1 novembre 2018

«Beaucoup de femmes me disent qu’elles me voient comme un modèle»

Malgré des sondages pessimistes, Magdalena Martullo-Blocher croit encore à la victoire de l’initiative pour l’autodétermination. La vice-présidente de l'UDC fait le point sur la situation actuelle de son parti, la place des femmes au Conseil fédéral et, dans un registre plus personnel, elle se livre sur les relations père-fille.

Magdalena Martullo-Blocher
En digne fille de son père, Magdalena Martullo-Blocher s’est fait un nom dans les milieux économiques et en politique. Mais contrairement à son illustre géniteur, la conseillère nationale (UDC/GR) ne vise pas la fonction suprême. Elle préfère se concentrer sur des combats plus terre-à-terre, comme celui de l’initiative pour l’autodétermination. (Photo: Christian Schnur)
Temps de lecture 10 minutes

Magdalena Martullo-Blocher, les premiers sondages prédisent le rejet de l’initiative pour l’autodétermination. Pourquoi le sujet ne fédère-t-il pas?

Notre pays commence tout juste à réfléchir à la question. Et dans la mesure où l’UDC est le seul parti à soutenir l’initiative, nous avons encore beaucoup à faire pour informer la population. Le thème est simple: il s’agit de savoir si les électeurs auront toujours le dernier mot

Pouvez-vous encore l’emporter?

Oui, nous avons l’impression que nos arguments font mouche au sein de la population. Les Suisses ont l’habitude de décider eux-mêmes. Malheureusement, en 2012, le Tribunal fédéral a modifié sa pratique en choisissant d’accorder la primauté aux réglementations internationales. Nous voulons faire machine arrière. De notre point de vue, la Constitution suisse établie par le peuple et les cantons doit retrouver sa suprématie.

Beaucoup craignent qu’une victoire remette en cause certains traités internationaux très importants, tels que la Convention européenne des droits de l’homme. Mais l’initiative est également critiquée par les milieux économiques.

C’est une position alarmiste. À l’heure actuelle, aucun des 600 traités économiques n’exige de modification. De même, la Convention européenne des droits de l’homme n’aura pas besoin d’être résiliée. Cependant, le peuple doit pouvoir continuer à améliorer les traités, voire les dénoncer s’il le choisit.

Conserver nos électeurs et l’intégralité de nos sièges constitue déjà un défi. C’est notre objectif pour 2019

Magdalena Martullo-Blocher

Supposons que le peuple adopte une initiative de l’UDC contredisant l’un de ces traités, ça ne serait pas la première fois...

C’est exactement dans ce genre de situation que la voix du peuple doit retrouver sa souveraineté. Nous ne devons pas la laisser à des traités internationaux que le peuple et les cantons refusent expressément.

Mais en votant, le peuple ne s’exprime pas directement sur le traité en question. D’après vous, d’où les conflits pourraient-ils venir en cas de victoire de l’initiative?

Ces derniers sont toujours abordés par la brochure des explications du Conseil fédéral. Actuellement, on a déjà une contradiction dans le cadre de l’initiative sur le renvoi des étrangers criminels. Le peuple a explicitement voté pour que les étrangers criminels lourdement condamnés soient expulsés. Or, le Tribunal fédéral a décrété que la libre circulation des personnes primait et qu’ainsi, ils resteraient en Suisse. C’est inacceptable!

Approuver l’initiative pour l’autodétermination, c’est donc remettre en cause la libre circulation et, partant, les accords bilatéraux avec l’Union européenne...

On pourrait aussi les renégocier, émettre une réserve comme le font d’autres pays – ou les dénoncer s’il est impossible de s’entendre. De toute façon, la libre circulation va être l’objet d’une votation populaire séparée.

Cependant, pour cette votation, vous êtes de nouveau assez isolée…

Malheureusement, la plupart des partis n’ont pas le courage de se positionner clairement vis-à-vis de l’étranger. Nous sommes le seul à défendre encore les droits du peuple…

Seuls les Démocrates suisses et l’ASIN vous soutiennent...

