21 mars 2018

Michel Joye: «Le principal danger pour la vie humaine est le volcanisme»

L'homme joue-t-il un rôle majeur ou au contraire insignifiant dans l’évolution de la Terre? Michel Joye, géographe à Fribourg, se penche sur cette question au centre d'une grande controverse.

Temps de lecture 8 minutes

Michel Joye, tout commence par le Big Bang. Mais cette thèse est-elle toujours valide aujourd’hui?

Le début de l’univers reste un point extrêmement difficile à traiter en sciences. L’évolution de ce qu’on voit, c’est quelque chose qui est relativement bien connu depuis un laps de temps très bref, mais au-delà de l’instant 0, il n’existe aucune théorie scientifique capable de dire ce qui s’est réellement passé. D’ailleurs, l’instant 0 a-t-il réellement existé ou y avait-il un univers préalable qui a rebondi? Nous n’en savons rien.

Michel Joye, enseignant de géographie retraité à Fribourg, vient de publier «Terre, l’histoire de notre planète de sa naissance à sa disparition» (PPUR, 2017). Un livre synthétique et éclairant qui retrace le long voyage de la Planète bleue, soit 4,5 milliards d’années d’aventure. Jusqu’à l’homme. (Photo: Jeremy Bierer)

S’il fallait expliquer le Big Bang en une image, quelle serait-elle?

On se représente souvent le Big Bang comme une explosion, mais il ne faut pas imaginer l’univers qui explose à l’intérieur de quelque chose.

Au moment du Big Bang, l’espace se crée en même temps que la matière.

Michel Joye

Prenons pour exemple la surface d’un ballon, mais en 2D, où il n’existerait rien d’autre que ça: juste la membrane, rien à l’extérieur, rien à l’intérieur. Le Big Bang serait l’extension de la surface elle-même avec les galaxies comme des petits points collés sur le ballon. Ce qui gonfle le ballon, c’est une forme d’énergie que l’on ne connaît pas encore très bien.

Ainsi, la Terre s’est formée il y a 4,5 milliards d’années. Un accident parmi d’autres?

Non, pas vraiment. Maintenant, on sait qu’il existe des planètes autour de toutes les étoiles. La Terre n’est qu’une planète autour d’une étoile, parmi des milliards d’étoiles. Cela dit, les êtres humains, il y en a des milliards, mais chacun est unique en son genre. La Terre, c’est un peu pareil. Il y en a des milliards, mais sa personnalité est unique.

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Pour comprendre les origines de la vie, certains évoquent la piste extraterrestre. Vous les suivez?

Il faut rester ouvert et ne jamais mettre aux oubliettes l’une ou l’autre hypothèse. Certaines paraissent incongrues, mais se révèlent un jour possibles. Je dirais qu’il y a de toutes façons une contribution extérieure. Même si la vie n’est pas arrivée toute faite sur Terre, il y a 3,8 milliards d’années, une grande partie des matériaux dont nous sommes composés, comme les atomes d’hydrogène, proviennent d’étoiles anciennes qui ont explosé. L’astrophysicien Hubert Reeves disait justement que nous sommes des poussières d’étoiles... Toutes sortes de corps célestes sont tombés sur la Terre, au moment de sa formation. Ils ont amené des molécules qui ont sans doute participé à l’élaboration des premières briques du vivant.

Même si la Terre est la seule planète qui porte la vie, ce dont je doute fort, nous sommes redevables de ce qui s’est passé dans le cosmos proche.

Quant à savoir si les bactéries, premiers êtres vivants classiques, sont une pure production terrestre ou si elles sont arrivées par météorite avant d’essaimer chez nous, la question reste ouverte.

Vous montrez que la Terre est faite de cycles plus ou moins réguliers, extinctions de masse, glaciations, émergences d’espèces. Quelle est la part de l’homme finalement dans cette évolution?

L’histoire de la Terre est faite de pseudo-cycles, de récurrences de phénomènes. L’homme n’y est pour rien jusqu’à son apparition. C’est le seul être vivant qui a développé une technologique si complexe qu’elle lui permet d’accéder à tous les environnements de la Terre, à l’exception des grandes profondeurs peut-être. Il joue un rôle dans la transformation de la biosphère. Ce qui caractérise l’homme, c’est qu’il s’est soustrait à la sélection naturelle et qu’il modifie son environnement.

Pourtant l’évolution de la Terre a l’air de se faire sans l’homme…

Elle se fait avec l’homme, et se ferait sans lui, si celui-ci venait à disparaître. Il y a eu de grandes extinctions de masse, causées par du volcanisme ou l’impact de grandes météorites, et la vie a toujours fait face. Elle a été plusieurs fois sérieusement «sonnée», pour emprunter le langage du boxeur, mais elle en a profité pour se diversifier et partir dans d’autres directions.

La communauté scientifique envisage de désigner l’époque actuelle par le terme d’«anthropocène», soit «l’âge de l’homme». Qu’en pensez-vous?

Cette question fait l’objet d’une grande controverse parmi les géologues. Ce nouveau nom serait une façon de remettre l’homme au centre. Longtemps l’Église et la science lui ont attribué cette place, mais on s’est aperçu ensuite que l’homme n’était ni une création spéciale ni au centre de l’univers. Par ailleurs, où faudrait-il mettre la limite chronologique? Il y a 10 000 ou 15 000 ans en arrière? Si on veut placer l’«anthropocène», il faut trouver un repère valable sur toute la Terre. Une des propositions, la plus sensée, serait d’utiliser le plutonium comme marqueur. Quand les premières bombes atomiques ont été larguées, il y a eu beaucoup de plutonium dispersé dans l’atmosphère, puis ramené dans les sols et dans les glaces. On peut donc déceler un pic de plutonium dans les années 1950-1960 un peu partout, d’autant que ce métal radioactif disparaît très lentement.

