2 mars 2015

«Les médias ne donnent pas encore assez la parole aux femmes»

La TV Be Curious présente dès dimanche des sujets de société sur un ton féminin. Directrice de ce dernier-né du paysage médiatique romand, Leila Delarive dit jouir d’une liberté que n’ont ni les télés régionales ni le service public.

Leila Delarive photo
A 37 ans, l’avocate Leila Delarive a quitté le barreau pour se consacrer à 200% à sa passion pour les 
médias.
Temps de lecture 6 minutes

Comment a démarré ce projet de chaîne TV?

Tout a commencé en avril dernier. Avec mon collègue Elie Wenger, nous avions le projet de créer une émission spécifique à propos des femmes qui réussissent. Or les chaînes de TV régionales et la RTS ont un cadre bien défini et il est difficile d’y faire passer de nouveaux concepts… Nous avons donc eu l’idée de lancer une nouvelle chaîne de télévision.

Dès le début du projet, vous aviez donc pour but de mettre la gent féminine sur le devant de la scène…

Be Curious sera une chaîne avec un point de vue féminin. Car j’estime que les médias ne donnent pas encore assez la parole aux femmes. Mais je vous rassure, on ne parlera pas que de maquillage! Bien plus que le terme de «féminité», c’est celui de «curiosité» qui constituera la trame de fond de la chaîne.

Les hommes auront-ils également un intérêt à regarder Be Curious?

Bien sûr! Il y aura quantité de thèmes de société, politique, économie, santé… Notre volonté n’est pas de nous adresser qu’aux femmes, mais d’aborder ces sujets avec des valeurs et schémas qui diffèrent des médias traditionnels.

Leila Delarive avec une télévision en miniature photo
Initiatrice de Be Curious, Leila Delarive aspire à une chaîne authentique et proche du public.

Le contenu des différentes émissions sera donc très diversifié…

Notre studio recrée les différentes pièces d’un loft: cuisine, chambre à coucher, salon, bureau… Chacun de ces lieux sera l’occasion d’aborder des thématiques différentes. Dans la cuisine, on présentera de nouvelles recettes, par exemple en dévoilant quelques mets taillés sur mesure pour les parents actifs et qui disposent de peu de temps pour préparer des plats sains à leurs enfants. Dans les autres pièces, on abordera les nouveautés littéraires, musicales et cinématographiques, la diversité culturelle, le dialogue intergénérationnel, les nouvelles tendances…

Ce décor se veut aussi plus transparent que celui des TV traditionnelles…

C’est bien plus qu’un décor! Ce loft est un lieu de vie pour toute l’équipe: on y bosse, on y mange, on y discute, on y rit, on y pleure parfois aussi… Cet aménagement doit signifier aux téléspectateurs «bienvenue chez nous!» Nous allons installer des caméras qui filmeront l’entier de l’espace entre les différents studios. De manière à partager une sorte de making of pour chaque émission. Le but est vraiment de sortir du cadre traditionnel de la TV pour aller vers quelque chose de plus authentique et surtout plus proche du public.

N’est-ce pas aussi une manière de se différencier des autres chaînes?

Peu importe ce qui existe ailleurs! J’ai envie de créer quelque chose qui soit en accord avec mes propres convictions. Notre génération vit avec d’autres habitudes en ce qui concerne l’utilisation des médias. Avec Be Curious, nous avons envie d’explorer tous les moyens à notre disposition pour fabriquer du contenu.

Jusqu’à réaliser des reportages armé d’un seul Iphone?

Je vous rassure, nous sommes très bien équipés pour réaliser des vidéos de qualité. Mais il est vrai qu’aujourd’hui tout le monde a la possibilité de réaliser de belles images, grâce à de simples appareils mobiles.

Avez-vous l’impression que les chaînes actuelles ne sont pas assez proches de leur public?

