11 juin 2020

Mariages en suspens

Depuis le mois de mars, des milliers de fiancés ont dû stopper brusquement leurs préparatifs à quelques semaines, voire quelques jours, de la cérémonie. Quatre couples expliquent comment ils ont géré la situation.

Charlène Poulain et Dylan Cagnazzo: «On va peut-être un peu moins s'emballer sur l’idée de mettre les petits plats dans les grands.»
Charlène Poulain et Dylan Cagnazzo: «On va peut-être un peu moins s'emballer sur l’idée de mettre les petits plats dans les grands.»
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Il n’y a pas eu de mariages fin mars, cette année. Ni en avril, en mai ou même en juin, d'ailleurs… À cause du Covid-19, une multitude de fiancés ont dû suspendre brutalement leurs projets. Sans trop savoir comment organiser la suite. «Les mois les plus cotés sont mai, juin, juillet, août et septembre, c’est là qu’on fait généralement les deux tiers des mariages de l’année, souligne Florence Duvoisin, responsable de l’Office d’état civil de l’arrondissement de Neuchâtel. Mais cette fois-ci, en l’espace de vingt-quatre heures, on a mis à bas tout notre agenda: les préparations de mariage, les mariages, les déclarations de reconnaissance, les naturalisations, ça a été vraiment brutal. On a ainsi annulé une dizaine de cérémonies pour le mois qui s’ouvrait et une vingtaine de rendez-vous pour les préparations de mariage.»

Le casse-tête des prestataires

Sachant qu’environ 40 000 mariages sont célébrés chaque année en Suisse – 38 200 exactement en 2019 –, on peut imaginer que plusieurs milliers ont sans doute été mis en suspens depuis le 16 mars. Et ce, au moins jusqu’aux semaines à venir. «J’avais beaucoup de rendez-vous en mai et juin, confirme Emmanuelle Cavigelli, organisatrice de mariage à Villars-sur-Glâne. Heureusement, comme je n’avais pas encore beaucoup de dates prévues en août, certains clients ont pu repousser. D’autres ont préféré reporter à l’année prochaine. Il y a une forte frustration chez certains, car le mariage comporte une grande part d’émotionnel. Et au bout d’un moment, le fait de ne pas savoir quand se terminera cette période de distanciation casse tout romantisme.» - «J’ai déjà pas mal de réservations pour ces prochains mois et pour l’an prochain, mais sans savoir si on pourra les maintenir ou pas, déplore pour sa part Jérémy Sauterel, photographe de mariage et créateur d’Émotions-Photos, à Villaz Saint-Pierre. Les gens s’y prennent généralement de plus en plus tôt pour réserver, et on voit que les mariages ont lieu désormais aussi plus tard dans l’année, jusqu’à mi-octobre et parfois en hiver.»

Repousser oui, mais à quand?

C’est bien la solution que devront peut-être choisir ceux qui désirent éviter de payer une nouvelle fois les émoluments de la procédure préparatoire de mariage. «Le délai de trois mois défini par la loi, au cours duquel les couples peuvent célébrer leur union, a été assoupli pour la période du Covid 19, explique Florence Duvoisin. Tous ceux qui ont réalisé la procédure préparatoire au mariage avant le confinement, cette dernière arrivant à échéance avant même d’avoir pu célébrer le mariage, verront le délai légal prolongé moyennant une confirmation de leur déclaration. Cela sans frais supplémentaires. Il sera dès lors possible de célébrer le mariage à une date ultérieure, mais au plus tard jusqu’au 31 décembre 2020. Si les fiancés préfèrent reporter à l’an prochain, ils devront à nouveau effectuer toute la procédure à leurs frais.»

C’est ainsi que l'état civil de l’arrondissement de Neuchâtel, comme tous les autres dans le pays, se prépare «à une vague de demandes» ces prochaines semaines, en soulignant toutefois que «les mesures barrières sont toujours d’actualité, avec un nombre de personnes limité et une conservation des distances».

Pour contrer les incertitudes et la frustration liée à ces dispositions réglementaires, Emmanuelle Cavigelli propose pour sa part un «elopement», une petite escapade amoureuse avec célébration laïque, pique-nique raffiné et photographe, de manière à ce que les jeunes couples «se soient déjà au moins mariés dans leur cœur cette année». Certains couples, eux, ont décidé de considérer ces mois de flottement comme une chance. Et d’en profiter pour transformer leur futur mariage – ou alors pour l’annuler, estimant finalement que leur bonheur en duo ne dépend pas forcément d’une cérémonie. 

