14 septembre 2013

Edwige Antier: «Les meilleurs élèves sont ceux qui regardent le moins la télévision»

Troubles de la concentration, agitation, incapacité à s’atteler à une tâche. Les enfants d’aujourd’hui ont parfois du mal à rassembler leurs neurones. Mal du siècle? L’éclairage d’Edwige Antier, pédiatre.

Edwige Antier, pédiatre.
Edwige Antier, pédiatre 
et auteure de «J’aide mon enfant 
à se concentrer.»

Vous dites que les troubles de la concentration sont le nouveau mal du siècle. Est-ce aussi grave que cela?

Oui, j’ai beaucoup de parents qui viennent consulter pour cette raison, parce que, eux et leurs enfants, sont malheureux. Les troubles de la concentration ont des conséquences sur tout le cursus scolaire, cela gêne les apprentissages, le comportement et la socialisation. Et si l’on met le couvercle dessus, les effets resurgissent à l’adolescence, par la marginalisation, une dépression ou une fuite dans les drogues.

Plus de 10% des élèves auraient des troubles de l’attention. Comment expliquez-vous ce phénomène?

Je pense que ce chiffre est largement sous-estimé. Ces 10% sont ceux pour lesquels on a identifié le problème. Il y a une réelle augmentation des cas, parce que nos modes de vie ont changé, avec une accélération des rythmes sociaux et parentaux qui entraînent un bombardement d’informations que le cerveau en développement a du mal à gérer. Les parents ont souvent une vie trépidante, qui ne laisse pas beaucoup de place aux échanges calmes avec le tout-petit. De même, les enfants sont beaucoup en collectivité, où il y a du bruit, des interruptions dans la pensée et dans le déroulement de l’action. Ce mode d’éducation contemporain ne favorise pas la concentration.

Vous prônez le dépistage précoce, mais quels sont les signaux d’alerte?

La deuxième année est une période clé. C’est à cet âge-là que certains petits se concentrent sur un imagier, alors que d’autres tournent les pages avant même que vous ayez désigné les images, descendent du fauteuil sans écouter le livre ou préfèrent courir plutôt que se raconter des histoires avec leurs jouets… Les mamans s’en aperçoivent très bien. Il est important alors de s’occuper de cet enfant agité, de passer des moments seul avec lui, au calme, de l’accompagner dans le jeu en mettant des mots sur ce qu’il fait. Il faut l’intéresser à ce que dit l’adulte, exercer son attention, et c’est alors que ses circuits neuronaux se connectent. Car la concentration n’est pas naturelle, elle ne va pas se développer toute seule.

Y’a-t-il un profil d’enfants à risques?

Les seconds de fratrie, clairement. Parce que souvent le premier enfant a été très sollicité par les parents, alors que le second mène sa vie ou joue beaucoup avec l’aîné. De même, les garçons sont plus touchés que les filles. Pas pour des raisons de constitution, mais parce que les femmes, mamans ou éducatrices, parlent instinctivement davantage aux filles qu’aux garçons. Ceux-ci sont donc moins amenés vers la communication, l’interaction du langage et développent plus facilement des troubles de la concentration.

Qu’est-ce qui se passe dans le cerveau d’un enfant qui n’arrive pas à se concentrer?

On connaît mieux aujourd’hui l’organisation du cerveau. On sait que le bébé a tout son capital de neurones à vingt semaines de grossesse. Ensuite, les neurones vont se distribuer dans leurs zones d’attribution, le langage, la motricité, la vue, l’ouïe… Quand le bébé naît, tous ses réseaux vont se connecter de façon plus ou moins riche selon les informations que l’on va lui apporter. Le nouveau-né est en stratégie de recherche, et son cerveau se développe tellement vite qu’il se plisse, qu’il explose de volume au cours de la première année. Or, le circuit du langage est ce qui facilite la concentration. Celle-ci est vraiment dépendante du lexique des trois premières années. D’où l’importance de nourrir le cerveau de l’enfant dans cette période-là. Quand les circuits du langage, la connexion entre les mots entendus, la formalisation d’une pensée se font difficilement, l’énergie se dérive alors dans les jambes, l’agitation physique. L’enfant devient intrépide, cascadeur…

Quelles sont les erreurs les plus fréquentes que les parents commettent dans ce genre de situation?

