Marion et le Père Noël

Bénédicte Gandois Crausaz, de Cossonay (VD), est la grande gagnante de notre concours d’écriture de cette fin d’année 2018. Elle remporte un bon d’achat Migros de Fr. 500.-. Nous publions ici son texte.

Illustration de Noël
Le conte de Bénédicte Gandois Crausaz, de Cossonay (VD), a séduit le jury de Migros Magazine.

Me voilà coincée pour cinq semaines au moins à La Chaux. Et encore, quand je dis «à La Chaux», c’est pour ne pas affoler mes copines. En fait, il faut imaginer la ferme la plus isolée qui soit. Plus campagne que ça, tu meurs! Cinq semaines! Avec le doux dingue qui me sert de grand-père et ma grand-mère férue de modernité et de communication.

Le pire, c’est que ce n’est pas la première fois que mes parents m’abandonnent au moment des fêtes de fin d’année. Je suis grande, j’ai quatorze ans, certes, mais… - Tu y seras bien, ils vont te gâter, ils t’adorent, tu es leur seule petite-fille, m’avait chuchoté Maman avant son départ. C’est un peu vrai. Maman a tragiquement perdu son frère à l’âge de douze ans. Elle reste leur seul enfant, et moi leur seule petite-fille.

L'amoureux de Marion ne semble pas pressé de lui envoyer un doux message... (illustration: Sylvie Serprix).

Mais, pendant ce temps-là, elle part sauver la planète. Une mission humanitaire, pour changer, organiser la reconstruction après le passage des ouragans dans les îles des Caraïbes. L’humanitaire… et moi, dans tout ça? Mamie m’amène en voiture à l’école, et je rentre en train. Oui, encore heureux que je n’aie pas dû changer d’école pour l’hiver! Mais, franchement, le trajet jusqu’à Lausanne, c’est long, le matin.

Ce qui m’ennuie le plus, c’est qu’aujourd’hui commencent les vacances de Noël. Ma meilleure amie Chloé part au ski, mon amoureux Benjamin est chez ses grands-parents à l’autre bout du pays, et même cette pimbêche d’Alexia est absente – ils passent les fêtes à Berlin. Le temps va me sembler long, je le sens. De temps en temps, je reçois des Whatsapp de Chloé: «Tu tiens le coup?» J’ai juste envie de balancer mon Natel par la fenêtre. Allez, il faut se décider. C’est passé dix heures, et je descends l’escalier de la vieille ferme et aperçois ma grand-mère penchée sur les paperasses qui jonchent son bureau. Des dizaines de lettres – mais à qui écrit-elle donc pour recevoir tant de courrier – et toute son attention absorbée par son ordinateur. Ses deux Natels en charge sur un coin du bureau, et une pile de magazines près de la chaise. Il y a même des catalogues de jouets en français et en allemand.

La grand-maman de Marion est décidément très absorbée par son courrier(illustration: Sylvie Serprix).

Je hausse les épaules. J’espère juste pour les cadeaux qu’elle se souviendra que je n’ai plus huit ans. - Où est Papi? demandé-je brusquement. - Au jardin, bien sûr! répond-elle. Je glisse un œil dehors. Personne. Il doit être fourré dans sa vaste cabane à outils. Il l’adore et en prend tellement soin qu’on dirait un petit chalet – une résidence secondaire. Je remonte dans ma chambre. La tournée des réseaux sociaux m’occupe une bonne heure. Toujours ça de pris. Je m’énerve sur les selfies de Chloé sur Instagram: sur les pistes, mangeant une fondue, avec ses cousins et cousines… Et Benjamin qui n’a pas encore répondu à mon Whatsapp alors qu’il l’a lu – il est coché en bleu, il l’a donc bien lu, à 9 h 53, même! Je sais bien que les garçons ont horreur qu’on les colle, mais là, tout de même! Deux jours sans nouvelles!

Pour un peu, j’aurais presque envie de demander au Père Noël de m’offrir un message de mon amoureux!

Marion

Ça y est. Je deviens aussi timbrée que ma grand-mère. Durant l’après-midi, j’essaie de lire un peu. Histoire de. C’est en voyant par hasard mon grand-père sortir de sa cabane vers les cinq heures, à la nuit tombante, que j’ai soudain un étrange pressentiment. En m’approchant de la fenêtre, je l’ai vu fermer soigneusement la porte, vérifier à deux fois qu’elle était bien fermée, puis sautiller comme un gamin de deux ans. Dingue. Dingue, oui, mais? Quel secret renferme- t-il? Tout à coup, des souvenirs de faits divers envahissent mon esprit. Marion, arrête, tu déconnes. Mais… cette cabane, ce grand-père secret, avec qui je n’ai jamais réussi à vraiment discuter, ce fils décédé il y a des années dans des circonstances inconnues… Il me faut en avoir le cœur net.

