28 juin 2014

Les parents manipulateurs, une espèce toxique

Ils voguent entre séduction, corruption et dévalorisation. Rois et reines de la phrase assassine, irréprochables en public, ils font d’importants dégâts sur l’estime de soi de leurs enfants.

Illustration de François Maret à propos des parents manipulateurs
Illustration: François Maret

Apprenez à manipuler», «Quelques trucs pour manipuler les humains», «Conseils pour manipuler», «Ne vous laissez plus manipuler»: sur internet et dans les rayonnages de librairie, les instructions et jolies recommandations foisonnent. La manipulation s’impose comme l’arme du siècle (lire l’encadré). C’est un peu à qui mangera ou sera mangé.

L’affaire se corse quand elle touche les enfants. Et là, une espèce de parents toxiques excellent en la matière: les parents manipulateurs. On ne parle pas ici de toutes celles et de tous ceux qui à l’occasion manipulent leur chère tête blonde pour ponctuellement se faire obéir ou obtenir une faveur. «On ne va pas être manipulateur, mais faire de la manipulation. Il y a une différence. Nous mentons tous à l’occasion n’est-ce pas? Mais nous ne sommes pas tous des menteurs.»

Isabelle Nazare-Aga, thérapeute et spécialiste des manipulateurs.
Isabelle Nazare-Aga, thérapeute et spécialiste des manipulateurs.

Paroles d’Isabelle Nazare-Aga, qui en connaît un rayon en manipulateurs. Cette thérapeute comportementale cognitiviste française leur a consacré une vingtaine d’années de travail et plusieurs ouvrages. Son dernier livre est spécialement axé sur les Parents manipulateurs. Avec des pistes pour les repérer… et pour les éviter.

Isabelle Nazare-Aga, présente son livre Les Parents Manipulateurs. (Source: Youtube)

Un trouble psychiatrique qui ne se voit pas

C’est que le manipulateur est une vraie pathologie, répertoriée dans les ouvrages psychiatriques. «On estime qu’ils représentent 2 à 3% de la population. C’est un trouble observé depuis longtemps, qui ne se voit pas, sauf pour les spécialistes. Ces personnes n’ont pas les mêmes comportements en société qu’en privé. Ce sont des gens qui ont besoin de reconnaissance sociale, donc ils font des enfants, et on retrouve ainsi le pourcentage de 2-3% de manipulateurs au milieu des parents. Paradoxalement, leurs enfants sont généralement bien habillés, vont dans de bonnes écoles; ils les représentent bien. A part la catégorie extrême des manipulateurs pervers», explique-t-elle.

Dans une société hyper-centrée sur les désirs des enfants, on penserait plutôt que le fléau, ce sont les parents qui cherchent à les combler à tout prix. Ce n’est pas incompatible. Et même lié, selon Maurice Hurni, psychiatre et psychothérapeute FMH à Lausanne qui a mis le doigt en pionnier sur la pathologie du pervers narcissique il y a une quinzaine d’années. C’est ce qu’il appelle la séduction, dans son sens péjoratif: vouloir être gentils, plaire, flatter l’enfant dans ses désirs.

Illustration: François Maret
Illustration: François Maret.

Pour lui, la manipulation, c’est l’histoire de la carotte et du bâton. Les flatteries d’un côté, «heureusement que je t’ai», «comme tu es gentil», «comme tu travailles bien à l’école», tous ces compliments qui flattent l’ego de l’enfant, et de l’autre le bâton, les menaces, l’intimidation, les manières de faire peur. «Si tu n’obéis pas, tu verras ce qui t’arrive», des coups, des menaces plus vagues, «si tu ne fais pas ce que je te dis, ça va mal finir», les chantages. Employés à large échelle sur les enfants, les dégâts sont importants.

Qui sont ces toxiques géniteurs? Dans son premier livre, Les manipulateurs sont parmi nous, Isabelle Nazare-Aga avait répertorié 30 caractéristiques dont 14 suffisent à qualifier un manipulateur: il est le plus souvent égocentrique, ne supporte pas la critique, ne tient pas compte des droits, besoins ou désirs des autres, use de flatteries et de cadeaux. Ou de la culpabilité des autres au nom de l’amour:

Tu peux sortir ce soir, mais sache que je ne dormirai pas de la nuit et que ce sera de ta faute si je suis fatiguée demain.

Les manipulateurs mettent en doute les qualités, la compétence, la personnalité des autres, critiquent sans en avoir l’air, dévalorisent et jugent. Ce sont les rois et reines des phrases assassines du genre «tu n’es qu’une idiote».

En bref, le parent manipulateur attaque à la base l’estime de soi de l’un ou l’autre de ses enfants. Et il a l’art de créer des tensions ou de saboter chaque moment intense de la vie familiale, des repas aux fêtes, en attirant toute l’attention sur lui ou en faisant un scandale.

Le parent toxique ne sera jamais un bon parent

Quoi qu’il en soit, comme dirait Christel Petitcollin, auteure d’un autre livre sur le sujet, le parent manipulateur ne développera jamais les compétences pour être un bon parent et aider son enfant à se construire: c’est-à-dire l’amour inconditionnel – puisque chez lui tout est conditionnel et chantage – cadre sécurisant et écoute. Pour l’auteur, le parent sera dans le tandem séduction-corruption ou dans la dévalorisation.

Et avec des enfants adultes, les parents manipulateurs ne réalisent pas qu’ils sont devenus autonomes, qu’ils ont leur vie et leur personnalité propres; ils continuent à les considérer comme des êtres immatures, qui ne savent pas faire, en lançant des injonctions concernant leur façon de vivre: «Tu devrais laver tes rideaux!»

Une fois devenus grands-parents, ils peuvent s’adoucir, dans un premier temps. Mais, d’après Isabelle Nazare-Aga, ils ne seront jamais des grands-parents gâteau: ils auront toujours besoin de pouvoir, et voudront apprendre la vie à leurs petits-enfants.

Comment s’en sortir avec un ou des parents pareils? Isabelle Nazare-Aga n’est pas optimiste. Certains ne s’en sortent pas, s’autosabotent et, dans le pire des cas, ne trouvent que le suicide comme issue. Selon son expérience, tous présentent en tout cas un grand nombre de troubles de l’estime personnelle.

Face à des parents manipulateurs, il y a ceux, nombreux, qui s’écrasent pour ne pas provoquer de vagues et ceux qui prennent le risque du conflit, donc de la rupture. «Les stratégies d’apaisement, je ne les cautionne pas, mais je les comprends», conclut la spécialiste qui prône la limitation des liens ou la rupture.

© Migros Magazine – Isabelle Kottelat

Illustrations: François Maret

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