Sur les plateaux de TV, on a tendance à multiplier les écrans et la technologie. On se croirait presque dans un vaisseau spatial! A ce rythme-là, nous sommes en train de perdre l’âme de la télévision… Moi j’ai le souvenir, lorsque j’étais enfant, de plateaux TV où tout n’était pas léché, où il y avait encore de la vie. A l’image de l’émission Bouillon de culture (ndlr: diffusée sur France 2 entre 1991 et 2001). Je veux recréer ce côté affectif qu’on avait autrefois avec la télévision: un plateau où il règne une bonne ambiance et sur lequel on aimerait bien pouvoir s’inviter.

Leila Delarive avec un livre photo.
Leila Delarive affirme que la curiosité constituera la trame de fond de la chaîne.

A l’heure d’internet, du streaming, n’est-il pas périlleux de se lancer dans la TV?

Pour Be Curious, le canal TV n’est qu’une vitrine. Le public aujourd’hui ne veut plus qu’on lui impose un contenu à un moment donné. Si vous tombez sur un programme intéressant en zappant sur votre poste TV, vous vous arrêtez. Et si vous voulez en savoir plus sur ce thème, vous allez sur internet. Notre projet est de créer une chaîne télévisée participative, qui invite le public à transmettre ses propres idées.Il existe énormément de contenus, très intéressants, qui ne rentrent pas dans les lignes du service public ou des TV régionales. Be Curious aura la liberté de traiter ces nouvelles thématiques!

Vous ne profiterez pas de l’argent de la redevance TV. Un choix dès le départ?

Oui. Bien sûr, il est bien plus confortable de monter une chaîne avec l’argent public. Mais on est ensuite assigné à bon nombre d’obligations, par exemple de traiter l’information quotidienne. A moins d’engager des journalistes d’investigation qui enquêtent sur le terrain pendant des mois, il serait difficile d’amener une plus-value dans ce domaine.

Comment parviendrez-vous à fidéliser votre audience?

Si le public n’est pas au rendez-vous, il faut se poser des questions sur la qualité du produit! Nous n’imaginons pas du tout les concepts de nos futures émissions en cherchant à plaire au plus grand nombre. Notre politique est de travailler avec nos tripes. Je crois que lorsque le message vient du cœur, il atteint plus facilement son destinataire…

La Suisse romande reste un petit marché… y trouverez-vous des revenus publicitaires suffisants?

Les revenus publicitaires en Suisse romande se chiffrent tout de même chaque année à plusieurs centaines de millions de francs. Regardez les fenêtres publicitaires helvétiques qu’ont ouvertes TF1 et M6. Elles trouvent plus d’annonceurs que nécessaire! Bien sûr, la publicité va où se trouve l’audience… Tout n’est donc pas joué d’avance. N’étant pas spécialiste de ces questions, j’ai décidé de confier la régie publicité à Ringier.

Leila Delarive avec une tasse et un gâteau photo.
Leila Delarive avait envie de créer quelque chose qui soit en accord avec ses convictions.

Votre mari, l’homme d’affaires Patrick Delarive, a aidé au démarrage du projet…

Il m’a prêté en effet la mise de fonds. Mais il y a également d’autres sources de financement privées qui entrent en ligne de compte. Nous sommes vraiment confrontés à la problématique de la start-up! Manquant de garanties, les banques ne voulaient pas me prêter de l’argent. J’ai donc eu à trouver des financements dans mon cercle familial.

N’est-il pas difficile de prouver sa motivation lorsqu’on est mariée à un homme riche?

Il y a d’autres activités moins prenantes que de monter une chaîne TV! En tant qu’avocate, ma volonté a toujours été de lutter contre l’arbitraire face à la machine judiciaire. Aujourd’hui je désire, par l’intermédiaire de cette nouvelle chaîne, continuer à aider les gens à faire valoir leurs droits. Et même si cela s’effectuera sous un angle sympa et pétillant.

Nous sommes à quelques jours seulement du lancement de la chaîne. Tout est prêt?

Bien sûr, c’est un peu le stress! Tout ne fonctionne pas encore comme on le voudrait… Mais nous serons prêts le jour J!

Texte: Alexandre Willemin

Photographe: François Wavre

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