22 août 2018

«Mes créations parlent souvent de mondes intérieurs»

Aucune autre femme artiste suisse ne fait autant fureur chez elle ou à l’étranger que Pipilotti Rist. Un entretien sur le conformisme, les couleurs et la place de l’art dans la vie au quotidien.

Pipilotti Rist
Pipilotti Rist ne craint pas de mettre les couleurs et les émotions au centre de son travail (photo: Piero Oliosi / Polaris / Dukas)

Pipilotti Rist, dans un pays conformiste comme la Suisse, vous avez la réputation d’être une rebelle. À juste titre?

Il m’arrive de rencontrer des gens en comparaison desquels je me sens extrêmement sage. Plus globalement, il faut peu de chose pour coller à quelqu’un l’étiquette d’anticonformiste.

Avez-vous mérité cette étiquette?

Je préférerais être encore moins conformiste. Mais c’est une question de force et de temps. Quand on est anticonformiste, il faut se défendre. C’est une attitude qui isole. Avoir sans cesse des idées pour gérer autrement ou mieux telle ou telle situation nécessite une énergie de tous les instants. Il est donc plus confortable d’être conformiste.

Votre art est-il plus conformistequ’à une certaine époque?

Ce que les uns considèrent comme une provocation est perçu comme un jeu par les autres. Qui est à même de juger de ce qui est provocant? Il y a cinquante ans, une personne vêtue d’un t-shirt et de jeans moulants aurait été vécue comme un véritable choc. De nos jours, les tendances et les cultures s’entremêlent plus facilement.

Lorsque quelqu’un assimile votre art à une drogue, pensez-vous qu’il n’a rien compris ou cette comparaison vous convient-elle?

De quelle drogue parlez-vous?

On a dit de votre film «Pepperminta» qu’il était du LSD pour tous ceux qui n’y goûteraient jamais par peur des conséquences.

Je le prends comme un compliment, car les drogues ne font qu’exacerber quelque chose de sous-jacent. Mes créations artistiques parlent souvent de mondes intérieurs, et si ces mondes enfouis peuvent apparaître au grand jour, j’en suis ravie. Le métier d’artiste consiste à matérialiser l’imaginaire des gens. Mais une impression d’euphorie peut aussi être provoquée par une conversation amusante ou un état de demi-sommeil, quand le réel et l’imaginaire se mêlent.

Je pense que l’on peut ressentir tous les effets de la drogue sans jamais y toucher.

Pipilotti Rist

Avez-vous l’ambition de véhiculer un message universel avec vos créations?

Oui. J’entends consacrer mon énergie et mon temps à relever les aspects positifs plutôt qu’à tout peindre en noir. Même si je reconnais que la vie a des côtés bien sombres. La fuite en avant dans des visions positives et chargées d’énergie était une décision consciente. Je savais qu’en la prenant, on allait me stigmatiser.

Pourquoi?

Parce que dans le monde de l’art, plus on met en avant les choses négatives, plus on passe pour quelqu’un de profond et d’intéressant. En corollaire, certains reprochent un peu facilement à des chefs-d’œuvre positifs qui interpellent beaucoup de gens et les touchent émotionnellement de ne pas être assez intellectuels. Le rapport à la beauté est également un sujet très controversé: on prétend que la beauté corrompt et que l’art doit se détacher de tout ce qui est commercial.

Je ne suis pas toujours d’accord avec cette vision, car nous ne pouvons pas abandonner la beauté à la publicité.

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Pour moi, l’art doit aussi intégrer des thèmes comme la beauté et l’harmonie pour que l’on puisse détendre ses neurones et sortir son cerveau de son cadre habituel jusqu’à ce qu’il vibre.

Vous pensez pouvoir atteindre cet objectif en réalisant des chefs-d’œuvre harmonieux et colorés?

