10 novembre 2017

Les Suisses courent après la montre

Neuf Helvètes sur dix estiment ne pas disposer d’assez de temps libre. Pour en gagner, la majorité d’entre eux n’hésiteraient d’ailleurs pas à réduire leur horaire de travail. C’est ce qui ressort d’un récent sondage en ligne auquel ont participé près de 8000 personnes.

Les Suisses estiment que c’est, notamment, la faute au travail s’ils n’arrivent pas à s’épanouir pleinement. (Photo: iStock)

Sur mandat de la caisse- maladie CPT, l’Institut de recherche Sotomo a mené une enquête sur le rapport qu’entretiennent les Helvètes avec le temps. 7958 adultes ont joué le jeu. Ce qui a notamment permis aux sondeurs de décortiquer la journée ordinaire d’un Suisse moyen, qui consacre 7 h 48 au travail, 1 h aux déplacements, 7 h 18 au sommeil, 3 h aux tâches administratives, familiales et ménagères, et 4 h 54 aux repas et aux loisirs.

Moins de 5 h par jour, pauses ­pitance comprises, voilà donc le temps libre dont disposent les habitants de ce pays. Trop peu selon 88% des sondés qui aimeraient pouvoir s’offrir plus d’occasions de se détendre et également se consacrer davantage à leur famille, à leur couple et à leurs amis. Environ la moitié d’entre eux renoncent même à faire du sport ou à pratiquer une activité physique, avec les conséquences sur leur santé que l’on peut imaginer.

Pour 29% de ces adultes, c’est la faute au travail s’ils n’arrivent pas à s’épanouir pleinement! Autres coupables désignés dans cette étude: les écrans (télé, ordi, smartphone) et… l’oisiveté. Du coup, la majorité des actifs (57% précisément) disent qu’ils bosseraient moins – s’ils en avaient la possibilité bien sûr – pour avoir plus de moments pour eux et leur entourage.

Ce manque de temps chronique pousse aussi les gens à procrastiner. Et il finit évidemment par engendrer du stress (deux tiers des personnes interrogées le confirment). Un stress qui va immanquablement influer négativement sur la qualité de vie de nos concitoyens. Préoccupant.

Et vous, avez-vous assez de temps libre?

«Promouvoir la flexibilité en termes de taux d’activité pourrait être une solution»

Jérôme Rossier, professeur de psychologie à l’Université de Lausanne et chef de projet au Pôle de recheche national LIVES.

Près de 90% des adultes de ce pays se plaignent de ne pas avoir assez de temps pour faire ce qui leur tient vraiment à cœur. Ça vous étonne?

Non. Ça correspond à l’évolution de la société, c’est la conjonction d’une série de tendances: augmentation de l’importance que les gens accordent aux loisirs; difficulté à répartir les charges familiales (entourage moins proche, multiplication du nombre de familles…); mutation du monde du travail avec un accroissement de la productivité, etc. J’ai l’impression aussi que la relation des individus au temps a changé. On est aujourd’hui davantage dans l’immédiateté que dans la durée, et cela aussi peut générer une frustration.

Est-ce que le fait d’être connecté quasi en permanence, y compris à son travail, contribue encore à renforcer ce sentiment de manquer de temps pour soi?

Le fait d’être connecté, d’être constamment en train de répondre à des sollicitations externes, par exemple en s’occupant de son courrier professionnel en dehors des heures de bureau, augmente objectivement le temps et l’implication dédiés au travail. Conséquence: le travail envahit la sphère privée, et ça génère du stress. En plus, la digitalisation des échanges interpersonnels induit une diminution des contacts en face à face. Or, les relations sociales sont justement un facteur protecteur sur les lieux de travail.

Cette frustration vient-elle du fait que la génération actuelle veut le beurre et l’argent du beurre, c’est-à-dire réussir sa vie professionnelle, sa vie familiale, sa vie de couple et bénéficier encore de temps libre?

La motivation des individus à réussir, à accomplir un certain nombre d’objectifs est à l’origine du développement de l’espèce humaine. Maintenant, si le modèle de réussite passe par des enfants et un travail à plein temps pour les deux membres du couple, il est évident que cela aura des incidences. Parce que la mise en œuvre de ces normes sociales, dont on fait la promotion et qui, par certains aspects, sont un peu contradictoires, induit nécessairement une pression supplémentaire.

Près d’un tiers des sondés se disent souvent ou presque toujours stressés à cause de ce manque de temps. Plus précisément 35% des femmes et 25% des hommes. Cet écart entre les sexes vous surprend-il?

Pas vraiment. J’aurais même pensé qu’il serait plus important. Le stress est associé à deux éléments: l’un à la charge effective des tâches qui reposent sur l’individu – et là, c’est clair que l’inégalité dans le partage des tâches familiales pourrait expliquer cet écart – et l’autre à l’autonomie dans la capacité d’action. Or, là également, il y a des disparités entre les hommes et les femmes, notamment en termes de revenus.

Du coup, d’après cette enquête, pas loin de 60% des Helvètes rêvent de réduire leur temps de travail…

C’est la conséquence de ces frustrations. Si un grand nombre de personnes estiment que la sphère de travail envahit leur vie, qu’elles sont mises sous pression par cette réalité- là, il paraît logique qu’elles veuillent diminuer leur taux d’occupation pour avoir plus de temps à elles. C’est un équilibre à trouver, entre une carrière professionnelle satisfaisante et une vie par ailleurs épanouissante, qui est en train d’être redéfini par l’évolution des normes sociales et de la société en général.

Et vous, quel remède préconiseriez-vous pour soigner ces gens qui souffrent d’un manque de temps?

Promouvoir, auprès des entreprises, la flexibilité en termes de taux d’activité pourrait être une solution. Cette action pourrait s’accompagner par des mesures d’aide à la conciliation entre vie professionnelle, familiale, et loisirs. 

A votre avis

Nicolas, 40 ans, Pully (VD)

«Après une journée de travail de huit heures, il ne reste pas beaucoup de place pour s’épanouir. On manque de temps libre pour être auprès de sa famille et se consacrer à ses hobbys.»

Caroline, 25 ans, Châtel- Saint-Denis (FR)

«Je manque de temps surtout à cause de mes études de médecine. Pour m’y consacrer pleinement, j’ai d’ailleurs dû réduire un peu mes loisirs et ma vie sociale.»

Sébastien, 33 ans, Saint- Légier (VD)

«Le temps libre, ça se trouve! Au lieu de me planter devant la télé en rentrant du travail, je fais du sport, je vais au cinéma en couple, je retrouve des copains à l’apéro…»

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