C’est faux. Nombre d’entrepreneurs, y compris d’autres partis, ne souhaitent pas transposer l’ensemble des réglementations européennes.

Dans un débat publié par Migros Magazine, votre père déclarait qu’il était facile pour les autres de remporter la victoire dans une votation où presque tout le monde s’opposait à l’UDC. La partie va être rude.

Assurément. Mais nous nous battons, car nous voulons que le peuple garde le dernier mot.

À un an des élections, l’UDC est mal en point: ces derniers temps, vous avez perdu plus de sièges que vous n’en avez gagné aux niveaux cantonal et local. Simple passage à vide ou changement d’opinion de nos concitoyens?

Les derniers sondages révèlent également que nous restons le premier parti du pays, et de loin. Mais il sera certainement difficile de progresser davantage. Conserver nos électeurs et l’intégralité de nos sièges constitue déjà un défi. C’est notre objectif pour 2019. Et grâce à notre positionnement clair, nous avons une base électorale stable.

On a vu paraître beaucoup de gros titres négatifs, notamment en Suisse romande, où plusieurs pointures du parti ont annoncé leur retrait... un hasard, selon la version officielle. Vraiment?

Nous sommes encore faibles en Romandie, où le parti manque de structures. De nombreuses sections cantonales sont récentes, et instables en termes de ressources humaines. Mais nous travaillons à pallier ce problème.

Y a-t-il un lien avec le fait que, sur certaines questions, les Romands votent différemment des Suisses alémaniques?

Ils sont en effet plus proches du gouvernement que leurs concitoyens alémaniques, même si, là aussi, il y a naturellement des disparités. Un Suisse de l’Appenzell ne raisonne pas du tout de la même manière qu’un Zurichois. En Suisse romande, nous devons démontrer que nous sommes par exemple le parti économique le plus actif à Berne.

Vous n’y parviendrez sans doute pas avant les prochaines élections...

Comme cheffe d’entreprise, je sais donc qu’un tel travail de fond demande du temps. L’UDC ne connaîtra probablement pas de raz-de-marée en 2019. Mais qui sait! (Rires)

Actuellement, la situation économique de la Suisse est bonne. Et celle d’EMS Chemie?

Également, bien qu’on ne puisse plus ignorer les signes d’un ralentissement de la conjoncture générale. Ceux-ci se manifestent aussi à la Bourse, désormais. Chez EMS, nous nous y sommes préparés dès le début de l’année avec des programmes d’efficacité de portée mondiale. Des années durant, nous avons tous bénéficié d’une conjoncture favorable, tout en conservant des taux d’intérêt bas. Aujour­d’hui, la situation change.

Le protectionnisme économique qui s’impose depuis l’élection de Donald Trump inquiète de nombreux acteurs. Que pensez-­vous de sa stratégie?

Les États-Unis et la Chine se disputent l’hégémonie mondiale. Les intérêts sont économiques, mais aussi politiques et militaires. Au moins, avec les États-Unis, il reste encore un pays capable de tenir tête à la Chine – l’Europe, elle, n’est visiblement pas de taille. Comme la Chine est plutôt protectionniste, les arguments de Trump sont compréhensibles. Quant à sa politique douanière plutôt extrême, eh bien… je pense qu’il s’agit d’une tactique d’intimidation pour forcer les négociations. Quoi qu’il en soit, cette posture agite considérablement le commerce mondial, ce qui n’est pas bon.

Notamment pour la Suisse...

Nous ne sommes pas directement touchés par cette guerre commerciale, le contexte nous offre aussi quelques opportunités. Les États-Unis ont manifesté leur intérêt pour un traité de libre-échange, même sans l’agriculture, ce que je considère comme une très bonne nouvelle. Il s’agirait du traité de libre-échange le plus important que la Suisse ait jamais signé et les chances de succès sont meilleures que jamais.

Mais la Suisse pâtirait tout autant que les autres d’un ralentissement de l’économie mondiale...

