l’on arrive à perdre du pouvoir chez soi pour en acquérir ailleurs. Je constate autour de moi que les femmes qui laissent le plus de latitude à leur conjoint à la maison, ce sont celles qui ont des vies professionnelles très riches et remplies et qui sont en position de pouvoir à l’extérieur.

Vous écrivez que «le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale». C’est une boutade ou vous le pensez vraiment?

L’autre jour, je regardais une interview télévisée de Simone de Beauvoir qui date de la fin des années 1970. On lui demande ce que sera, selon elle, la grande révolution dans la bataille féministe et elle répond: «La maison». Donc non, ce n’est pas une boutade.

Je pense qu’on change réellement les rapports entre hommes et femmes à la maison,

Titiou Lecoq

et que c’est possible de le faire puisque a priori on devrait pouvoir négocier avec la personne qu’on aime et qui nous aime.

Quitte à ce qu’on s’engueule?

Justement, c’est un des boulots que les femmes doivent apprendre à faire: accepter le conflit. Elles se sentent tellement responsables de la bonne ambiance qu’elles vont assez rarement au conflit, sauf quand elles craquent, et là on les prend pour des hystériques. Mais accepter d’aller froidement au conflit, c’est essentiel, comme lorsqu’on va demander une augmentation à son patron. On sait qu’on ne va pas lui faire plaisir, mais il faut être capable d’y aller.

Quel conseil donneriez-vous à une femme qui en a marre de tout gérer à la maison? Comment doit-elle procéder?

Il faut d’abord déconstruire la notion de «C’est ma maison» et dire plutôt «C’est notre maison à tous les deux». Ce n’est pas les hommes qui vivent chez les femmes. Il faut alors édicter des règles communes et réaliser une sorte de convention ménagère où chacun dit ce qu’il souhaite. Et puisque les exigences de la femme sont généralement beaucoup plus élevées, il faut vraiment négocier chaque chose. Négocier, ça veut dire que celui qui a la norme la plus basse accepte de l’augmenter et vice versa. C’est compliqué, mais en même temps il est important de se demander pourquoi on a absolument besoin que tout soit tout propre et nickel tout le temps. Il faut se rendre compte que le besoin de contrôle de la maison correspond peut-être à une envie de contrôle ailleurs. Il faudrait à un moment accepter de lâcher prise.

Dans son essai, Titiou Lecoq dissèque le quotidien domestique des couples et des familles (photo: Julien Benhamou).

Finalement, pour remédier à ces problèmes, faudrait-il éduquer autrement les enfants, notamment les petits garçons?

J’ai eu deux garçons et j’ai très vite compris que ça allait être beaucoup plus difficile de faire de l’éducation sans influence du genre avec eux qu’avec des filles. D’abord parce que c’est beaucoup plus facile de mettre un t-shirt bleu à une fille que de mettre un t-shirt rose à un garçon. Il y a là un coût social pour le petit garçon qu’on n’a pas envie de lui infliger. Et plus profondément, même si je leur apprends à ranger, à débarrasser, à mettre la table et autres, je ne suis pas leur modèle d’identification, ils s’identifient à leur père. Il faut donc qu’ils le voient faire et s’investir à la maison pour que ce soit lié à une identité masculine. Mais cela, à un moment, ça m’échappe. Donc je pense que les pères ont un rôle important à jouer là-dedans.

Qu’est-ce que cet ouvrage a provoqué comme changement dans votre vie?

Je pense qu’en écrivant sur tous ces stéréotypes qu’on intègre sans s’en rendre compte, j’ai appris à les déconstruire et à me légitimer dans le monde du travail comme dans la sphère publique. J’ai par exemple appris à négocier l’argent. C’est étrange, parce que j’ai écrit un bouquin sur le ménage et ça a changé ma relation avec mon banquier, avec mon employeur, avec un peu toutes mes figures d’autorité. Vraiment profondément. C’est pareil pour mon rapport à l’espace public. Je me suis rendu compte que je pouvais l’occuper comme je le voulais et que je n’avais pas à faire de la place à l’homme qui avait besoin d’étendre ses jambes dans le métro. Maintenant je leur demande s’ils peuvent mettre leurs jambes autrement, ce que je n’aurais jamais fait auparavant. J’ai aussi arrêté de mettre la pression sur mes gamins, ce qui a été un immense soulagement.

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Steve Gaspoz

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