4 juillet 2018

«Même si nous sommes plus nombreux en Suisse, notre consommation d’eau, elle, diminue»

Entre pénuries, sécheresses et pollution, la crise de l’eau gagne du terrain un peu partout sur la planète. Quid de la Suisse? Professeur de géographie physique à l'Université de Lausanne, Emmanuel Reynard fait le point sur la situation nationale et internationale.

Emmanuel Reynard
Pour Emmanuel Reynard, il est tout à fait possible que la Suisse traverse des périodes de pénurie d'eau. (Photos: Fred Merz)

Emmanuel Reynard, à l’heure où sécheresses et pénuries se multiplient tout autour de la planète, la crise de l’eau pourrait-elle bientôt rattraper la Suisse?

Une réelle crise, non, je ne pense pas. La Suisse dispose tout de même de beaucoup de ressources en eau, surtout si on la compare à d’autres régions du monde. En revanche, il est tout à fait possible que le pays traverse des périodes de pénurie.  

À quoi seraient-elles dues? Au réchauffement climatique?

Il s’agit d’abord de bien différencier les notions de pénurie et de sécheresse. Cette dernière se réfère uniquement à un événement climatique, un manque de pluie prolongé sur plusieurs jours, voire plusieurs semaines, qui diminue la ressource disponible. Une pénurie, quant à elle, peut survenir à cause d’une situation de sécheresse, mais aussi être due à un accroissement de la demande. En hiver, certaines stations de montagne se retrouvent confrontées à de tels problèmes, lorsque le débit d’eau dans les rivières et les sources est faible et que les besoins en eau, liés à la forte occupation touristique, augmentent. Les causes d’une pénurie peuvent donc être à la fois naturelles et anthropiques. Pour en revenir au réchauffement climatique, il est vrai qu’à l’horizon de la fin du XXIe siècle, on peut s’attendre à une intensification des événements extrêmes, qu’il s’agisse d’épisodes de grosses pluies ou de sécheresse.

Une pénurie peut survenir à cause d’une situation de sécheresse, mais aussi être due à un accroissement de la demande

Emmanuel Reynard

Doit-on également s’inquiéter du recul des glaciers?

Il est vrai que ce phénomène, qui a débuté au milieu du XIXe siècle, va se poursuivre ces prochaines décennies. Le paradoxe, c’est qu’actuellement la fonte des glaciers provoque une augmentation de nos ressources en eau, mais passé un certain seuil, cette tendance va s’inverser. Pour les grands glaciers du type d’Aletsch, le pic sera atteint après 2050. Maintenant, il faut savoir que les glaciers, même si leur fonte est une preuve très visible et très tangible du réchauffement climatique, ne constituent qu’une petite partie de nos ressources en eau, essentiellement alimentées par la pluie et la neige. Des conséquences pourront en revanche être observées dans le secteur de l’hydroélectricité de montagne, les barrages récoltant beaucoup d’eau d’origine glaciaire. Mais quoi qu’il arrive, je pense que la Suisse, par sa capacité de résilience et ses moyens financiers, saura s’adapter.

Quelles autres menaces pourraient peser sur nos ressources en eau? 

Si la pollution des lacs était réellement problématique dans les années 1970-1980, le développement des stations d’épuration (STEP), de même que l’interdiction des phosphates dans les lessives et des nouvelles mesures prises dans l’agriculture, ont contribué à une amélioration assez nette de la qualité de l’eau. À l’heure actuelle, on s’inquiète davantage des micro-polluants, mais là encore, des solutions sont avancées, comme l’installation de systèmes de traitement plus sophistiqués dans certaines STEP. D’un point de vue économique, il serait impossible d’équiper toutes les stations, mais il est aussi question de les regrouper en de plus grandes installations. On peut également observer des cas de pollution industrielle plus localisée, touchant à la fois les sols et les eaux souterraines.

Ne devons-nous pas également prendre en compte l’augmentation de la population dans notre pays?

Même si nous sommes plus nombreux, la consommation d’eau, elle, diminue. Non seulement à titre individuel dans les foyers – cela est dû essentiellement à une meilleure efficience des appareils ménagers – mais également à un niveau plus global. En tenant compte des bâtiments publics, de la voirie, de l’industrie, la consommation moyenne par habitant a diminué de 500 à 300 litres par jour entre les années 1980 et maintenant. Cela s’explique essentiellement par une délocalisation de certaines industries très gourmandes en eau.

Diriez-vous alors que notre gestion de nos ressources en eau est optimale?

De manière générale, oui. On ne manque pas d’eau et, globalement, elle est de bonne qualité. On ne peut pas se plaindre. En revanche, cette gestion coûte relativement cher. D’autant que de nombreuses infrastructures liées à l’eau, qu’il s’agisse des STEP, des égouts, des canalisations, ont été développées dans les années 1960-1970 et doivent aujourd’hui être renouvelées. L’enjeu actuel est donc de trouver les sommes nécessaires pour mener ces travaux d’entretien. Des efforts pourraient également être fournis quant à l’anticipation d’éventuelles crises de pénurie et au stockage des ressources.