Il est amusant que vous associiez ces deux qualificatifs. Car oui, les couleurs sont trop souvent évacuées. Sans doute parce qu’elles sont synonymes de vie! Peut-être les gens craignent-ils les couleurs chatoyantes parce que, quand la vie se manifeste de façon aussi éclatante, ils ont l’impression de ne plus la contrôler. Là encore, la publicité et la mode s’emparent des couleurs que l’art a délaissées. Et contrairement à ce qui se passe par exemple chez les oiseaux, les couleurs sont plutôt l’apanage des femmes. Les hommes me font beaucoup de peine avec leurs vêtements ternes, même si les choses commencent heureusement à changer.

Vous avez été identifiée 37 000 fois sur Instagram. Êtes-vous devenue une star des réseaux sociaux sans jamais poster quoi que ce soit?

J’ai rencontré il y a deux semaines l’architecte d’intérieur India Mahdavi, dont je suis fan. C’est une inconditionnelle d’Instagram, et elle m’a assuré que c’était génial pour moi, que d’avoir été autant identifiée était beaucoup plus important que le nombre de followers. Cela me fait bien sûr plaisir, même si je ne possède pas de profil Instagram. Les gens prennent le temps de photographier mes créations, de les télécharger et de les tagger.

Votre art se multiplie de cette façon. Des jeunes qui ne fréquentent jamais vos expositions y ont ainsi accès.

Oui. Internet et les hashtags sont des passerelles démocratiques auxquelles tout le monde a accès. Avec leurs posts, les visiteurs de musée font en quelque sorte du bouche à oreille à la sauce moderne.

Comment choisissez-vous les technologies que vous utilisez dans votre travail?

J’aime les machines. J’ai utilisé de nombreuses technologies dès qu’elles ont été accessibles au grand public. Cela a commencé par les diapos et le Super 8. La vidéo est venue ensuite, mais à l’époque, je ne savais pas encore que j’allais devenir artiste.

Je considère mon usage des technologies les plus diverses comme un service expérimental.

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J’offre ainsi des scènes aux gens et aux visiteurs, qui deviennent le centre de l’attention. J’essaie aussi de libérer la vidéo du téléviseur. Pour moi, la vidéo n’est pas une fenêtre à sens unique, mais une merveille avec laquelle on reçoit quelque chose en retour.

Toutes vos productions sont archivées. La perspective que, dans cinquante ans, les technologies permettant de les admirer auront disparu vous effraie-t-elle?

Oui, mais c’est plus un problème général de société que le mien en particulier. Qu’allons-­nous faire de nos données? Mais après tout, au bout de quatre siècles, une peinture à l’huile n’est plus ce qu’elle était à l’origine. La technologie est en constante mutation. Quand mon fils regarde des vidéos au format PAL, il me dit que l’image n’est pas nette. Mais de nombreux artistes pensent qu’avec le format actuel 4K, l’image est trop nette et qu’il n’y a pas de place pour les nuances. Les images qui ne sont pas réalistes rendent souvent mieux les sentiments que des représentations parfaitement nettes.

L'exposition «Show a Leg» (photo: collection «Migros Museum für Gegenwartskunst»)

Dans la collection «Show a Leg» actuellement présentée au «Migros Museum für Gegenwartskunst», et qui date de 2001, on vous voit en vidéo. Est-ce votre façon de vous livrer au culte de l’autocélébration?

Il ne s’agissait pas de faire un portrait de moi. C’est juste qu’il est plus facile de rejouer mille fois une scène quand on le fait soi-même. Mais s’il n’y avait eu personne d’autre que moi, cela n’aurait pas marché. Par un clin d’œil ironique, les deux personnes qui apparaissent dans Show a Leg sont Moni Schori, qui est aujourd’hui chef technicienne au «Migros Museum für Gegenwartskunst» (lien en allemand et en anglais), et Nadia Schneider, la conservatrice actuelle de la collection. Cela fait sens de montrer cette œuvre ici et maintenant. Dans cette exposition, des vidéos sont projetées sur les rideaux. Les visiteurs verront que l’on n’a pas une image déformée quand on se place dans la perspective du projecteur. Il y a là une dimension psychologique: on ne comprend l’autre que si l’on adopte son point de vue.

