28 février 2018

Les femmes, l'avenir de l'armée?

Les Suissesses sont de plus en plus nombreuses à s’engager volontairement sous les drapeaux. Qu’est-ce qui les motive? Que retirent-elles de cette expérience? Et seront-elles un jour astreintes au service militaire obligatoire comme les Norvégiennes?

La recrue Laure Gay
La recrue Laure Gay apprécie les perspectives d’avenir que l’armée lui offre.
Temps de lecture 9 minutes

L’armée suisse fait les yeux doux aux jeunes femmes. Sans outrance, histoire de ne pas effaroucher les antimilitaristes. Par exemple, sur son site internet, figure un clip promotionnel de six minutes vantant les mérites, les bienfaits et les vertus du service militaire. On y voit des amazones en uniforme aboyer des ordres, ramper dans la boue, descendre une paroi abrupte en rappel, se mettre au garde-à-vous... Toutes maquillées de frais ou fardées couleurs camouflage sous leurs casques et casquettes. Toutes sérieuses, concernées et motivées. Toutes jouant leur rôle à la perfection.

Pourtant, la «grande muette» se défend d’utiliser l’arme de la séduction pour attirer davantage de recrues féminines dans ses filets. Ce que confirme sa porte-parole Delphine Allemand, affirmant qu’il n’existe pas de stratégie ciblant spécifiquement les filles. Prudente, elle se contente de souligner que «l’armée suisse est ravie que des femmes intègrent ses effectifs». Le discours est calibré, policé de sorte à ne faire aucune vague, à ne provoquer aucun remous.

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Il faut dire que le sujet est sensible, même s’il n’est pas encore brûlant d’actualité. En effet, à l’heure où de plus en plus d’hommes hésitent entre le service militaire et son pendant civil (au point d’alarmer le ministre de la Défense Guy Parmelin qui se dit inquiet du «manque de jeunes gens qualifiés» dans nos forces armées), les femmes se retrouvent dans le collimateur de nos instances dirigeantes qui voient en elles la solution idéale pour regarnir les rangs.

Diverses stratégies pour le même but

Mais comment enrôler davantage de recrues au féminin? Il y a la méthode douce qui consiste à inviter toutes les Suissesses à la journée d’information réservée aux futurs conscrits (une motion de la commission de la politique de sécurité du Conseil national a été déposée dans ce sens). Et la moins douce qui se résume à rendre obligatoire cette même journée (sur mandat de la Conférence gouvernementale des affaires militaires, de la protection civile et des sapeurs-pompiers, l’armée en étudie actuellement la faisabilité).

Et puis, il y a le «modèle norvégien» qui est actuellement discuté au niveau politique et qu’a plébiscité le groupe de travail chargé par le Conseil fédéral de plancher sur une réforme du service militaire. Dans son rapport datant de juillet 2016, ce panel d’experts – qui s’est focalisé sur les défis auxquels l’armée devra faire face après 2030 – propose de s’inspirer de ce pays scandinave. En effet, il est le premier en Europe à avoir étendu l’obligation de servir aux deux sexes pour pouvoir pallier à terme la pénurie annoncée de spécialistes dans nos bataillons.

En fait, l’idée n’est pas d’augmenter les effectifs, mais d’améliorer la qualité de ces derniers. Du coup, seules les personnes dont l’armée et la protection civile auraient réellement besoin seraient incorporées. Les autres s’acquitteraient de la taxe d’exemption. Cette mesure, si elle voit le jour, impliquerait une révision de la Constitution, notamment de l’alinéa 2 de l’article 59 qui spécifie à l’heure actuelle que «les Suissesses peuvent servir dans l’armée à titre volontaire». Au final, ce sera donc au peuple de trancher.

Des effectifs féminins en hausse

En attendant, de plus en plus d’habitantes de Suisse revêtent l’uniforme de leur plein gré: très exactement 280 en 2017 (tous grades confondus), soit un tiers de plus qu’en 2016 et presque deux fois plus qu’en 2015. Et le 15 janvier de cette année, elles étaient 120 à figurer parmi les 10 200 soldats qui démarraient leur école de recrues. Ce phénomène réjouit bien sûr nos gradés, mais il reste tout de même anecdotique puisque les femmes ne sont que 1152 sous les drapeaux, ce qui représente à peine plus de 0,7% du total des effectifs militaires.

