29 avril 2016

«On se chamaille comme deux frères, mais au fond, nous nous aimons»

Elle accuse les Suisses de racisme anti-français. Mais la journaliste toulousaine Marie Maurisse en veut surtout aux politiques des deux pays qui ne font pas grand-chose pour pacifier notre cohabitation avec ces travailleurs français qui ont déferlé sur nos routes et nos emplois.

Marie Maurisse avec un T-shirt rouge avec la croix suisse dessus
Pour Marie Maurisse, la Suisse, longtemps moquée par son grand voisin, prend sa revanche sur la France.
Temps de lecture 8 minutes

Pourquoi vous êtes-vous intéressée à notre relation avec les Français?

Je suis en Suisse depuis sept ans. J’y travaille, ma fille y est née. Aujourd’hui, je m’y sens chez moi, mais l’acculturation n’a pas été sans mal. Ecrire un livre («Bienvenue au paradis!», Marie Maurisse, Ed. Stock, disponible sur exlibris.ch, ndlr.) m’a permis de prendre du recul, de regarder le chemin parcouru. Et puis il me tenait à cœur de raconter la vraie vie des Français qui viennent en Suisse pour des raisons économiques, et qui parfois sont victimes de discriminations.

La libre circulation a été un peu imposée aux Suisses. Il est assez logique qu’elle provoque quelque grogne, non?

La libre circulation est positive pour l’économie suisse, mais il vaut mieux l’encadrer. Les plus touchés restent bien sûr les Suisses les moins bien formés et les plus fragiles. C’est très compréhensible. Mais

Franchement, en écrivant que les Français sont ici comme les Roms en Italie, vous cherchez surtout à provoquer, non?

Non, tous ceux que j’ai rencontrés m’ont parlé de ce sentiment de ne pas toujours être le bienvenu, de ces remarques parfois taquines, parfois franchement agressives:

Là, vous venez de vous faire plein d’amis suisses supplémentaires…

Non, mais les Français ne sont pas plus paresseux que les autres, soyons sérieux. Il faut arrêter avec ce cliché. D’autant plus que c’est grâce aux Français que les entreprises suisses fonctionnent aujourd’hui. Même Economiesuisse le reconnaît.

En fait, votre livre va au-delà de la dénonciation de ce racisme anti-français, non?

D’abord, je ne cherche pas du tout à donner des leçons. La France ne fait pas mieux que la Suisse en matière de rapport à l’étranger. Ce qui m’intéresse, c’est de parler de ces Français devenus des immigrés. Lorsqu’ils s’expatrient dans ce pays voisin qui est la Suisse, au fonctionnement politique et social bien différent, ils deviennent des étrangers. Sans forcément s’y attendre puisqu’ils parlent la même langue et imaginent la Suisse romande comme une petite France. C’est une expérience singulière, qui fragilise. Tous les gens que j’ai rencontrés se retrouvent dans cette situation.

Situation que vous avez vous-même vécue?

Mais oui. La Suisse n’est en fait pas facile à décrypter. Même si maintenant j’en ai saisi les codes et subtilités.

N’y a-t-il quand même pas davantage de similitudes entre un Savoyard et un Genevois qu’entre ce même Savoyard et un Parisien ou un Marseillais?

Parmi les nombreuses personnes que j’ai rencontrées pour ce livre, il existe comme une distinction entre les frontaliers du cru, qui se sentent proches des Suisses, et ceux venus de Bretagne ou de Marseille. Les habitants de l’Ain, de la Haute-Savoie, du Jura entretiennent un discours discriminant à l’encontre des nouveaux frontaliers qui viennent de beaucoup plus loin, parfois de l’autre bout de l’Hexagone: ils leur repro­chent d’arriver sans connaître la culture de la région et d’être uniquement attirés par l’argent. Les frontaliers montagnards sont assez proches culturellement de la Romandie. Evidemment, il existe de grandes affinités. Reste qu’il y a aussi de grandes différences entre les deux pays. Dans le système politique, économique, syndical, la manière de vivre ensemble…

Marie Maurisse en train de mettre le T-Shirt rouge à la croix suisse.
Marie Maurisse estime qu'il y a aussi des tensions entre les frontaliers français et les Français nouvellement arrivés dans la région.

Cette animosité des Suisses envers les Français ne se concentre-t-elle pas sur les frontaliers?

Je crois que la Suisse a des comptes à régler avec les Français. Notamment sans doute parce qu’ils ont longtemps été les petits Suisses dont le grand voisin se moquait gentiment. Elle prend sa revanche. Les frontaliers constituent la cible la plus facile. Mais l’animosité se manifeste aussi envers les Français résidant en Suisse. Comme quand on entend que les Français sont râleurs, tire-au-flanc, qu’ils se pistonnent entre eux, qu’ils pensent avant tout à l’argent, qu’ils viennent juste ici pour en tirer un salaire et dépensent quand même en France, etc.