Les photographes contemporains sont critiqués parce qu’ils exposent leur corps sur leurs photos. C’est quelque chose que vous faites depuis longtemps.

Quand je le fais, ce n’est pas moi-même que je représente, mais un personnage philosophique. J’essaie ainsi d’aborder des thèmes universels. Le corps est simplement le matériau de base dont je dispose. La finalité du métier d’artiste est d’être critiqué. C’est la différence entre un travail anonyme et un travail personnel. On n’a de comptes à rendre à personne, mais il faut toujours tendre l’autre joue.

La sexualité joue aussi un rôle important dans votre art.

Je parlerai plutôt d’expression corporelle. Je n’ai abordé le thème de la sexualité en tant que telle que dans Pickelporno, et encore. Il s’agit simplement de reconnaître que nous autres humains nous ressemblons à des coraux. À y regarder de près, nous sommes un mélange de cochon, de singe et de corail…

Cela fait quelques années que vous avez réalisé «Pickelporno». La mise en scène des corps est-elle moins intéressante pour vous aujourd’hui parce que tout le monde s’est emparé du sujet?

Pickelporno est né à l’époque du débat sur le féminisme. Nombre de femmes dénigraient le porno. Je me suis donc demandé: «À quoi devrait ressembler un film érotique pour qu’il me plaise en tant que femme?»

Les femmes ont longtemps été peu présentes dans le domaine de l’art. Constatez-vous une évolution positive?

Oui, et cela l’est pour tous, hommes et femmes. Les destins et les projets de vie se sont diversifiés. La force physique et l’appartenance à une certaine classe sociale ne sont plus nécessaires pour mener sa vie comme on l’entend, c’est génial! Ma mère a toujours vécu très librement. C’est elle qui m’a permis de me construire. Elle ne m’a jamais dit quoi faire de ma vie.

Vous êtes donc une féministe optimiste?

Oui. La seule chose qui ait changé dans mon féminisme, c’est qu’il est désormais plus pratique que théorique. Les personnes qui travaillent à la technique de mes productions sont principalement des femmes. Et tout ce que j’ai appris en commençant ce métier (soudure, câblage...), c’est une femme qui me l’a enseigné: Käthe Walser, responsable du projet Show a Leg. La plupart du temps, je suis entourée d’hommes modernes, qui ne font pas preuve d’arrogance. Il faut toutefois veiller à ne pas parler qu’au nom de son groupe, au risque de devenir égoïste. J’essaie d’être solidaire envers tous ceux qui en ont besoin ou envie.

Quelles pistes explorez-vous pour vos prochaines créations?

Je travaille sur un projet de réalité augmentée. Je souhaite que l’œuvre quitte son contexte, c’est-à-dire le musée. C’est pour cette raison que je collabore avec le WWF sur un projet: l’organisation lance une campagne d’information sur la mort des coraux partout dans le monde. Nous avons prévu une action de promotion dans l’espace public.

Quel vœu faites-vous pour l’avenir de l’art?

L’interpénétration entre travail artistique et vie quotidienne m’intéresse. Et je souhaite que les offres et institutions culturelles soient encore mieux réparties et accessibles à tous. D’où l’importance de la médiation culturelle, qui incite les enfants à aller vers l’art et leur apprend à décrypter les images. Ils ont ainsi accès à la culture même si leurs parents n’ont pas eu l’occasion de s’y intéresser, et sont armés pour traiter les flux d’images qui leur parviennent aujourd’hui. J’apprécie l’engagement de Migros en faveur de l’art contemporain par le biais du Pour-cent culturel. Comme l’a dit Maurizio Nannucci: «Tout art a été contemporain.» J’aimerais que l’on n’oublie pas cette vérité.

Même le plus conservateur des politiciens évoluerait dans un accoutrement risible si l’art ne s’était invité dans la mode.

Pipilotti Rist

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