Capitaine Olivia de Weck, 31 ans, avocate et commandante de la compagnie d’exploration 1/1, Lausanne

«Ça s’inscrivait dans la tradition familiale»

«Mon engagement sous les drapeaux a été assez épique. Ma mère voulait m’envoyer en séjour linguistique et je lui ai dit: ‹Ne t’inquiète pas, j’organise moi-même mes vacances.› Et une fois toutes les démarches administratives remplies, j’ai informé mes parents que j’allais faire mon école de recrues durant l’été. Mon père était tout fier, ça s’inscrivait dans la tradition familiale, c’était dans l’ordre des choses. Pour moi, servir mon pays, c’est quelque chose d’important, de grand.

J’ai fait mon école de recrues à Chamblon (VD) en 2005. J’étais une des premières femmes à faire partie d’une unité de combat (depuis la réforme Armée XXI, les Suissesses sont des soldats comme les autres, ndlr). Du coup, les hommes se demandaient ce que venait faire une ‹gonzesse› à l’armée. Certains ont voulu voir ce que j’avais dans le ventre et ils ont vite vu que j’étais là pour des raisons sérieuses.

Comme j’étais la seule femme chasseur de char et que ma chambre était éloignée de celles des garçons, je n’ai malheureusement pas vécu cette camaraderie de chambrée comme les autres recrues. Malgré tout, je me suis sentie pratiquement comme un poisson dans l’eau dans ce monde d’hommes.

Je n’avais pas d’ambition au départ, aucun plan pour grader. Ce sont mes supérieurs qui m’ont poussée à continuer.

Comme j’avais envie de transmettre ma motivation, je me suis dit: ‹Pourquoi pas?› L’armée, c’est une école de vie. Ça m’a apporté de grandes amitiés qui perdurent, ça m’a permis de côtoyer des gens de tous les milieux et de tous les horizons. Et le fait d’avoir gradé, d’avoir des responsabilités (elle a 140 hommes sous ses ordres, ndlr), c’est clairement un plus pour mon métier.»

Pour la recrue Laure Gay, 20 ans, coiffeuse et future soldate sanitaire/conductrice C1, de Villiers (NE), il n'a pas été évident d'être loin de sa famille et de ses amis.

«Cette expérience me fait grandir»

«Dans ma famille, les hommes ont tous gradé et ils parlent tout le temps de l’armée. J’ai donc baigné dans ce milieu-là et c’était naturel pour moi de m’engager. D’autant que protéger la nation me tient vraiment à cœur!

J’ai commencé l’école de recrues en janvier. Je suis toujours autant motivée qu’au début et je pense que je le resterai jusqu’à la fin. En fait, je m’attendais à ce que ça soit plus difficile moralement, surtout en arrivant dans ce monde d’hommes. Mais finalement, les garçons sont assez corrects, ils ne nous embêtent pas. La seule question qu’ils posent toujours, c’est: «Pourquoi t’es là alors que tu pourrais être chez toi?»

Le plus dur, ce sont les conditions météo, – il fait toujours froid à Airolo! – et l’éloignement de la maison, de la famille et des amis. Ici, on est vraiment coupés du monde et les trajets entre le Tessin et Villiers me pèsent un peu, même si on finit par s’y faire. Comme on finit par s’habituer à partager sa chambre avec quatre Suisses allemandes. Eh oui, je suis la seule Romande de la section! Malgré cela, je trouve qu’il règne ici un très bon esprit de camaraderie: on se soutient, on s’entraide, on s’encourage. Cette expérience me fait grandir.

J’avais envie d’être dans les troupes sanitaires pour pouvoir aider les gens, les soigner, les sauver.

Il n’y a que l’armée qui pouvait m’offrir cette opportunité-là.

Concrètement, on apprend les premiers secours: faire des piqûres, des perfusions, des prises de sang, des bandages… C’est super cool d’acquérir ces compétences et je pense que ça pourrait m’être utile dans le futur. Grader, par exemple, pourrait me permettre de devenir ambulancière plus tard. Qui sait?»

Charlotte Spieler, 25 ans, assistante en soins et santé communautaire et future recrue, Chardonne (VD)

«C’est un challenge que je voulais relever»

«Adolescente, quand je prenais le train pour aller rendre visite à ma sœur en Suisse alémanique, j’étais intriguée par tous ces hommes en uniforme qui partaient au service militaire. Ça m’a donné envie de m’investir pour mon pays comme eux. Et je voulais aussi relever ce challenge en tant que femme!

