10 octobre 2018

«Les animaux sont le sel de la vie»

Affection sincère d’un côté, exploitation brutale de l’autre: selon Markus Wild, notre rapport aux animaux a toujours été ambivalent. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, le philosophe évoque la consommation de viande, les espèces menacées et les droits fondamentaux pour les vertébrés.

Markus Wild
Une équipe de choc: Markus Wild, professeur d’éthique animale, et son chien «Titus», qui l’accompagne même à l’université. (Photo: Désirée Good)
Temps de lecture 8 minutes

Markus Wild, chez vous, seuls «Titus» et vos chats mangent de la viande. Les professeurs d’éthique animale sont-ils nécessairement végétariens?

En principe, oui. C’est le cas de la plupart des philosophes qui s’interrogent sérieusement sur notre rapport aux animaux

Quand avez-vous changé de régime alimentaire?

En 2011. Et il y a un an, je suis même devenu végétalien, tout en conservant une certaine souplesse: il m’arrive de faire des exceptions, par exemple lorsque je suis invité.

Avez-vous parfois du mal à vous passer complètement des produits d’origine animale?

Rien ne me prédestinait à faire ce choix, car je suis issu d’une famille de paysans et de bouchers. J’ai de temps en temps envie d’un saucisson, mais c’est un peu comme arrêter de fumer: au début, il faut résister, et puis on s’habitue.

Nous les considérons toujours comme des objets. C’est là le fond du problème

Markus Wild

Notre rapport aux animaux est tout à fait schizophrène: nous chérissons les uns comme des membres de notre famille, ­tandis que nous exploitons les autres à des fins industrielles. Comment pouvons-­nous être si affectueux et si cruels à la fois?

Cela n’a rien de nouveau: 90% des peintures pariétales, vieilles de 30 000 ans, mettent en scène des animaux, et la grande fidélité aux détails qui les caractérise laisse penser qu’à l’époque les hommes entretenaient un lien très étroit avec eux. C’est la preuve de l’amour qu’ils leur portaient, mais aussi de leur sens de l’observation et de leur expérience de la chasse. Dans certaines cultures, les animaux étaient sacrifiés après avoir été traités avec vénération. Nous avons toujours été partagés entre une affection sincère à leur égard et la tentation de les exploiter et de les brutaliser. Mais quelle que soit notre attitude, nous les considérons toujours comme des objets. C’est là le fond du problème.

Que voulez-vous dire?

Ils ne sont jamais perçus comme des êtres à part entière; ils n’existent à nos yeux qu’à travers la relation que nous entretenons avec eux, qu’il s’agisse des animaux de compagnie, censés nous apporter du réconfort, des animaux sauvages ou des animaux de rente tels que les vaches, qui doivent nous fournir de la viande et du lait. C’est ainsi que nos liens se sont construits.

Nous consommons encore beaucoup de viande, alors que nous connaissons les conséquences néfastes de l’élevage de masse, notamment sur l’environnement...

Les êtres humains sont éminemment contradictoires. Ils peuvent fondre devant un troupeau de jeunes bovins croisé lors d’une promenade puis manger une escalope de veau quelques heures plus tard sans établir de relation entre les deux. Ce mécanisme de dissociation permet d’accorder une valeur plus ou moins grande aux animaux en fonction de la situation. De plus, nous nous raccrochons volontiers à l’image d’Épinal selon laquelle toutes les vaches suisses vivent paisiblement à l’alpage. Cela nous donne bonne conscience.

N’est-ce pas aussi une question d’habitude?

Si, tout à fait. D’un point de vue historique, la consommation quotidienne de viande correspond à une évolution récente, qui coïncide avec le développement de l’élevage de masse au début du XIXe siècle et l’élévation du niveau de vie. Le coût de la viande a ainsi scandaleusement baissé, au détriment des animaux.

Pensez-vous que les alternatives artificielles pourront s’imposer?