Évidemment. La Suisse est une petite économie ouverte et un pays exportateur, ce qui la rend extrêmement dépendante de la conjoncture internationale. Mais elle possède aussi des industries de poids, comme le secteur pharmaceutique, qui en sont moins tributaires et ont un effet stabilisateur.

D’une manière générale, la sphère économique doit-elle composer avec des conditions cadres plus difficiles? Des hommes politiques très sceptiques vis-à-vis de la mondialisation accèdent au pouvoir partout sur la planète.

Oui, car le peuple lui-même est de plus en plus sceptique. Dans les pays développés tout particulièrement, le nombre de personnes qui doutent des avantages de la mondialisation ne cesse d’augmenter. La pression que l’immigration et les pays à bas salaires exercent sur leurs revenus les effraie, à juste titre. Ils ont le sentiment d’être perdants. Même si la Suisse tire de grands profits de la mondialisation, nous devons prendre ces craintes au sérieux. Chez nous, la libre circulation entraîne un taux de chômage de plus de 10% et une pression salariale pour les travailleurs peu qualifiés. Même des emplois de bureau sont aujourd’hui délocalisés à l’étranger. Notre système d’apprentissage et nos hautes écoles sont essentiels, car ils garantissent notre capacité à rester innovants, rapides et flexibles. En la matière, la multiplication des réglementations est un poison!

Mais est-ce suffisant?

Étant donné l’importance de l’immigration, la sphère économique a elle aussi un rôle à jouer en matière d’intégration. Chez EMS Chemie, nous avons récemment mené à bien un projet pilote visant à intégrer cinq personnes sans formation à notre cycle d’apprentissage. La seule condition était de comprendre l’allemand. Aujourd’hui, quatre d’entre elles sont employées chez nous – un franc succès! Et nous sommes prêts à en former d’autres. Ce serait formidable si l’administration ne nous mettait pas de bâtons dans les roues dans de telles démarches.

Vous avez pris la succession de votre père à la tête de son entreprise, mais aussi en politique. A-t-il été difficile de suivre les traces d’un tel géant?

Au sein de l’entreprise, en fait non. Bien sûr, au début, certains ont parfois prétendu que mon père aurait sûrement pris une autre décision… Mais je n’ai pas dévié de ma route. Et cela fait désormais quatorze ans que j’assume cette fonction – quatorze années jalonnées d’épreuves, mais aussi de belles réussites.

Et politiquement?

Il est clair que je n’ai pas encore l’expérience de mon père. Dans les Grisons, l’un de mes camarades de parti a un jour affirmé que mon père était un mythe et moi, la réalité…

Vous n’avez jamais envisagé d’intégrer un autre parti?

Économiquement, je partage beaucoup d’idées avec le PLR. Mais ils peinent à s’imposer et manquent de courage pour mener une politique économique active, ce qui me rebute. Il faut être capable d’aborder les sujets qui fâchent et prêt à travailler dur. Autrement, rien ne s’améliore jamais.

Plus jeune, avez-vous eu une période de rébellion?

Aujourd’hui encore, mon père et moi avons des discussions animées! (Rires) Cela dit, lorsque j’étais adolescente, j’étais persuadée que je ne ferais jamais de politique, car cela représente un poids également pour la famille. Mais je n’ai pas pu y renoncer, j’étais trop révoltée.

Comment vos enfants vivent-ils la notoriété de leur famille?

Ce n’est pas simple – et c’était peut-être encore plus compliqué avant. À l’époque de la votation sur l’adhésion de la Suisse à l’espace économique européen, je faisais mes études à Saint-Gall. Tous les professeurs soutenaient l’adhésion et fustigeaient sans cesse mon père. Mes enfants aussi doivent beaucoup prendre sur eux. Mais ils ont appris à faire avec. Ma fille n’hésite pas à demander à son tour à ceux qui l’interpellent: «Et ton grand-père ou ta mère, qu’est-ce qu’ils ont fait pour la Suisse?» La discussion est rapidement close.