«Cela nous donne plus de temps pour peaufiner l’événement»

Sylvia et Vincent Abrezol, Lutry

Mariage prévu le 28 juin 2020, repoussé à l’été-automne 2021.

Pour Vincent et Sylvia, «c’est comme organiser deux mariages, avec uniquement les avantages».

Sylvia: Vincent m’a fait sa demande dans un magnifique restaurant, un soir d’août 2019, durant nos vacances en Espagne. Nous allons régulièrement en vacances là-bas, car je suis espagnole par ma maman. Nous avons alors discuté pour savoir comment organiser le mariage, et sommes rapidement tombés d’accord sur le fait que nous souhaitions le célébrer dans ce pays. Il nous restait encore environ une semaine de vacances et nous en avons profité pour visiter quelques domaines. Nous avons eu un coup de cœur pour l’un d’eux et la date a été fixée au 28 juin 2020.

Vincent: J’ai réalisé tard que le mariage ne pourrait avoir lieu le jour prévu. J’ai eu de l’espoir jusqu’au bout. Mais la situation est délicate et nous ne voulons pas mettre en danger nos familles et amis. Sylvia, elle, a réagi très différemment en prenant rapidement les devants.

Sylvia: Dès mars, c’était clair pour moi qu’il fallait trouver un plan B. J’ai contacté le domaine pour discuter de nouvelles dates. Cela ne sert à rien de forcer et faire un mariage à la va-vite. La vie nous impose cette façon de vivre, c’est à nous de nous adapter, d’être créatifs et faire en sorte que la fête soit encore plus belle l’année prochaine.

Vincent: C'est en effet contradictoire d’imaginer fêter un mariage tout en respectant les consignes de sécurité. Reporter était donc la meilleure décision à prendre.

Sylvia: Pourtant, nous étions prêts, il ne manquait plus que quelques détails logistiques...

Vincent: Nous avions fait notre dernier voyage en Espagne le 14 février dernier, pour le choix du menu. C’était un très beau moment. 

Sylvia: Nous sommes certes un peu tristes, mais néanmoins très chanceux: nos proches et nous-mêmes n’avons pas été touchés par ce virus. Et nous relativisons beaucoup. Nous avons la santé, nous nous aimons cette année et nous nous aimerons encore l’année prochaine.

Vincent: Cela nous donne plus de temps pour peaufiner l’événement. Faire de ce jour un moment inoubliable, aussi pour nos proches, qui ont la gentillesse de faire le déplacement pour cet événement.

Sylvia: Nous voulions faire un site internet, et comme nous avons maintenant plus de temps, nous pensons à quelque chose de plus élaboré. Nous pourrons également tester un nouveau menu, et cerise sur le gâteau: ma sœur étant enceinte, mon neveu sera présent l’année prochaine et pourra porter les alliances avec les demoiselles d’honneur… J'aime dire que c’est comme organiser deux mariages, avec uniquement les avantages.

«L’officier d’état civil nous a mariés au pied levé»

Maeva et Dorian Le Brun, Domdidier

Mariage civil célébré comme prévu le 17 avril 2020.

Mariage religieux prévu le 18 avril 2020 et repoussé au 18 juillet 2020.

Maeva et Dorian sont passés par plusieurs phases. Maintenant, ils ont surtout hâte de célébrer leur union.

Maeva: Dès qu’on a su que tout allait être bloqué, on a décidé de contacter tous les gens pour trouver une autre date cet été. Ce qui était le plus important pour nous, c’était surtout le photographe, l’endroit où on faisait la réception et l’église. Tout était disponible le 18 juillet, sauf l’église. Ce n’était pas dérangeant, car à la base, on avait réservé la collégiale de Neuchâtel, qui est en rénovation et dont seule la moitié est accessible. Du coup, on en a profité pour changer d’église et on a choisi celle de Morat, ma commune d’origine. Elle est bien placée, hyper sympa, a la taille nécessaire et est libre à la bonne date!