À cause de ma formation, j’ai dû attendre avant de m’engager. À 25 ans, c’était un peu le dernier moment. Puisque je travaille dans les soins, j’ai choisi de faire soldate sanitaire, c’est une suite logique. Cette expérience m’ouvre des portes pour ma carrière professionnelle. Je pourrais par exemple me former pour travailler dans les urgences ou pour rejoindre le Comité international de la Croix-Rouge.

Je commencerai l’école de recrues en juin. Je me réjouis d’y aller, de découvrir des choses nouvelles comme apprendre à tirer notamment.

Ça me sortira de mes habitudes.

Je n’ai pas de craintes particulières. J’y vais tranquille, sans me poser trop de questions. Comme je suis assez sportive, le défi physique ne me fait pas peur. Et me retrouver dans un monde d’hommes ne m’inquiète pas non plus. Je me suis toujours très bien entendue avec les garçons, j’ai d’ailleurs une majorité d’amis masculins.

Grader, je n’y songe pas encore. C’est trop tôt. Il faut déjà que je voie si l’armée me plaît ou pas avant d’envisager la suite. Je vais effectuer le service long (Charlotte Spieler accomplira ses 300 jours de service d’une seule traite, ndlr), du coup j’aurai le temps de me faire une idée.

Mon entourage trouve vraiment génial que je fasse ça. La seule personne qui reste un peu réticente, c’est mon chéri, il ne voit pas du tout l’intérêt de faire l’armée…»

«Pour moi, la femme est l’absolue égale de l’homme»

Brigadier Denis Froidevaux, ancien président de la Société suisse des officiers

Dans son rapport axé sur les besoins en effectifs de l’armée, le groupe de travail auquel vous apparteniez s’est prononcé en faveur du «modèle norvégien». En quoi cette alternative, qui prévoit d’étendre l’obligation de servir aux femmes, est-elle séduisante?

Le modèle norvégien a pour avantage de valoriser la notion même d’obligation de servir en reconnaissant de manière formelle que de consacrer du temps à son pays pour produire de la sécurité constitue une réelle valeur ajoutée pour l’ensemble de la collectivité.

S’inspirer de ce qui se fait en Norvège est étonnant pour une armée de milice, sachant que ce modèle est plutôt professionnel et élitiste.

Aucun modèle n’est parfait! Il faut se fixer des objectifs clairs et après choisir le modèle de servir qui convient aux réalités et aux besoins. Pour la Suisse, il s’agit de garantir l’approvisionnement des effectifs de l’armée et de la protection civile sous l’angle qualitatif et quantitatif en respectant l’égalité de traitement, principe fondateur de notre démocratie. Le modèle norvégien est certes élitiste puisqu’il intègre les meilleurs hommes ou femmes de manière indistincte, mais il a le mérite de placer le citoyen face à ses responsabilités en termes de sécurité, et cela au-delà du débat stérile en matière de genre.

Les effectifs de l’armée sont stables et suffisants. Pourquoi envisager à terme d’obliger les femmes à endosser l’uniforme gris-vert?

La réalité est plus nuancée que cela. Les effectifs ne sont pas garantis à long terme en raison de la dérive du service civil qui est devenu un réel libre choix. Chacun fait à sa guise, ce qui n’est pas acceptable pour le fonctionnement d’un État. De tout cela, les femmes sont exclues. Et puis, j’attends que l’on me démontre qu’une organisation peut se passer du formidable potentiel que représentent les femmes, en particulier sous l’angle qualitatif.

In fine, qu’est-ce que les femmes apporteraient de plus que les hommes?

Il me semble superflu de devoir décrire ce que les femmes apportent dans la société en général, sans tomber dans des clichés déplacés ou dans la caricature. Une fois encore, la féminisation de la production de notre sécurité collective est une nécessité tant sous l’angle qualitatif que quantitatif. Pour moi, la femme est l’absolue égale de l’homme, alors...

Vous parlez d’égalité, alors que celle-ci n’est pas encore réalisée dans la vie civile.

Tout n’est pas parfait, mais que de chemin parcouru ces derniers vingt ans! Davantage que durant cent ans... Continuons sur cette voie et ouvrons aussi la voie à l’égalité face aux obligations, dont celle de servir son pays. Tout le monde en sortira gagnant.

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