6 juin 2018

Les guêpiers sont de retour

À Penthaz, dans une ancienne gravière, une colonie de guêpiers vient nicher chaque année dans les falaises et émerveiller les amateurs de nature et de beauté.

Guêpiers dans une ancienne gravière.
Comme ils sont amateurs de chaleur, l’ancienne gravière représente ainsi pour eux un lieu idéal. Photos: Lionel Maumary
Temps de lecture 6 minutes

Cette fois-ci, ça y est: les guêpiers ont à nouveau commencé à nicher à la carrière de Colliard, à Penthaz ! L’ornithologue Lionel Maumary est soulagé: avec le temps frais et pluvieux du début du mois de mai, il craignait fortement que ces arcs-en-ciel à plumes, amateurs de chaleur et de soleil, ne repartent cette année vers des contrées plus riantes.

Après des journées pluvieuses, le soleil a fait sortir les guêpiers de leur nid.

Une lutte de sept ans

C’est que, pour le président du Cercle ornithologique de Lausanne, la situation revêt une importance particulière: c’est lui qui a tout mis en œuvre pour que cette espèce exceptionnelle continue à nicher en ce lieu. «Ce site avait été exploité par un particulier dans les années septante comme gravière, puis comme décharge. Puis ce dernier est parti en laissant tout en plan, raconte le spécialiste. L’État, qui a récupéré le lieu, a décidé de l’assainir. Non pas en évacuant les déchets, mais en les recouvrant simplement d’une couverture étanche. Il a ensuite été décidé de transformer l’endroit en décharge bio-active, dans laquelle seraient déversées des boues. Je me suis démené en tous sens pour que ce projet ne voie pas le jour.»

Je me suis démené en tous sens pour que ce projet ne voie pas le jour.

Lionel Maumary

Au total, c’est une lutte acharnée de sept ans que l’ornithologue a menée pour sauvegarder ce petit coin de paradis. Et dorénavant, si les alentours sont encore exploités, la cuvette où sont situés les falaises et l’étang est protégée de toute intrusion. «C’est l’un des derniers endroits où la nature peut s’exprimer, souligne-t-il. On y trouve des libellules très rares, des amphibiens tout aussi rares, dont des crapauds calamites, des reptiles comme les lézards des souches, des serpents.

La carrière héberge aussi treize espèces d’oiseaux nicheurs de la liste des espèces menacées.

L’endroit héberge aussi treize espèces d’oiseaux nicheurs de la liste rouge des espèces menacées, dont des rossignols, des pies-grièches écorcheurs, des pigeons colombins et des tourterelles des bois.»

Exotiques et colorés

Parmi ces treize espèces, le fameux guêpier fait office de star pour les amoureux de la nature amateurs ou professionnels. «Ils sont tellement beaux qu’on a de la peine à croire qu’ils sont réels», nous glisse une visiteuse, qui a bien l’intention de les observer longuement, voire, avec un peu de chance, de les photographier. C’est qu’avec leurs couleurs vives – turquoise, jaune et orange – les guêpiers sont nettement plus exotiques et attirent plus facilement le regard que les modestes moineaux, merles et autres mésanges. «C’est une espèce qui vient d’Afrique tropicale, explique Lionel Maumary. Elle a d’abord colonisé la Méditerranée , dont la Camargue dans les années 60, avant de remonter la vallée du Rhône avec le réchauffement climatique.»

La falaise de limon est assez meuble pour que les oiseaux puissent y creuser des galeries

C’est une espèce qui vient d’Afrique tropicale.

Lionel Maumary

Les guêpiers nichent uniquement dans des falaises de limon suffisamment solides, mais malgré tout assez meubles pour qu’ils puissent y creuser des galeries. Comme ils sont amateurs de chaleur, l’ancienne gravière représente ainsi pour eux un lieu idéal, «protégé de la bise, où l’air se réchauffe vite puis stagne», note l’ornithologue. Ils sont friands de bourdons, d’abeilles, de guêpes, bien sûr, mais aussi de libellules, que le mâle propose en offrande à la femelle. Si celle-ci trouve l’insecte irisé à son goût, elle acceptera de s’accoupler. «On a noté une toute première nidification de l’espèce en 1991 près de Zurich. Un couple a niché à Penthaz en 1996, puis a eu trois jeunes en 97. La colonie s’est bien développée, c’était la plus importante de Suisse jusqu’en 2014, on a ainsi compté jusqu’à 26 couples en 2011. Il existe aussi une autre colonie à Loèche.» En 2015, la colonie de Penthaz se scinde et, en 2016, seuls trois couples sont à nouveau observés dans l’ancienne gravière.