Dorian: On était tellement déterminés à nous marier cette année qu’on aurait de toute manière trouvé une solution! On était à bout touchant, et quand la cérémonie s’éloigne tout à coup aussi brutalement, c’est dur… On était d’abord en colère, puis un peu tristes. Maintenant, on a simplement hâte que ça arrive!

Maeva: C’est vrai qu’on a eu de la chance. Étant donné qu’on a choisi des prestataires qu’on connaît assez bien, on a pu changer facilement de date sans frais, heureusement. Bon, ce sera finalement des fleurs d’été pour la décoration. Et la gravure dans les alliances indique le 18 avril. Mais tant pis, on s’est dit qu'on allait garder l’inscription telle quelle et que ça nous ferait un souvenir.

Dorian: On a aussi eu de la chance pour le civil…

Maeva: Oui, j’avais téléphoné fin mars pour demander ce qui se passait. On m’avait alors dit que les mariages n’étaient pas annulés, mais devaient se dérouler uniquement avec les témoins et éventuellement un photographe. On arrive donc le 17 avril à 16 h au château d’Estavayer tout bien habillés: mais la salle est fermée et il n’y a personne… Nous sommes tombés sur l’officier d’état civil, qui a réalisé qu’il avait oublié de nous avertir! Comme il avait tous les documents, il nous a proposé de patienter vingt-trente minutes et de nous marier quand même.

Dorian: Il a officié comme ça, en s’excusant de ne pas être rasé et d’être en habits de ville. On le remercie, car du coup on a pu directement fixer une autre date pour la cérémonie religieuse. Pour le voyage de noces, nous n’avons rien pu organiser. À la base, on avait prévu cinq jours à Rhodes juste après le mariage, et on voulait partir aux États-Unis début juillet, durant nos vacances d’été.

Maeva: On est déjà allés deux fois là-bas et c’est là que Dorian m’a fait sa demande en mariage. On a bien fait d’attendre et de ne rien réserver, car ça nous tient à cœur d’y aller dans de bonnes conditions. On espère pouvoir s’y rendre d’ici l’année prochaine!

«On va certainement partir sur quelque chose de nouveau»

Charlène Poulain et Dylan Cagnazzo, Echallens

Dates de mariage prévues: 17 avril (civil)
et 30 mai (religieux)

Dates effectives: à voir…

Forcés de repousser leur mariage, Charlène et Dylan prévoient de faire les choses plus simplement.

Charlène: «On est fiancés depuis le 1er janvier 2019, et on avait commencé à se préparer depuis le mois de novembre dernier. On était tout prêts pour le civil le 17 avril. Mais le 17 mars, on nous a appelés pour nous avertir que tout était annulé.»

Dylan: «C’est moi qui ai reçu l’appel et cela m’a fait un choc, mais sans que je sois vraiment surpris, vu les circonstances. On a eu tous les deux un contrecoup un peu plus tard.»

Charlène: Moi j’y croyais encore, je pensais simplement repousser de deux semaines et me marier au civil début mai. Mais on a pas mal de famille qui devait venir d’Italie et de France, et quand on a parlé avec la première, elle nous a dit qu’elle ne pouvait pas venir. C’est seulement là que j’ai réalisé qu’il n’y avait rien à faire pour l'instant.

Dylan: Hormis le lieu, tous les paiements des prestataires se font le mois précédent. On n’a donc pas eu de souci à ce niveau-là, heureusement.

Charlène: Les choix étaient faits, mais rien n’était encore concrétisé, ce qui fait qu’on a perdu uniquement les faire-parts… et du temps! On avait aussi fait un shooting pré-wedding avec notre photographe, mais on a décidé de tout reporter à plus tard, on ne sait pas encore très bien quand… Quant au lieu qu’on avait choisi, il propose le traiteur, les nuits d’hôtel, tout. Et comme il fermait aussi, il a accepté de nous rembourser. Cela nous permet d'être plus libres pour la suite.

Dylan: Durant ces dernières semaines, on est passés par toutes les étapes de réflexion, sans être forcément d’accord: on s’est demandé si on allait refaire une grande fête ou pas, de la même manière ou différemment… Charlène s’est investie plus que moi dans l’organisation, on devait être une centaine de personnes. Elle n’avait plus la force de se dire qu’on allait recommencer tout ça. Maintenant, ça se tasse gentiment…

Charlène: Mais en fait, pour l’instant, on n’a pas encore pris de décision. On laisse ce COVID passer, et on verra après… On ne va pas réduire le nombre d’invités, mais du coup, on va peut-être un peu moins s’emballer sur l’idée d’héberger tout le monde et mettre les petits plats dans les grands. On s’était beaucoup préoccupés du bien être de chacun, mais on se rend compte qu’on s’est trop inquiétés et je pense qu’on fera finalement un mariage plus simple.