Oui, mais les coûts de fabrication demeurent trop élevés. Et le principe même de la substitution est problématique: une belle pièce de boucher est encore perçue comme le summum de la gastronomie. Nous devons nous défaire de cette idée pour ne plus considérer le végétarisme comme un sacrifice insurmontable.

Vous avez également critiqué les zoos. Pourtant, en observant les enclos modernes, on constate que beaucoup de chemin a été parcouru.

Les zoos de Bâle et de Zurich sont incontestablement gérés de manière responsable. Toutefois, il existe aujourd’hui encore en Europe des infrastructures où les animaux végètent dans des espaces exigus. Les espèces sauvages se porteraient bien mieux si tout l’argent consacré aux zoos était investi dans leurs habitats naturels.

Mais les zoos ne favorisent-ils pas l’empathie?

Pour moi, cet argument n’est qu’un prétexte. Les zoos sont avant tout un modèle commercial au service du divertissement. Ils permettent peut-être de sensibiliser les enfants à la cause animale, mais ils sont loin de posséder les vertus pédagogiques d’une découverte de la faune dans son milieu naturel ou au moyen de films et de livres. Je suis en outre interpellé par le fait que certains zoos vendent encore des produits à base d’huile de palme tout en faisant mine de défendre la préservation de l’habitat des orangs-outans.

Des millions d’espèces ont d’ores et déjà disparu. En quoi la prochaine extinction du rhinocéros ou de l’ours blanc nous affecterait-elle?

Ces animaux font partie de ce que la nature a produit de plus beau. Croiser un rhinocéros ou un ours blanc, c’est un peu comme avoir le bonheur de discuter avec une personne brillante ou de découvrir un roman fascinant. Ils sont porteurs de valeurs esthétiques qui sont le sel de la vie. Le simple fait de savoir que je pourrais apercevoir des castors dans la vallée rend mon existence plus intéressante. La vie acquiert une autre dimension: il s’agit de grandeur et de dignité, de quelque chose qui n’a pas de prix. Perdre cela par cupidité ou par ignorance serait une tragédie.

Avez-vous encore de l’espoir pour les espèces les plus menacées?

Cela dépend. De nombreuses mesures ont été prises en faveur des gorilles de montagne: étant donné qu’ils attirent les touristes et les investissements, ils sont aujourd’hui protégés par de véritables armées. Les ours blancs pourraient eux aussi survivre… sur la terre ferme. En revanche, je suis moins optimiste pour les rhinocéros, car il leur manque la diversité génétique indispensable à la pérennité de l’espèce. Je ne me fais pas non plus d’illusions sur le sort des orangs-outans: si le déboisement massif de la forêt primitive au profit des plantations se poursuit au même rythme qu’aujourd’hui, il n’en restera plus un seul en liberté dans vingt ans.

Pourrait-on sauver tous ces animaux si l’on s’attaquait efficacement au problème?

Absolument. Le lynx d’Europe en est un exemple probant: ce carnivore fait de nouveau partie de la faune suisse alors qu’il était fortement menacé.

L’extinction ininterrompue de petites espèces passe largement inaperçue. Seuls les grands animaux semblent capables d’ouvrir les cœurs et les porte-monnaies. Cela vous agace-t-il?

Ce qui m’agace, c’est qu’il serait très facile d’y remédier. Toutes les personnes possédant un jardin pourraient favoriser la biodiversité en y créant des habitats pour les amphibiens et les insectes. Mais le principal problème demeure l’agriculture.

Que devrait-on changer dans ce secteur d’activité?

Il faudrait se tourner davantage vers une production locale et biologique, qui utilise moins d’antibiotiques et de pesticides. Et accepter de payer un prix décent pour les denrées alimentaires au lieu d’acheter en grande quantité et de gaspiller. Les nombreuses initiatives politiques relatives à la consommation équitable, à l’agriculture durable, à la qualité de l’eau potable ou encore à l’interdiction de l’élevage de masse montrent toutefois que les mentalités sont en train de changer. D’ailleurs, il est de plus en plus probable que l’une de ces mesures finisse par être adoptée.

