17 octobre 2018

Les seniors en renfort à l’école

Projet novateur à Neuchâtel: les retraités sont invités à intervenir bénévolement dans les écoles. Pour aider ou partager une passion. Une façon de recréer le lien intergénérationnel.

Daniel Bürki participe à la classe de Jeanne-Marie Borel dans le cadre du projet Win3 mis en place par Pro Senectute.
Daniel Bürki participe à la classe de Jeanne-Marie Borel dans le cadre du projet Win3 mis en place par Pro Senectute (photo: Guillaume Perret).
Temps de lecture 5 minutes

Dans cette petite classe du collège de Vauseyon à Neuchâtel, les élèves se mettent à frétiller sur les chaises. C’est que la matinée n’est pas tout à fait ordinaire.

L’enseignante, Jeanne-Marie Borel, vient de poser une question qui fait se lever toutes les mains: «Qui veut travailler avec Daniel?» Daniel Bürki n’est pas un invité-surprise, c’est un bénévole qui vient donner un coup de main deux fois par semaine à l’école primaire dans le cadre du projet Win3 (lire aussi notre encadré plus bas).

Il est retraité, mais il a la vitalité d’un jeune homme et l’envie contagieuse d’être utile en participant à la vie scolaire. «Je veux bien aider, mais qu’à partir de 10 heures», plaisante l’intéressé.

Un espace propice à l’apprentissage

Jovial et fringant, Daniel Bürki arrive dans la classe et salue chaque élève en leur serrant la main. «C’est le petit rituel du début. J’ai dû me faire une liste pour apprendre tous les prénoms par cœur!»

Daniel Bürki salue les élèves uns par un au début du cours (photo: Guillaume Perret).

Plusieurs endroits ont été spécialement aménagés: coin ordinateur, espace lecture, corridor comme extension possible pour des groupes de travail. «J’aime les classes mobiles, que les élèves puissent bouger, collaborer en petits groupes. Certains meubles, comme la bibliothèque, sont montés sur roulettes pour que l’on puisse les déplacer», dit l’enseignante, qui s’entretient brièvement avec le bénévole sur le programme du jour.

Lequel part ensuite s’installer dans le corridor avec une poignée d’élèves sautillants pour travailler les maths. La classe est scindée en deux, chaque groupe bûchant en parallèle sur les mêmes exercices. Des élèves qui en redemandent Daniel Bürki encourage la troupe à réviser ses livrets.

Daniel Bürki partage volontiers son savoir et les enfants acceptent volontiers son aide (photo: Guillaume Perret).

Il est là, attentif, disponible, assis avec eux autour de la table basse ou accroupi auprès d’un enfant qui peine. Il explique, vérifie que la retenue d’une addition est bien notée, corrige une soustraction, suit les petits pas de chacun. «C’est une table de multiplication, il faut se la mettre dans la tête, c’est mieux que de compter sur les doigts», dit-il à une petite fille qui lance des réponses au hasard, tout en encourageant un petit garçon, penché au-dessus de ses épaules comme un ange gardien: «Enzo, ça va aller, t’es un costaud en mathématiques.»

Et les enfants le lui rendent bien, se bousculant pour lui parler. «Il est trop sympa, et il nous aide beaucoup. Il explique méga-bien et il utilise des mots qu’on comprend», disent en chœur Marijana et Lilou. S’il lui arrive de recadrer gentiment les élèves, il ne donne jamais de sanctions. Les rôles sont bien distribués:

Je ne veux pas interférer dans la pédagogie. C’est la maîtresse qui punit, pas le grand-père.

Daniel Bürki

Daniel Bürki était-il enseignant? Pas du tout. Il a longtemps travaillé dans le bâtiment avant de devenir fonctionnaire à l’État de Vaud. Et après avoir fait du bénévolat administratif auprès des personnes âgées, il a saisi l’occasion de donner un peu de son temps aux enfant et s'en réjouit: «C’est un enchantement! On me confie une partie de surveillance et moi, je révise mes bases de français et de maths.

Je réapprends aussi, c’est vivifiant!

Daniel Bürki

Une façon aussi de créer un lien avec des enfants, ceux qu’il n’a pas eu le temps de voir grandir autour de lui. «Je travaillais énormément, je ne me suis pas beaucoup occupé de mes trois fils. Et un jour, ils sont hors du nid!»

Un emploi du temps diversifié

Pour la dernière période de la matinée, quarante-cinq minutes de français, on change les équipes. «Ils veulent tous travailler avec Daniel, alors on fait un tournus. Quand il y a le grand-papa et le stagiaire de 20 ans, je n’existe plus!», rigole Jeanne-Marie Borel. Quatre autres enfants sont donc désignés pour faire du vocabulaire dans le couloir avec le bénévole.

L’ambiance est détendue, malgré les embûches de l’orthographe. «Pourquoi on parle français, c’est trop compliqué, il n’y a que des exceptions!», soupire Milia, qui peine à écrire le mot «basket». «Attends, je l’avais écrit sur ma main hier», lui répond son voisin de table en cherchant sur son bras. Daniel Bürki leur tend le dictionnaire en souriant.

Il est comme ça, Daniel Bürki, toujours à encourager, avec patience et bienveillance. Une présence rassurante qui rend plus facile l’apprentissage, surtout dans une classe à gros brassage. Jeanne-Marie Borel note: «Beaucoup d’enfants sont issus de l’immigration, certains parlent à peine le français et ont laissé leur famille au pays. Ils ne voient leurs grands-parents que par Skype.

Daniel est un peu leur grand-papa de cœur,

Jeanne-Marie Borel.

Visiblement, le binôme s’entend à merveille. D’ailleurs, elle l’encourage à participer aux prochaines sorties, course d’école et journée de bob, et pourquoi pas à raconter une fois ses souvenirs d’écolier. «C’est vrai que je découvre l’école autrement que quand j’étais petit. Elle est devenue beaucoup plus participative, ça bouge énormément. Nous, on se faisait taper sur les doigts avec la règle», raconte Daniel Bürki.

Un modèle qui peut ne pas convenir

Bien sûr, le projet Win3 reste volontaire, rien n’est imposé. Certains enseignants préfèrent d’ailleurs travailler seuls et voient les intervenants – ergothérapeutes, orthophonistes, stagiaires et maintenant seniors – qui défilent dans les classes comme autant d’interférences dans le bon déroulement des cours.

Le travail en groupe, ici avec Jeanne-Marie Borel, encourage les élèves à participer activement aux leçons (photo: Guillaume Perret).

Mais ce n’est pas le cas de Jeanne-Marie Borel, qui tire un bilan ultra-positif de cette expérience: «J’aime quand il y a du monde! Il suffit de bien communiquer. Je trouve même qu’on devrait toujours être deux enseignants par classe… C’est génial, ça permet de travailler par petits groupes et d’avoir une meilleure qualité d’apprentissage. Quand on est seul avec dix-huit élèves, on a moins de temps pour chacun.»

Visiblement, toutes les générations sortent gagnantes de cette nouvelle collaboration sur les bancs d’école: les enseignants, les élèves et les seniors. À midi, les écoliers s’envolent comme une poignée de pinsons et Daniel Bürki repart d’un pas allégé. La preuve: quand on lui demande son année de naissance, il met quelques secondes à la retrouver.

J’ai 72 ans! Mais je n’ai plus d’âge quand je viens ici, c’est le paradis…

Daniel Bürki
Visiblement, le binôme s’entend à merveille (photo: Guillaume Perret).

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