Ces frontaliers ne sont-ils pas tout aussi critiqués chez eux, par leurs voisins qui continuent à travailler en France et dont certains doivent déménager parce que le pouvoir d’attraction des salaires suisses fait grimper les prix de l’immobilier?

D’abord près de 35% des personnes salariées dans les départements voisins de la Suisse travaillent ici. Cela contribue à faire tourner l’économie locale. Et ce ne sont pas les frontaliers qui font grimper les prix de l’immobilier, mais l’essor économique suisse qui augmente les prix à tous les niveaux parce qu’il faut bien que les gens se logent quelque part. La plupart des foyers en France voisine sont composés d’au moins un frontalier. C’est soit le papa, soit la maman qui franchit la frontière tous les matins.

Des deux côtés, le monde politique ne se préoccupe donc pas suffisamment de cette situation?

Oui, pour moi, ces incompréhensions, ces mauvaises humeurs qui se cristallisent sur l’autre sont la conséquence de carences politiques. C’est parce qu’il n’y a pas eu de politique de grand ensemble franco-suisse que nous sommes confrontés à des situations de déséquilibre qui pèsent sur la vie des gens au quotidien. Et l’on sait bien que la centralisation française n’invente pas grand-chose pour les régions. Les frontaliers sont une petite minorité pas très considérée par Paris.

Vous notez que la plupart des Français arrivés en Suisse se montrent très critiques envers la France. Pourtant très peu d’entre eux souhaitent acquérir le passeport à croix blanche. Comment l’expliquer?

Je me suis posé la même question. Beaucoup, très déçus de la France, m’ont dit qu’ils allaient rendre leur passeport français. Ils sont convaincus par cette Suisse qui fonctionne, qui a des emplois, qui reste un pays sûr. Au final très peu franchissent le pas. Je pense que c’est précisément en raison des différences culturelles très importantes entre nos deux pays.

Votre éventail de portraits est large, sauf peut-être du côté des directeurs et autres cadres supérieurs, pourquoi?

Mon but était de décrire différentes situations, différents profils. Je n’ai pas trop traité les expatriés travaillant dans des grands groupes, avec des salaires très élevés. Ils sont en Suisse comme ils seraient à Los Angeles. J’en ai rencontré, mais ce n’était pas très intéressant parce qu’ils n’ont aucun véritable rapport avec ce pays.

Parmi ces chocs culturels qu’un Français peut ressentir en Suisse romande, vous relevez la manière de communiquer. En quoi sommes-nous si différents?

Le Français se livre. Les Suisses sont des gens pudiques. Ils ont le contact physique moins naturel. Ici, je ne fais plus jamais la bise, à Paris vous passez votre journée à cela, y compris professionnellement. Et puis il y a des codes à respecter dans la conversation. Au départ, on va facilement parler d’autre chose que des sujets importants, comme pour se jauger. La question de l’origine arrive assez rapidement, parce qu’elle est de celles qui comptent. En France, dans une soirée avec des personnes d’origines très diverses, elle peut n’être jamais posée. Et enfin

Marie Maurisse avec le T-shirt rouge à croix suisse qui lui couvre le visage.
Pour aucun des deux pays il ne sert de se voiler la face...

Comment une Suisse aussi multiculturelle pourrait-elle se montrer raciste avec ses plus proches voisins qui, en plus, partagent la même langue et la même culture francophone?

Je l’explique en faisant référence au travail d’une chercheuse de l’UNIL.

Mais n’était-ce pas un peu pareil avec les saisonniers des années 50?

Sans doute. Sauf qu’il s’agissait d’une main-d’œuvre populaire et mal formée. Alors que certains Français sortent de hautes écoles et font tourner l’économie suisse. Pendant un moment, le Français a dirigé. Maintenant, il vient aussi pour être serveur ou ouvrier. Et il vient parce qu’il a besoin de gagner sa vie. Il est plus facile à critiquer que l’ingénieur qui a créé sa start-up. Mais ce n’est pas l’enfer que je décris. Il y a des gens qui sont très accueillants et chaleureux, d’autres moins.

D’ailleurs, vous-même semblez très bien ici…

Oui… on me le fait souvent remarquer en ce moment. On peut aimer un pays et le regarder avec distance tout en ayant envie de continuer à y vivre. Et je suis aussi très critique envers la France, ce qui ne m’empêche pas de l’aimer. Au fond, Français et Suisses, nous nous aimons. Et comme deux frères qui se chamaillent, on gratte là où ça fait mal chez l’autre. L’ennui, c’est que l’absence de prise en charge politique jette de l’huile sur le feu.

Texte: © Migros magazine | Pierre Léderrey

Photographe: François Wavre

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