21 juin 2018

La culture, vecteur de paix

Ambassadeur et délégué permanent de la Suisse auprès de l’Unesco, le Valaisan Martin Michelet explique que notre pays se positionne contre la politisation de cette institution. Et lutte contre un élargissement démesuré de la liste du patrimoine mondial de l’humanité qui finirait par la décrédibiliser.

Martin Michelet
Pour Martin Michelet, la francophonie a un grand rôle politique à jouer, particulièrement en Afrique (photo: Julien Benhamou).
Temps de lecture 8 minutes

Martin Michelet, si vous deviez résumer l’Unesco et ce qui vous a poussé à prendre ce poste…

C’est une organisation spécialisée des Nations unies avec un mandat extrêmement noble: établir la paix par la coopération dans les domaines scientifiques, éducatifs et culturels. Un chemin certes difficile et caillouteux. À considérer l’état du monde, ce mandat demeure d’une pertinence et d’une actualité intactes depuis sa fondation en 1945. La meilleure manière pour la communauté internationale et l’humanité de résoudre les problèmes, ce n’est pas de rester chacun dans son coin.

Il n’y a pas d’alternative crédible à la coopération internationale, au système multilatéral, malgré ses défauts, ses manquements.

Martin Michelet

Je suis convaincu enfin que pour la Suisse, avec sa taille moyenne, la préservation d’un ordre international prévisible, stable et basé sur l’égalité entre les États représente un intérêt essentiel. En défendant nos valeurs, c’est aussi et surtout nos intérêts que nous défendons.

La Suisse a-t-elle un rôle spécifique à jouer au sein d’une organisation comme l’Unesco?

Oui, du fait de sa position, de son histoire. Nous sommes conséquents dans la défense de nos valeurs: une société basée sur l’État de droit, la promotion de la démocratie. Nous avons un rôle particulier aussi du fait que nous sommes un pays sans passé colonial. Nous parlons à tout le monde. Et puis il y a la Genève internationale, l’endroit où le monde se réunit pour débattre de questions comme les changements climatiques, le désarmement, les droits de l’homme, le commerce, l’éthique. Des problèmes très concrets qui ont un impact sur la vie des gens. C’est aussi cela, la valeur ajoutée de la Suisse.

Les États-Unis de Trump ont claqué la porte de l’Unesco. Qu’en pense la Suisse?

Nous n’avons pas à nous positionner, c’est la décision souveraine d’un État membre, qui prendra effet à la fin de l’année 2018. Et nous la respectons. Mais évidemment, c’est une perte pour le système multilatéral dans son ensemble, particulièrement pour l’Unesco. Non pas tant parce que les États-Unis étaient le plus gros contributeur, même s’ils ne payaient plus depuis 2011, mais surtout en termes politiques. La légitimité d’une organisation internationale est liée largement à son universalité.

Une des raisons de leur départ invoquée par les États-Unis, ce sont les fréquentes résolutions votées contre Israël à l’Unesco. Quelle est la ligne de la Suisse?

Cela revient assez souvent, en effet, mais ce n’est pas spécifique à l’Unesco. Il s’agit de questions qui divisent la communauté internationale, comme on le voit aussi au Conseil des droits de l’homme ou à l’Assemblée générale des Nations unies. La Suisse est attachée à se positionner de manière identique dans les différentes organisations internationales en adoptant une approche non politique de ces questions dans les agences spécialisées. L’Unesco a une mission qui est censée rapprocher et

l’un de ses défis, c’est la politisation, le fait que soient importées dans les discussions techniques des questions politiques qu’une organisation spécialisée est incapable de résoudre.

Martin Michelet

Il y a des programmes, des conventions et des outils de l’Unesco qui sont utilisés de manière politique par certains États, et ce qui nuit à son fonctionnement, produit des tensions, des blocages et absorbe énormément d’énergie.

Que fait l’Unesco concrètement?

L’acte constitutif de l’Unesco proclame que les guerres prennent naissance dans l’esprit des hommes et que, donc, c’est dans l’esprit des hommes qu’il faut ériger la défense de la paix, par l’éducation, la science et la culture. Les missions sont multiples, c’est une des richesses, mais aussi une des difficultés de l’Unesco: devoir exercer un vaste mandat tout en demeurant une organisation relativement petite avec un budget de 300 à 350 millions par année, pour des missions qui sont pratiquement infinies. D’où l’idée de faire moins, mais mieux.

Pour le grand public, l’Unesco c’est principalement le classement du patrimoine mondial de l’humanité. N’y a-t-il pas là un petit côté «gadget» qui fait surtout plaisir aux offices du tourisme?

Pour l’Unesco, ce sont au contraire les joyaux de la couronne. Cette convention connaît un immense succès et il est facile de montrer ses effets positifs en matière de protection et de préservation. Mais ce succès, c’est vrai, présente aussi potentiellement un risque: l’attention des États pourrait à terme être plus portée sur l’allongement de la liste que sur le maintien et la mise en valeur de ce qui est déjà sur la liste. La Suisse milite pour que le classement au patrimoine mondial demeure régi par des critères objectifs et compréhensibles, car diluer les critères à terme risquerait de décrédibiliser l’ensemble de la convention.

diluer les critères à terme risquerait de décrédibiliser l’ensemble de la convention.

Martin Michelet

En gros, quels sont ces critères?

Il ne suffit pas d’avoir une belle église, une belle montagne ou un monastère ancien. Il faut prouver aussi la valeur universelle de cet objet, son intégrité, c’est-à-dire l’authenticité de l’objet.

