14 octobre 2013

Menteur ou mytho?

Entre l’un qui raconte des craques par intérêt et l’autre qui ne se rend même pas compte qu’il affabule, la frontière est mince. Décryptage.

un enfant enjolive la réalité auprès de ses copains
Temps de lecture 4 minutes

Vingt ans. Jean-Claude Romand aura trompé son monde, et surtout sa famille, durant deux décennies. Son diplôme de médecin, sa prestigieuse position de chercheur à l’OMS, ses accointances avec Bernard Kouchner et d’autres notables français: une vaste supercherie. Finalement rattrapé par la réalité, il préférera assassiner femme, parents et enfants, plutôt que de les voir découvrir l’étendue de ses affabulations.

Le cas, même s’il date de 1993, continue à fasciner. Taxé de grand mythomane par les uns, de fin calculateur par les autres, Jean-Claude Romand n’a pas fini d’inspirer cinéastes (Laurent Cantet, L’emploi du temps) ou écrivains (Emmanuel Carrère, L’adversaire, adapté ensuite au cinéma par Nicole Garcia), et de susciter le débat chez les psys. Alors, menteur ou mytho? La frontière est mince...

Jean-Claude Romand a tué toute sa ­famille pour qu’elle ne puisse deviner que sa vie était une vaste supercherie. Une histoire qui a inspiré cinéastes et écrivains.
Jean-Claude Romand a tué toute sa ­famille pour qu’elle ne puisse deviner que sa vie était une vaste supercherie. Une histoire qui a inspiré cinéastes et écrivains.

«Le mensonge est une démarche consciente, délibérée, relève Josiane Charmillot, psychologue et psychothérapeute FSP à Bienne. On arrange la réalité par intérêt – pour éviter que son mari ne découvre qu’on le trompe – ou pour renvoyer une meilleure image de soi-même, en racontant par exemple qu’on a été licencié non pas pour incompétence, mais suite à des restrictions budgétaires. Le mythomane, lui, ne se rend même pas compte qu’il navigue dans un registre imaginaire.»

Dans le cas de Jean-Claude Romand, les avis divergent. Pour certains, comme le réalisateur Gilles Cayatte, auteur d’un documentaire sur l’affaire (Le Romand d’un menteur), l’imposteur savait qu’il mentait: il construisait consciencieusement – et consciemment – chacune de ses fables. Passant même ses journées à étudier des revues médicales pour parfaire sa crédibilité. Pour Emmanuel Carrère, en revanche, il s’agissait surtout d’un «homme poussé à bout par des forces terribles qui le dépassaient». Josiane Charmillot estime quant à elle qu’il «lui arrivait de s’oublier dans son délire. A certains moments, il croyait vraiment à ce qu’il racontait. Sa mythomanie relevait d’une grave pathologie.»

Quand la mythomanie joue le rôle de «cache-misère»

Mais comment bascule-t-on d’une tendance somme toute banale à enjoliver le quotidien à une réelle maladie? «Un choc émotionnel peut conduire certaines personnes à construire une réalité qui leur est davantage supportable», explique la psychologue biennoise. Et de citer l’exemple d’une veuve qui refuserait de voir en face la mort de son mari et préférerait se l’imaginer toujours en vie. Ou encore d’un jeune garçon maltraité et violé par son père s’inventant plus tard une enfance heureuse. «Dans ces cas-là, le déni n’est même pas conscient.»

Un cache-misère. Voilà comment Boris Cyrulnik définit la mythomanie dans son ouvrage Le murmure des fantômes. Pour le psychiatre français, cette pathologie permet également à celui qui en souffre de se revaloriser. «La mythomanie entre dans la catégorie des troubles narcissiques, confirme Josiane Charmillot. Elle dénote souvent un manque de confiance en soi, mais aussi un caractère anxieux. Les échecs sont difficilement acceptés.» Ainsi, Jean-Claude Romand n’aurait pas supporté d’être recalé en deuxième année de médecine et aurait poursuivi sa vie comme s’il avait réussi ses examens. Comme si de rien n’était. «C’est ce qui nous fascine dans cette affaire: Romand a osé se rêver, souligne la psychologue. Or, nous avons tous des aspirations qui ne se réaliseront jamais. Lui s’est créé sa propre réalité.»

Photographe: Konrad Beck

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