Ils s’agacent, grondent le petit pour les bêtises, intiment au grand l’ordre de se concentrer, ce qu’il ne peut pas décider par sa seule volonté. Tout ça ne lui donne pas la solution. Au contraire, il va perdre son estime de soi. Mieux vaut essayer de comprendre pourquoi. En fait, il y a plusieurs raisons derrière le manque de concentration: des circuits du langage qui dysfonctionnent, une mémoire purement visuelle alors que tout l’enseignement est basé sur l’intelligence auditive, une précocité intellectuelle qui génère une impatience… Il faut comprendre quel est le profil de l’enfant. Et pour cela, il faut une maman qui s’assied à ses côtés et qui prend le temps d’étudier avec lui, téléphone et poste de télévision éteints.

Parlons écrans justement. Comment expliquez-vous le fait qu’un enfant passe des heures sur ses manettes de jeu alors qu’il ne tient pas en place à table ou à l’école?

Oui, c’est très intéressant. En fait, ce n’est pas la même concentration qui est demandée. Les jeux vidéo ne sollicitent pas le langage humain, ils demandent une réflexion répétitive qui fait appel à des expérimentations très simples. Alors que se concentrer sur une dictée ou sur ses leçons passe par les circuits du langage.

Et la télévision, en particulier le zapping, n’est-ce pas justement l’école de la déconcentration?

Oui, parce que les émissions de télévision fonctionnent en sujets courts, hachés, pour garder l’attention. Les spectateurs ont l’habitude de zapper et tout porte à penser que l’on va vers un environnement où l’on regardera et écoutera plusieurs écrans à la fois… Souvent l’enfant travaille à côté de la télé allumée, qui fait tapisserie. Tout ce contexte social fait que la concentration est très déstructurée. Des études ont montré que les meilleurs écoliers sont ceux qui regardent le moins la télévision. De même que ceux qui font leurs devoirs tout de suite en rentrant de l’école obtiennent de meilleurs résultats. C’est une mauvaise stratégie que de les laisser jouer au retour de l’école et de leur demander de se remettre au travail plus tard. L’effort pour se reconcentrer est trop grand.

Par contre, vous vantez les vertus de l’ordinateur, puisque vous le recommandez dès l’âge de 4 ans… Pourquoi?

Le clavier et l’écran permettent des essais sans être humilié par l’échec en favorisant la pensée de l’enfant. Bien sûr, l’ordinateur n’est qu’un outil, tout dépend du programme que l’on met dedans! Et l’essentiel est de partager ce moment avec l’enfant, non de le laisser seul devant l’écran. J’ai sept petits-enfants, entre 3 et 11 ans, et tous les samedis je travaille avec eux sur l’ordinateur, qui est une vraie bibliothèque interactive. Ils adorent ça! Pour certains enfants dyslexiques, l’ordinateur va même rééduquer leur concentration. Pour les dyspraxiques aussi, le clavier les aide à apprendre l’orthographe sans avoir cette grosse difficulté de former les lettres.

Et les jeux vidéo, sont-ils aussi à mettre en libre-accès?

Sûrement pas! Jamais. Bien sûr, on ne peut pas les interdire complètement, c’est comme si, à l’heure de l’électricité, on voulait revenir à la bougie. Mais vous devez vous soucier de ce que fait votre enfant, même à l’adolescence, savoir ce qu’il regarde, à quel jeu il joue, et retarder le plus possible les jeux en ligne. L’idéal est de mettre l’ordinateur ou la console dans la pièce principale.

N’avez-vous pas l’impression que les enfants d’aujourd’hui sont à la fois surstimulés, éveillés de plus en plus tôt, et moins aptes à une concentration longue durée? Faut-il y voir un lien de cause à effet?

Ils ne sont pas éveillés de plus en plus tôt. Le développement de la pensée obéit toujours au même calendrier universel. Un enfant moyen–je ne parle pas des cas d’enfants précoces–saura toujours dessiner le rond à 3 ans, le carré à 4 ans et le losange à 6 ans. Même s’il fait tous les jeux vidéos de la terre et parle de la sexualité des petits oiseaux, il ne saura pas dessiner le losange, qui est une figure très subtile, avant 6 ans. Mais, par contre, c’est vrai, ils sont surexcités, surstimulés, bombardés d’informations. Ce n’est pas pour cela qu’ils comprennent les choses de la vie plus vite, c’est une illusion.

Est-ce que finalement la concentration, ça s’éduque, ça s’entretient?

Complètement. On favorise la concentration par les échanges dès les premières années, comme je l’ai dit. Ensuite, on l’entretient en leur faisant la lecture par exemple, même s’ils savent lire. Sinon, ils perdent le goût très vite. A 8 ans, un enfant peut lire tout seul, mais le plaisir ne vient souvent que plus tard, à 18 ans! Quand on lui fait la lecture le soir, on l’imprègne tellement que, devenu grand, il aimera les livres. La lecture est une empreinte, pas une corvée.

Photographe: Julien Benhamou, Keystone

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