La Suisse compte douze sites inscrits au patrimoine de l’Unesco. Est-ce plutôt peu ou plutôt beaucoup?

Des pays comme la France et l’Italie en ont plus. Il y a des pays qui n’en ont pas. La Suisse n’est pas dans une approche qui chercherait à inscrire le plus de sites possible, mais bien à mettre en évidence par l’exemple la diversité du patrimoine présent sur son territoire. Mon sentiment est qu’on arrive gentiment au bout. Je n’imagine pas la Suisse avec cinquante sites classés.

Qu’en est-il du patrimoine immatériel? Un simple lot de consolation?

Je ne pense pas. C’est une convention qui suscite énormément d’intérêt. La preuve, les pays se battent pour faire partie de son comité. Par exemple, la Suisse présente en principe chaque année un nouveau projet à partir d’une liste établie par les cantons. Récemment, l’Unesco a inscrit sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel la Fête des vignerons de Vevey et le carnaval de Bâle. Les processions de la Semaine sainte à Mendrisio, la gestion du danger d’avalanche et la construction de murs en pierres sèches seront examinés prochainement, ces deux derniers dossiers étant présentés de concert avec d’autres pays.

Quels sont les effets concrets de ces inscriptions au patrimoine de l’Unesco?

Ce qui est vrai à la fois du patrimoine matériel et du patrimoine immatériel c’est que très souvent l’inscription et la reconnaissance internationale, soit d’un lieu, soit d’une pratique, changent la perception des gens concernés, des gens du lieu même. Tout à coup, ils se rendent compte que telle tradition qu’on pouvait trouver vieillotte, tel espace naturel dont on se demandait à quoi il pourrait bien servir a vraiment une valeur.

Ils en sont fiers, ils le valorisent et cela débouche sur une meilleure préservation ou sur une mise en valeur.

Martin Michelet

L’inscription au patrimoine de l’Unesco n’offre pourtant aucune protection légale…

Bien sûr, l’Unesco ne va pas pouvoir envoyer les Marines si un État décide de construire une route à travers un site protégé. Mais vous pouvez compter sur le fait que cet État sera interrogé, critiqué et qu’il devra se justifier. L’histoire montre que ces projets sont ensuite soit aménagés, soit simplement abandonnés. Cela n’entame évidemment pas la souveraineté de l’État sur son territoire, mais cela donne de bons arguments aux défenseurs d’un site et des munitions politiques dans les débats.

Vous êtes aussi le représentant de la Suisse auprès de la Francophonie. En quoi la Francophonie a-t-elle besoin d’être défendue?

La Francophonie est beaucoup plus qu’une organisation dont la seule vocation serait la défense de la langue française. Elle développe, avec des dessous politiques, ses activités dans les domaines du numérique, de la jeunesse, de l’égalité femme-homme. C’est une espèce de «mini-ONU» avec 54 États membres de plein droit et une trentaine d’observateurs. Elle est un peu victime de son succès: à chaque sommet un nombre relativement important de pays manifestent leur intérêt à la rejoindre, comme observateurs ou membres associés, y compris des pays situés en Asie, au Moyen-Orient ou en Amérique latine.

Éloge de la francophonie en vidéo:

Qu’est-ce qui les intéresse particulièrement dans la Francophonie?

Nous avons, y compris en Suisse, une vision trop passéiste de la francophonie, vue comme limitée à la défense de la langue. Ce qui intéresse ces pays, je pense que c’est le potentiel de l’Afrique. Le centre de gravité de la francophonie se trouve sur ce continent. Les projections démographiques annoncent entre 400 et 500 millions d’Africains francophones d’ici au milieu du siècle.

Kinshasa est la deuxième ville francophone du monde et sera peut-être bientôt la première.

Martin Michelet

Vous avez dit que c’était aussi une organisation politique. Dans quel sens?

La Francophonie a deux grands piliers: l’un culturel, autour de cette langue que les pays francophones ont en partage, et l’autre autour des valeurs inscrites dans les textes fondateurs, notamment la déclaration de Bamako: la défense de l’État de droit, de la démocratie, du pluralisme. La Francophonie joue ainsi un rôle politique important, en particulier sur le continent africain dans les sorties de crise, lorsqu’il s’agit de dénouer des situations difficiles.

Pour en revenir à la langue: le français est-il en danger?

Le français n’est absolument pas en danger au niveau mondial, c’est au contraire une langue en plein développement, en plein renouvellement, en pleine progression. C’est une des langues les plus parlées, une des langues les plus apprises au monde. Par contre, la francophonie a un rôle dans la défense du français et du multilinguisme dans les organisations internationales.

Quels sont les avantages pour la Suisse de faire partie de la Francophonie? 

D’abord le réseau que cela nous offre, nous permettant des relations particulières avec toute une série de pays. Par exemple, cela peut nous permettre de créer, avec un pays comme le Vietnam, une proximité que l’Autriche ou le Danemark auront peut-être moins. Cela peut se révéler extrêmement utile pour la défense des intérêts de la Suisse dans des domaines tout à fait éloignés des questions francophones ou linguistiques. Pour ne donner qu’un exemple, cela facilite la tâche pour promouvoir ou défendre la Genève internationale, ce centre mondial où la diplomatie multilatérale s’épanouit dans un environnement francophone.

N’empêche, les organisations internationales passionnent rarement les foules…

C’est vrai qu’elles peuvent sembler parfois éloignées du quotidien des gens. Mais il faut comprendre que la Suisse, qui est un acteur important à la fois à l’Unesco et à la Francophonie, y exerce une réelle influence politique, qui sert la défense de nos intérêts, pas uniquement celle de grands idéaux.

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