Les guêpiers sont friands de bourdons, d’abeilles et de guêpes.

Un site totalement réaménagé

Afin d’inciter d’autres guêpiers à revenir, Lionel Maumary demande alors un débroussaillage de la falaise, permettant aux oiseaux de mieux voir et donc éviter les attaques des éperviers. Cette action n’ayant pas suffi, il a été décidé de refaire complètement la falaise à neuf, en évacuant les dépôts amassés à sa base. Le sol a été ainsi abaissé de moitié, ce qui a permis de mettre les nids hors de portée des prédateurs. «Avec leur bec, les guêpiers creusent des galeries de près d’un mètre cinquante, s’émerveille l’ornithologue. Au fond, ils forment une loge dans laquelle ils pondent leurs œufs directement sur le sol, parfois en y posant quelques-unes de leurs plumes. Mais ils n’aiment pas apporter de matériel.» Ainsi, cette année encore, quatre couples ont creusé leurs galeries mi-mai et pondu leurs œufs il y a quelques jours – trois en moyenne et tout blancs, puisqu’ils n’ont pas besoin d’être camouflés. Les jeunes sortiront de l’œuf à la fin du mois et seront nourris un mois, avant de sortir du nid fin juillet.

Ces oiseaux ne sont pas des lève-tôt!

Lionel Maumary
A la fin août, les guêpiers s’envoleront à nouveau pour l’Afrique tropicale

Les amoureux des oiseaux peuvent ainsi les admirer jusqu’à mi-août, avant qu’ils ne s’envolent à nouveau pour l’Afrique tropicale. Le meilleur moment pour les voir? Les heures chaudes entre 11 h et 15 h environ, car «ce ne sont pas des lève-tôt!», souligne Lionel Maumary. Le site de Penthaz a été aménagé de manière à proposer quatre postes d’observation de part et d’autre de la falaise. La présence des industries environnantes, malgré le bourdonnement de leurs machines de chantier et leurs gigantesques grues sans cesse en mouvement, ne perturbe pas la sérénité des guêpiers. Et «ils ont l’habitude des gens, donc ils n’ont pas peur, remarque le spécialiste. Au contraire, la présence des humains éloigne les prédateurs, ce qui est plutôt bien.»

Un cri facilement repérable

Un panneau souligne néanmoins quelques règles évidentes de savoir­vivre dans ce lieu où la faune est reine: ne pas traverser la gravière, rester sur les cheminements signalés, rester en observation aux postes balisés, tenir les chiens en laisse et, bien sûr, ne laisser aucun déchet. Une fois ces consignes prises en compte, on peut tendre l’oreille: «Chaque espèce a généralement un chant et cinq cris différents, dont un d’alarme, un de migration et un de contact, explique l’ornithologue. Il est essentiel de bien connaître chacun d’entre eux pour pouvoir les différencier.» Pour sa part, l’ornithologue discerne les cris de deux à trois mille espèces de par le monde…

La présence des industries environnantes ne perturbe pas la sérénité des guêpiers.

Saviez-vous que chez les oiseaux, il n’y a que le mâle qui chante?

Lionel Maumary

«Vous entendez? Ce chant joyeux et flûté, c’est celui de la fauvette à tête noire! Le même son, plus rapide et nasillard, est émis par la fauvette des jardins. On dirait toujours qu’elle n’a pas assez de temps pour tout raconter… Saviez-vous que chez les oiseaux, il n’y a que le mâle qui chante? Plus le plumage de ce dernier est terne, plus son chant est complexe. Plus il est coloré, plus son chant est simple. Il y a même certaines espèces qui intègrent le chant d’autres espèces! La femelle écoute, et évalue si le chant – et donc le mâle – lui plaît, ou pas.» Et les guêpiers, dans tout ça? «Ils sont très grégaires, et toujours en contact auditif les uns avec les autres. Ils sont donc toujours en train de crier et on les reconnaît facilement à leur son roulé, une sorte de «grrrgrrr» très doux. Écoutez! Justement, on les entend…» 

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