Le lendemain, habillée chaudement, je me glisse en douce dehors dans la fin de la nuit. En faisant le tour de la cabane-chalet, je découvre une fenêtre mal fermée. Un petit coup sec, allez, Marion! et hop, je me faufile à l’intérieur. Je tremble. Je suis stupide, je n’ai pas pris mon téléphone. Ni de lampe. J’ai tellement peur de ce que je pourrais découvrir que je manque de m’évanouir. Là, je brave l’interdit le plus interdit de mon enfance. Autour de moi, je devine un établi, des odeurs de colle et de bois, et des formes diverses. Et d’innombrables boîtes. Un cliquetis, une toux rauque…

Papi arrive! Je me sens mal tout à coup. Et s’il allait faire une crise cardiaque en me voyant? Quelle excuse aurais-je devant ma mère? Quand la porte s’ouvre, je me dresse d’un bond: - Papi, je… - Hein? Mais… Marion? C’est toi? Tu m’as fait une de ces peurs! Il est si surpris qu’il doit s’appuyer au chambranle de la porte et ne pense pas à me gronder. - Papi, dis-moi la vérité. C’est quoi, ce fatras, ici, c’est pas une cabane de jardin, ça! La lumière du jour commence à caresser le contour des objets.

Papi allume la lampe, faisant apparaître jeux, cartons, colis, papiers cadeaux. - Marion, je… Voilà, je suis le Père Noël. - Papi, arrête, je ne suis pas un bébé! - Oui, bien sûr, tu as droit à la vérité. Il n’existe pas un seul Père Noël. Nous sommes nombreux. Sinon, on ne s’en sortirait pas, même avec un zeste de magie. Il m’énerve vraiment, là. - Arrête, je ne suis pas débile! - Et ta grand-mère, c’est la fille du septante-neuvième Père Noël d’Olten. Tu crois qu’elle fait quoi, toute la journée? Elle répond au courrier. - Mais les cadeaux, tout le monde sait bien qu’ils sont achetés! Une moue se dessine sur ses lèvres. - Moui… La plupart des parents font ainsi.

Mais il en est qui croient toujours à la magie de Noël et continuent de faire appel à nous.

Marion
Marion se trouve embraquée dans une drôle d'histoire de famille … (illustration: Sylvie Serprix).

Je reste coite. Papi me fait un bol de chocolat chaud et se met au travail. Sans même m’en rendre compte, quelques instants plus tard, je me retrouve en train de l’aider. Je prépare les paquets, je colle les étiquettes… Je n’en reviens pas. Je ne réalise pas ce qui se passe. Pincez-moi, je veux redescendre sur terre! Le lendemain matin, la neige a commencé à tomber. Chloé m’a envoyé plein de smileys, étonnée que je n’aie pas répondu à ses messages de la veille. Elle me croit fâchée. Chloé, si tu savais... Mais que lui dire? «C’est moins terrible que j’imaginais» «Raconte!» «Je fais des trucs sympa avec mes grand-parents. Finalement, les vieux, c’est sympa.»

Marion a désormais un précieux secret de famille à garder (illustration: Sylvie Serprix).

Le sourire aux lèvres, je me précipite au jardin. Mon grand-père m’attend. Il semble soudain si sage, si lumineux. Comme si de m’avoir révélé son secret l’avait soulagé d’un grand poids. - Et Maman, elle le sait? lui demandé-je. - Oui, bien sûr. Mais… Elle n’a jamais voulu reprendre le flambeau. Tu sais… on est Père Noël de père en fils ou en fille… Après la mort de Charles, elle n’a plus jamais voulu fêter Noël. C’est comme ça. - C’est pour ça qu’elle s’arrange souvent pour être à l’autre bout du monde à cette période? - Oui. Marion… j’aimerais vraiment que tu viennes travailler avec moi. Je souris. Cela paraît tellement dingue, mais… oui, j’en ai envie. Quand je reviens à la maison le soir, je me sens en paix dans le silence et la neige paisible. Finalement, on est bien, près du bois, face aux contreforts brumeux du Jura. Mon Natel clignote sur mon lit: «Marion, ça fait tellement rétro de dire ça, j’ai presque honte: je t’aime.»

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