Quels sont vos points de désaccord avec votre père?

Nous partageons les mêmes valeurs. C’est plutôt la façon de traiter certains problèmes qui nous oppose. Il a l’expérience, moi les idées neuves. Nous devons souvent mettre tout cela à plat. Et je suis sans doute plus impatiente, très exigeante, prompte à dénoncer tout ce qui ne va pas. Il est plus posé et il sait que certaines choses demandent du temps. Il me dit que je dois apprendre à vivre avec une certaine imperfection.

Je me sens à 95% cheffe d’entreprise et à 5% politicienne

Magdalena Martullo-Blocher

Votre père a siégé au Conseil fédéral. Est-ce également votre ambition? Si Ueli Maurer se retirait, par exemple?

Il est encore en poste et il fait du bon travail. De plus, l’UDC compte beaucoup de bons candidats à un siège de conseiller fédéral. Pour moi, en revanche, cela impliquerait de renoncer à mon entreprise. Et cela serait très dur, car au fond de moi, je me sens à 95% cheffe d’entreprise et à 5% politicienne.

L’arrivée de deux femmes au Conseil fédéral serait-elle une bonne nouvelle?

Homme ou femme, cela ne change rien pour moi. Le Conseil fédéral a déjà connu une majorité féminine, et la politique menée n’a jamais été aussi déplorable qu’à ce moment-­là! (Rires) En ce qui concerne Karin Keller-Sutter, nous n’aurons guère le choix le 5 décembre – même si je ne sais pas encore si je voterai pour elle. L’essentiel, cependant, c’est que les jeunes femmes sachent qu’elles peuvent devenir conseillères fédérales. Ce statut d’exemple est bien réel, et c’est une bonne chose. De nombreuses femmes me disent qu’elles me considèrent comme un modèle: c’est un beau compliment.

Comment se traduit pour vous l’égalité des sexes? Votre mari s’occupe-t-il des enfants?

Oui, cela s’est trouvé ainsi. Au début, nous travaillions tous les deux et avions une nounou. Aujourd'hui, c’est mon mari qui gère les enfants et la maison. J’ai d’abord été un peu sceptique – à la maison aussi, j’ai mes exigences. Les choses doivent être faites. Mais il se débrouille bien. Je pense que chaque famille doit déterminer le fonctionnement qui lui convient le mieux. Pour ma part, j’ai tendance à tourner en rond à la maison. J’aime assez cuisiner, mais le ménage n’est pas ma passion. Heureusement, j’ai trouvé un métier que j’aime et pour lequel je suis compétente.

En 2015, un extrait de film sur les Seven Thinking Steps, diffusé à la télévision suisse, vous a soudainement rendue célèbre dans toute la Suisse. Beaucoup de gens associent d’abord votre nom à cet épisode. Qu’est-ce que cela vous inspire?

(Soupir) Les choses se sont passées bien différemment de ce que suggère le montage du film. Tout est bon pour me montrer sous un mauvais jour. Si l’ambiance de travail était réellement celle-là dans notre entreprise, nous n’aurions pas tant de collaborateurs fidèles depuis des années. La semaine dernière, par exemple, j’ai fait mes adieux à un employé qui a passé cinquante ans chez nous! Mais depuis le temps, le film est devenu pour moi une anecdote, tout au plus.

Vous a-t-il plutôt desservie ou avantagée?

Au bout du compte, plutôt avantagée – lorsque les gens me rencontrent, ils me disent toujours qu’en vrai je ne suis pas si terrible! (Rires)

Être femme au foyer, ce n'est pas la tasse de thé de Magdalena Martullo-Blocher.

Benutzer-Kommentare

Articles liés

Saïda Keller-Messahli

Saïda Keller-Messahli: «Dans les mosquées en Suisse, on fait de la politique»

Louise Morand

Louise Morand: «L'État est un mal nécessaire»

Martin Michelet

«En défendant nos valeurs, nous défendons nos intérêts»

Fisnik Maxhuni

L’identité multiple