30 décembre 2013

A la découverte des mégalithes de Suisse romande

Remonter 6000 ans d’histoire tout en humant l’air vif de la campagne. La rive nord du lac de Neuchâtel, d’Yverdon à Corcelles, est particulièrement riche en mégalithes. A découvrir en flânant dans le brouillard.

Les mégalithes alignés, dans une ambiance brumeuse
Ces pierres taillées à l’air impassibles renferment une part de mystère.
Temps de lecture 7 minutes

Partir à la rencontre des mégalithes sous un ciel bouché est finalement une heureuse coïncidence. Parce que la grisaille plante un décor idéal pour remonter dans les brumes du temps. Ainsi, le site de Clendy, à Yverdon, 110 m de long sur 50 m de large, est incontournable pour les archéologues en herbe. Dans un espace presque aussi grand qu’un terrain de foot se dressent quarante-cinq menhirs, ce qui en fait «le site mégalithique le plus important de Suisse», d’après Elena Burri-Wyser, archéologue spécialiste du Néolithique.

Il faut se méfier des idées erronées sur l’époque

En arrivant dans cette clairière plantée de menhirs, on ne peut s’empêcher de penser à la joie d’Obélix… Et pourtant, anachronisme de la bande dessinée d’Uderzo et Goscinny, les pierres levées n’ont rien à voir avec le monde des druides et d’Astérix. «A l’époque des Celtes, en 800 av. J.-C., on ne pratiquait plus du tout la taille des mégalithes», souligne Elena Burri-Wyser.

Pointe d'un menhir envahie par la mousse et le givre.
Chaque aspérité à la surface des menhirs est un témoignage de leur riche histoire.

Dans l’herbe givrée se découpent deux alignements de statues de toutes formes et quatre petits groupes. En 4400 av. J.-C., date supposée à laquelle ces menhirs ont été installés, le paysage était un peu différent. Il faut s’imaginer le lac plus près, dessiner une butte et enlever la forêt. Trouvées sur une couche du Bronze final, les pierres ont été redressées après les fouilles de 1981, faisant resurgir des limbes terreuses ces étranges silhouettes presque humaines. Sans doute y avait-il un sens fort derrière cette coutume préhistorique.

Mais lequel? «Peut-être que l’on dressait une pierre en mémoire d’un défunt, ou étaitce un rite initiatique lors des étapes de la vie ou un rite propitiatoire pour favoriser les moissons... On pense aussi que les grands alignements, souvent orientés en parallèle à la rive d’un lac, sont des espèces de frontières entre les éléments, entre la terre et l’eau, la vie et la mort. Cependant toutes ces explications ne sont que des hypothèses, puisqu’il n’y a aucune trace écrite», avance la spécialiste.

Contrairement au monument de Stonehenge, en Angleterre, on ne trouve ici aucune référence aux astres ou à la lune. Mais juste des pierres de toutes tailles, granit, gneiss, schiste, formant d’étranges familles. Certaines pièces semblent véritablement avoir une tête, surmontée d’un rostre. «Amenées par les glaciers du Rhône, ces pierres étaient sans doute taillées sur place avant d’être transportées au moyen de rondins», explique l’archéologue. Mais parmi la série se cache un faux menhir (le premier de l’alignement central), posé là il y a quelques années, avec sa gravure en spirale qui trahit sa modernité.

Les caprices des eaux rendent les recherches encore plus difficiles

Un ruisseau ancestral trace ses méandres entre les pierres, dont on sait finalement si peu de choses. Le site a-t-il été réalisé en une fois, en cent ans ou en mille ans? Mystère. Les eaux du lac étant montées, puis redescendues, elles ont effacé tout indice, abattant les statues de pierre aux alentours de 800 av. J.-C. On poursuit le chemin des menhirs en direction de Grandson, non pas en rejoignant tout de suite la rive du lac, mais en traversant les quartiers industriels, par l’avenue des Sports.

Décor ingrat, certes, mais qui a son importance. En effet, c’est là, juste sous nos pieds, que se trouvait, entre 3850 et 2450 av. J.-C., de grandes stations lacustres. Imaginons: sous le garage Ford, une station du Bronze ancien, et sous la brasserie Boxer, une station du Bronze final, le tout conservé en sous-sol. «On ne sait rien de la religion, des lieux funéraires des débuts des lacustres. Mais on a retrouvé de la poterie, du bois, des outils, des os», explique Elena Burri-Wyser, qui ajoute:

Les villages duraient une vingtaine d’années. A cause du mode de culture par jachères et de la pollution, les gens étaient obligés de partir et de s’installer plus loin.