Emmanuel Reynard estime que notre eau est de bonne qualité mais que sa gestion coûte relativement cher.

À un titre plus individuel, devrions-nous modifier nos comportements?

Même si nous disposons de suffisamment d’eau de bonne qualité, ce n’est pas une raison pour la gaspiller. Des gestes simples, comme fermer le robinet quand on se brosse les dents ou ne pas rester trop longtemps sous la douche, doivent être encouragés. Un autre point sur lequel nous pouvons travailler, c’est le sur-arrosage des jardins individuels. On pourrait imaginer des petits systèmes de stockage des eaux de pluie. Enfin, il y a toute la question de l’eau virtuelle, celle qui est utilisée dans d’autres pays pour produire des biens, agricoles ou industriels, que nous consommons. Une étude de la DDC et du WWF, menée il y a quelques années, montrait que l’empreinte hydrique de la Suisse se situe à 80% à l’étranger.

On dit souvent que la Suisse est le château d’eau de l’Europe. Qu’est-ce que cela implique?

Que nous avons une certaine responsabilité vis-à-vis des autres pays, tant au niveau de la gestion qualitative que quantitative de nos ressources en eau, notamment de nos fleuves, étant donné que nous nous trouvons en amont. Dans le cas du Rhône, une problématique importante concerne le refroidissement des centrales nucléaires en France qui, après avoir utilisé l’eau du fleuve, la restituent à une température supérieure. Si le débit du cours d’eau est important, le réchauffement est minime. En revanche, durant les périodes de sécheresse, non seulement l’eau est déjà chaude, mais le débit est aussi plus faible, ce qui peut accentuer l’impact des rejets. Or, la décision d’ouvrir et de fermer les vannes à la sortie du Léman appartient à Genève, qui agit en fonction des crues. Il est donc nécessaire de trouver des accords entre les pays concernés, comme c’est le cas actuellement entre la France et la Suisse.

Ce genre de problématique, dans certaines régions du monde où règnent des tensions politiques, peut générer des conflits…

Tout à fait. Je pense notamment à celui qui oppose Israël au monde arabe: la question de l’eau entre clairement dans la liste des paramètres. Idem dans la région du Tigre et de l’Euphrate: la Turquie, où ils prennent leur source, a de gros projets de développement de barrages, qui auront bien évidemment des impacts sur la Syrie et sur l’Irak. Et globalement, le nombre de ces tensions et conflits augmente aussi – et va continuer à augmenter – dans les énormes métropoles urbaines. Dans ces régions à forte concentration humaine, la moindre situation de sécheresse provoque d’importantes pénuries, comme celle qui frappe actuellement Le Cap en Afrique du Sud, où la consommation d’eau est drastiquement limitée.

Nous dirigeons-nous vers une crise généralisée de l’eau?

Avec le réchauffement climatique, on y est déjà. Même si en Suisse les effets sont gérables, d’autres parties du monde sont déjà touchées, comme la région sahélienne, où l’on observe une tendance à l’assèchement et à la diminution des ressources. À l’échelle mondiale, la situation est très préoccupante.

À l’échelle mondiale, la situation est très préoccupante

Emmanuel Reynard

Qu’est-ce qui est mis en œuvre pour y remédier?

Plusieurs organisations internationales se penchent sur la question. On travaille de plus en plus sur la notion de sécurité hydrique, au même titre que la sécurité alimentaire. En 2010, l’ONU a reconnu l’accès à l’eau comme droit humain. Malheureusement, cette reconnaissance n’est pas forcément appliquée partout. La question suscite aussi beaucoup de questionnements et de développements méthodologiques: une approche est d’adopter une gestion de l’eau par bassin versant, c’est-à-dire une réorganisation et une hiérarchisation des usages par rapport aux quantités d’eau à disposition.

Et justement, si on prenait l’ensemble des ressources à disposition sur la planète, y en aurait-il assez pour tout le monde?

Amplement! Tout est une question de répartition géographique. Au Canada et en Islande, les ressources sont gigantesques et largement sous-exploitées. Le problème, ce sont les distances à parcourir. Mais alors que, pour le pétrole, on a mis en place tout un système de déplacement entre les zones d’extraction et les zones d’utilisation par le biais des oléoducs, il existe beaucoup moins de structures pour véhiculer l’eau. Cela peut s’expliquer par le fait que, contrairement au pétrole, l’eau est une ressource qui génère moins de bénéfices. Il n’existe aucune organisation des pays exportateurs d’eau! La valeur d’un produit étant souvent liée à sa rareté, on pourrait imaginer que si l’eau venait encore plus à manquer, à terme un système de commerce à l’échelle mondiale serait établi.  

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