La question de la souffrance animale est-elle toujours controversée?

Tous les vertébrés ressentent la douleur – les truites comme les hommes – mais l’intensité de cette souffrance est sujette à débat. Certaines espèces semblent se remettre très facilement de leurs blessures, surtout les poissons.

  Les animaux éprouvent-ils de la crainte? Pressentent-ils ce qui les attend avant d’arriver à l’abattoir?

Imaginez que l’on vous entasse avec une foule d’autres personnes dans un véhicule puant et surchauffé: vous vous douterez que ce voyage n’annonce rien de bon. Nous ignorons si les vaches ou les porcs sont capables d’une telle intuition. En revanche, nous savons qu’ils peuvent avoir peur, même si ce sentiment est limité dans le temps, car ils ne se projettent pas dans l’avenir.

Saskia Stucki, une juriste suisse qui effectue des recherches à Harvard (USA), préconise l’instauration de droits fondamentaux pour tous les animaux, comme il en existe pour les êtres humains...

Pas pour tous les animaux, uniquement pour les vertébrés. Je suis tout à fait d’accord avec elle. Leur intégrité physique serait ainsi préservée et il deviendrait interdit de les tuer. Nous ne pourrions plus consommer de produits issus de leur abattage. Il nous resterait la viande artificielle, les insectes et la viande d’animaux morts naturellement. Cela dit, nous n’en aurions même pas besoin puisqu’il existe des protéines végétales d’excellente qualité.

Avec le recul, les excès de l’élevage de masse seront considérés comme des absurdités de l’Histoire, au même titre que la chasse aux sorcières

Markus Wild

Selon certains éthiciens, les générations futures seront aussi révulsées par l’exploitation animale que nous le sommes aujourd’hui par l’esclavagisme...

Je n’en doute pas, surtout en ce qui concerne les mesures d’optimisation les plus grotesques: pensez donc aux volailles qui ne cessent de perdre l’équilibre parce que leur poitrine est disproportionnée, aux vaches qui traînent d’énormes pis enflammés, aux truies à qui l’on ajoute des mamelles… Avec le recul, les excès de l’élevage de masse seront considérés comme des absurdités de l’Histoire, au même titre que la chasse aux sorcières.

Comment lutteriez-vous contre ces abus si vous étiez tout-puissant?

(Rires) La notion de toute-puissance m’effraie un peu. Je commencerais par faire instaurer des droits fondamentaux pour les animaux doués de sensibilité. Puis, peu à peu, je réduirais le nombre d’animaux de rente, je limiterais la consommation de viande et j’améliorerais les conditions d’élevage et d’abattage. En tant que démocrate, j’aurais fait adopter l’initiative sur les aliments équitables, l’élevage de masse et la sécurité alimentaire.

En tant que spécialiste de l’éthique animale, traitez-vous votre chien et vos chats différemment?

Je ne pense pas, même si j’ai déjà tenté de convertir Titus au végétarisme – en vain. En principe, les chiens devraient pouvoir se passer de viande, mais pas les chats.

«Titus» est même sur Facebook…

(Rires) Oui, et il arrive que des passants le reconnaissent dans la rue. Ils me demandent si c’est bien le chien de Facebook, puis ils veulent le caresser, ce qui n’est pas pour lui déplaire…

Il assiste également à vos cours magistraux…

Oui, car il aime être entouré d’êtres humains. Mais il y a une autre raison: en présence d’un animal, nos perspectives changent de même que les décisions sur les questions animales.

Comment «Titus» est-il perçu par vos étudiants?

Très bien. Il apporte un peu de légèreté aux cours les plus exigeants. Grâce aux visages en face de moi, je devine toujours ce qu’il est en train de faire dans mon dos. Il m’aide énormément par sa simple présence. Un jour, il aura sa propre chaire de professeur!

Défenseur convaincu de la cause animale, Markus Wild appelle à changer notre perception des bêtes, qui devraient selon lui être considérées comme des êtres à part entière et non plus comme des objets. (Photo: Désirée Good)

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