L’énergie nucléaire est une découverte qui marque bien l’arrivée de l’homme comme agent géologique majeur.

Michel Joye

Il y a eu cinq extinctions massives majeures. Sommes-nous en train de préparer la sixième?

Certaines personnes très sérieuses l’écrivent. Je pense que oui. Un certain nombre d’espèces sont détruites, d’autres sont fortement menacées…

Mais qu’est-ce qui est le plus menaçant pour la vie sur Terre aujourd’hui?

Tout est envisageable. Aucune catastrophe majeure n’est parvenue à éradiquer la vie sur Terre. Ce qui est partiellement rassurant... La vie, en général, trouve toujours un nouveau chemin, mais cela ne met pas l’homme à l’abri! Le danger d’une chute de très gros astéroïdes existe toujours, même si le ciel est beaucoup plus surveillé qu’autrefois, et que l’on dispose de certains moyens pour les dévier. On n’est jamais à l’écart d’un coup de folie de notre propre espèce, à voir le jeu inquiétant autour du bouton nucléaire entre Trump et Kim Jong-Un… Mais le principal danger pour la vie humaine est le volcanisme. Je ne parle pas de l’activité du Vésuve ou du Pinatubo, mais d’une méga-éruption comme celle qui s’est produite il y a 74 000 ans sur l’île de Sumatra, peu habitée à l’époque. Si cela se reproduisait aujourd’hui, ce serait une catastrophe épouvantable. Le super-volcan de Yellowstone entre en éruption tous les 700 000 ans. Or, il y a des petits signes que la chambre magmatique s’agite en dessous et on arrive justement au bout d’un cycle… Le volcanisme est un danger majeur, parce qu’on ne peut rien faire. C’est une menace imprévisible et imparable. D’autant que notre civilisation est très dépendante de la technologie. Aucun d’entre nous ne sait survivre, à part peut-être Mike Horn, dans les conditions de la nature.

Michel Joye: «Le super-volcan de Yellowstone entre en éruption tous les 700 000 ans. Or, il y a des petits signes que la chambre magmatique s’agite en dessous et on arrive justement au bout d’un cycle…» (Photo: Jeremy Bierer)

On a beaucoup parlé de l’hypothèse Gaïa, qui voit la Terre comme un organisme vivant luttant pour sa propre survie. Vrai?

Cela reste une image. Disons que la Terre est un environnement en partie vivant, en partie non vivant. Toute cette configuration forme un système qui s’autorégule de manière inconsciente. Si, dans une région de l’océan, les eaux deviennent trop chaudes, ce qui est peu favorable à la micro-flore, ces petits organismes émettent une espèce de gaz qui part dans l’atmosphère, favorise des noyaux de condensation, des nuages, pour faire baisser la température de l’eau. La vie est une sorte d’intelligence aveugle. La nature essaie à peu près tout, mais seul ce qui marche est gardé. Si l’homme fonctionne, c’est parce que nous avons, derrière nous des lignées incroyables d’ancêtres qui ont testé toutes les solutions que nous utilisons aujourd’hui pour survivre.

Dans cette perspective d’autorégulation de la Terre, faut-il lire autrement le réchauffement climatique?

Le climat est une espèce de compromis entre ce que nous amène le Soleil et ce que la Terre produit à sa surface. Le Soleil n’a pas toujours été aussi chaud qu’aujourd’hui. Il monte en puissance lentement, mais de manière régulière. La Terre, elle, renvoie une plus ou moins grande partie de cette énergie, en fonction de sa surface. Dans nos sociétés actuelles, l’homme prend les résidus d’organismes anciens, pétrole et charbon, pour chauffer, faire avancer avions et voitures, ce qui crée un effet de serre. À cause de l’intervention humaine, on se trouve plutôt dans une période de réchauffement.

Pourtant, vous nous apprenez aussi que nous sommes encore dans une ère glaciaire. Paradoxal, non?

Au cours du dernier million d’années, on a vu une dizaine de cycles de 100 000 ans de glaciation et de réchauffement rapide avec des phases de paliers interglaciaires. Ce phénomène est dû à des conditions particulières orbitales de la Terre, son axe fluctuant légèrement. Tant que la nature était seule dans cette affaire, tout se passait assez régulièrement. Avec l’arrivée de l’homme technologique, à partir de 1800, ce cycle a été perturbé en partie. Mais on ne sait pas comment vont se combiner le cycle naturel de la Terre et l’effet de serre produit par l’homme. Peut-être le premier sera-t-il simplement atténué?

Pour vous, le réchauffement climatique n’est donc pas une menace majeure?

C’est une menace, parce que c’est un changement très rapide. Le réchauffement est brutal et les êtres vivants ont de la peine à s’adapter. D’autant que l’espèce humaine préfère les littoraux, et que le niveau de la mer va monter. Où recaser le Bengladesh et ses 160 millions d’habitants? Cela dit, si le réchauffement climatique nous prévient d’une prochaine glaciation, on le bénira peut-être… Qui sait? Le futur est complètement ouvert. De toute manière, on n’échappera pas à un certain nombre de grandes perturbations. Même sans nous, la Terre évolue.

De toute façon, la fin est annoncée…

Oui, de même que l’on connaît le destin général de la vie humaine, on sait que les étoiles, suivant leur masse initiale, deviennent des géantes rouges. C’est le cas du Soleil, qui éjectera les derniers restes, avant de devenir une naine blanche. Entre-temps, la Terre aura été liquéfiée, vaporisée… Mais il ne faut pas se faire des trous dans le ventre pour quelque chose qui se produira dans plusieurs milliards d’années!

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