Dylan: Ce qui est sûr, c’est qu'on va certainement partir sur quelque chose de nouveau, on se met d’accord peu à peu. Plus le temps passe, plus on se demande même si on va vraiment faire le mariage en 2021, pour faire les choses bien et être sûrs que tout le monde profite de la journée.

Charlène: On s’est dit que le thème, son costume de mariage et ma robe, ainsi que le voyage, on les garde parce que c’est nous. Pour le reste de l’organisation, ce sera à prévoir plus tard.

Dylan: Je pense que cette situation est l'occasion pour beaucoup de gens, du moins je l’espère, de voir les choses de manière un peu plus simple à l’avenir. Et ça commence par le mariage, ce qui n’est pas plus mal. Ça sera cool, on fera les choses tout aussi bien… mais quand, ça, ça reste à voir!

«L’état civil nous a mariés par vidéoconférence»

Zyrine et Jérôme Risse, Avenches

Mariage civil célébré à la date prévue du 24 avril 2020, et fête repoussée au 24 avril 2021.

Pour Zyrine et Jérôme, le cauchemar s’est finalement transformé en une expérience qu’ils ne sont pas près d’oublier.

Jérôme: L’état civil nous a appelés en mars pour annuler et c’était vraiment le cauchemar: Zyrine a des papiers Schengen parce qu’elle travaillait à Singen, en Allemagne. Mais elle avait quitté son travail et son visa arrivait à terme. Elle avait trouvé un travail au Inselspital pour début juin, mais ce dernier a annulé le contrat puisque le mariage l’avait également été. Puis soudain l’état civil nous a retéléphoné pour nous proposer de faire le mariage par vidéoconférence. Au début, j’ai cru que c'était un gag, mais on a ensuite accepté. Zyrine a alors appelé l’Inselpital, qui lui a immédiatement renvoyé le contrat. Et tout s’est arrangé.

Zyrine: Ma famille a suivi notre mariage sur tablette depuis Vienne, la famille de Jérôme et des amis par téléphone et l’état civil nous a appelés par vidéoconférence, ainsi que nos témoins. J’avais une robe blanche, mais pas celle prévue à la base.

Jérôme: J’ai trouvé l’initiative de l’état civil très bien, parce qu’on avait déjà fait graver les alliances. La cérémonie a duré quinze minutes et on a enregistré la vidéo de ce qui se passait à l’écran. J’ai demandé à mon témoin et à celle de Zyrine de faire la même chose. Mon témoin va faire un montage vidéo qu’on pourra montrer à tout le monde après, ce sera rigolo.

Zyrine: Au départ, on avait planifié l’état civil à 16 h 30, puis on devait faire la fête avec une quarantaine de personnes à l’Hôtel des Bains, à Yverdon. C’est vraiment dur d’avoir tout organisé et que ça s'arrête si soudainement. Mais bon, finalement, tout a fonctionné…

Jérôme: Ce qui est affreux, c’est qu’on a envoyé les invitations deux semaines avant tout ça, les gens ont eu le temps de nous confirmer qu’ils venaient et on a dû tout annuler… L’hôtel m’a proposé de nouvelles dates en juillet, mais mes parents ne vont pas encore sortir, car ce sont des personnes à risque et ils ont très peur. Zyrine a aussi dans sa famille des personnes relativement âgées, qui ne viendront pas non plus. Et si on ne peut pas se féliciter en se serrant dans les bras, ça n’en vaut pas la peine. Nous avons donc fixé directement le 24 avril de l’année prochaine avec l’hôtel. On pourra ainsi au moins fêter notre premier anniversaire avec tout le monde, et je pourrai enfin voir la robe de mariée…

Zyrine: Normalement, notre voyage de noces était prévu pour septembre, mais on ne voit pas l’intérêt de le faire avant la fête. On va plutôt rester par ici cette année et les Maldives attendront l’an prochain…

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