Elena Burri-Wyser, assise sur le replat d'un mégalithe, et les vignes en arrière-plan.
Notre guide, l’archéologue Elena Burri-Wyser, est tout à fait à l’aise avec son objet d’étude de prédilection.

On enjambe les canaux de la Thièle, puis on s’enfonce dans le bois des Vernes, au milieu des ronces endormies et des hautes branches nues, emballées de gui. Etrange paradoxe de l’Histoire qui veut qu’au moment où les Egyptiens érigeaient de complexes pyramides, les habitants de la Suisse néolithique ne dressaient que des pierres solitaires. «Les peuples du pharaon étaient plus nombreux et avaient un pouvoir centralisé. Ce qui n’était pas le cas ici. Cela dit, toute la rive nord-ouest du lac de Neuchâtel, entre Yverdon et Bevaix, est très riche en menhirs. Ceux-ci sont sans doute mieux préservés qu’ailleurs chétant donné que la zone où ils sont érigés est moins construite.»

C’est à Grandson, sur la route vers Mauborget, que se trouve le prochain monument. En plein champ, le menhir des Echatelards se voit de loin. Trois tonnes de gneiss, dont un tiers sous terre, qui gardent tout leur secret. Totem de village, borne de chemin, symbole phallique? On ne sait pas. En 1895, un agriculteur l’a retrouvé à 50 cm sous terre. «Ce que j’aime dans la préhistoire, c’est qu’on n’y comprend d’abord rien. Elle demande un grand effort d’imagination», sourit Elena Burri-Wyser, qui remonterait bien au Néolithique «pour vérifier quelques hypothèses».

Quand il n’y en a plus, il y en a encore...

On peut poursuivre la balade à pied, en faisant un crochet par Bonvillars pour saluer son menhir en plein vignoble pentu, ou jouer la paresse en montant dans un car postal. Histoire de filer plus vite à l’essentiel: le site de Corcelles-près-Concise, riche en vestiges préhistoriques. Une campagne brune aux labours refroidis, un village figé et le brouillard qui efface l’horizon, ne laissant apparaître que des silhouettes. Comme celle du menhir de La Vernette, avec sa ceinture gravée, soulignant sa ressemblance humaine, et ses cupules bouchardées, traces d’une utilisation postérieure. A quelques pas en dessous du château, il se dresse aujourd’hui majestueux, mais n’a pas été retrouvé dans cette position.

Deux promeneurs traversent la forêt dans la brume.
Un cadre naturel magnifique enrichit ce voyage dans le temps.

«Il était couché à une centaine de mètres, enterré dans une fosse avec des galets. On sait qu’au XVIe siècle se pratiquait la lapidation de monuments. S’agit-il de cela, d’une excommunication rituelle ou d’un simple épierrement de champ?» La question reste ouverte. Il vaut la peine de remonter et traverser le village, en suivant le panneau brun jusqu’au site des quatre menhirs. Un paysage vallonné de champs au repos et, dans un carré vert, surgissent soudain les quatre monuments. Un petit gros, un deuxième cassé sur le sommet, avec un flanc couvert de cupules, un troisième bien dessiné et le quatrième trop régulier: encore un intrus du XIXe siècle avec son inscription et ses marques d’équarrissage. «On sait qu’il y avait quatre menhirs ici, mais le vrai a été retrouvé dans une fosse pleine de cailloux un peu plus loin.»

Il faut braver encore le froid piquant, les odeurs de feuilles mortes, longer les vieux murets où tremblent les dernières poires, monter en direction du bois, puis longer l’autoroute A5 pour rejoindre le site de Praz-Berthoud. C’est là que se dresse le clou de la balade, un superbe dolmen reconstitué avec son empierrement de terre et de cailloux et sa dalle d’accès pourvue d’une échancrure.

«On trouve ce genre de tombes collectives à partir de 3000 av. J.-C. Les cadavres y étaient entreposés jusqu’à la décomposition. Ces chambres funéraires ont été utilisées pendant environ mille ans avec des remaniements constants.» Dans celui-ci ont été retrouvés, entre autres, des poteries campaniformes, des crânes, un fragment de mandibule, des dents d’adulte et une d’enfant… Il ne reste plus qu’à rentrer par les campagnes jusqu’au village d’Onnens, emportant dans la tête la mémoire de ces imposantes silhouettes immobiles qui chuchotent à travers les siècles. Sans jamais se dévoiler totalement.

© Migros Magazine | Patricia Brambilla

Photographe: Jeremy Bierer

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