8 janvier 2019

«Le loup occupe une place centrale dans l’imaginaire occidental»

À travers toutes les époques, l’animal a déclenché les passions. Michel Pastoureau, historien médiéviste français, retrace l’histoire culturelle du loup. Et de la peur qu’il a inspirée pendant plusieurs siècles.

Michel Pastoureau
Après l’ours et le cochon, Michel Pastoureau s’attaque dans son dernier livre* au loup. Un animal qui fait partie du bestiaire central de l’imaginaire européen. Tour à tour inspirant, ridicule, effrayant, le grand méchant loup est aujourd’hui l’une des peluches préférées des enfants… (Photo: ©A di Crollalanza/ Editions du Seuil )
Temps de lecture 8 minutes

Michel Pastoureau, le loup fait partie du bestiaire central de l’imaginaire européen depuis plus de 2000 ans. Comment expliquer cette longévité?

Cela s’explique par la présence physique des loups partout en Europe, depuis des dates très reculées, et par le danger qu’il a représenté pour les êtres humains à certaines époques. Mais ce qui est étonnant, c’est que même dans les périodes où il est devenu moins dangereux pour les humains, il est resté très présent. Il occupe une place centrale dans l’imaginaire occidental, dans les préoccupations, dans les superstitions, dans les symboles et dans les rêves. Aujourd’hui encore, il reste la vedette, plus encore que l’ours, auprès des enfants comme des adultes.

Mais quand est né le grand méchant loup?

Les hommes et les loups se fréquentent depuis au moins le néolithique. Mais dans l’Antiquité, on n’avait pas trop peur du loup. Il était dangereux pour le bétail, bien sûr, mais chez les Grecs, chez les Romains et même pour les peuples de la Bible, il n’était pas considéré comme une créature redoutable. Le grand méchant loup naît véritablement pendant la première partie du Moyen Âge. En raison de la chute de l’Empire romain, il n’y avait plus d’autorité centrale, la forêt regagnait du terrain, la friche aussi, et le loup s’est rapproché des villages. Il devenait menaçant pour les hommes, les femmes et les enfants. C’est à ce moment-là que s’est dressé le portrait de ce fauve à qui l’on a attribué tous les défauts: redoutable, méchant, cruel, rusé, vorace, lubrique... Dans la symbolique des animaux au Moyen Âge, toutes les bêtes sont ambivalentes. Mais, cas exceptionnel, le loup semble ne contenir que du mauvais en lui.

On s’investissait de sa vigueur pour partir au combat, on se déguisait en loup, on buvait son sang et on mangeait sa chair, ce qui était épouvantable pour l’Église

Michel Pastoureau

Il faut dire que l’Église a joué un rôle important dans la diabolisation du loup…

Oui, mais cela vient de loin. Rappelons que dans l’Antiquité tardive et le haut Moyen Âge, alors que le christianisme se développait déjà, les guerriers et les chasseurs continuaient d’admirer la force du loup et des pratiques païennes survivaient encore. On s’investissait de sa vigueur pour partir au combat, on se déguisait en loup, on buvait son sang et on mangeait sa chair, ce qui était épouvantable pour l’Église. Laquelle lui a déclaré la guerre et a cherché à l’éradiquer par différents moyens: en tuant un maximum de spécimens et en racontant des histoires où les saints étaient plus forts que la bête sauvage. C’est le cas du récit de saint François d’Assise et du loup de Gubbio: le saint lui parle comme à un frère chrétien et parvient ainsi à le dompter. Tuer, diaboliser le loup, le ridiculiser étaient autant de stratégies pour que le loup ne soit plus admiré et qu’il cesse de faire peur. C’était l’obsession de l’Église: montrer que Dieu était plus fort que le loup.

Et soudain, au Moyen Âge, le loup est tourné en ridicule. Pourquoi?

Parce que, après l’an 1000, la peur du loup diminue. Tout va mieux, le climat s’améliore, on est en période d’expansion économique et démographique. Entre le XIe et le XIIIe siècle, le Moyen Âge connaît trois cents ans de paix. Le loup ne s’approche plus des villages, la peur recule et la littérature, à travers Le Roman de Renart, met en scène un loup ridicule, appelé Ysengrin, qui est moqué et berné par tous les autres animaux. Mais cela ne va pas durer... À la fin du Moyen Âge, la peur du loup va revenir.

Est-ce que cela signifie que la peur du loup fluctue selon les époques, en fonction de la situation économique?

Exactement. La peur du loup fluctue en fonction des contextes, économiques et surtout climatiques. À partir du XVe siècle, l’Europe entre dans une longue période de climat mauvais, qui va durer jusqu’au début du XVIIIe siècle. Trois siècles affreux, où les pluies ne tombent pas au bon moment, entraînant des famines, des épidémies, des crises et des guerres. Les hommes et les femmes ont faim, les animaux sauvages aussi. Ils s’approchent désormais des villages et même des villes.

Ce qui expliquerait que la Bête du Gévaudan apparaisse à ce moment-là…

Oui, c’est sous Louis XV que l’affaire de la Bête du Gévaudan éclate, en 1764 exactement. C’est une grande peur collective qui frappe la vie dans les campagnes et qui va durer trois ans. Elle annonce d’autres grandes peurs, qui vont précéder la Révolution française. On peut parler d’un phénomène socio-culturel. Encore aujourd’hui, on ne sait pas très bien de quoi il retourne: quel était ce monstre qui terrorisait en France les populations dans le sud du Massif central? Un loup gigantesque? Plusieurs loups? Les contemporains ont pensé à un hybride de lion et de loup, ou de loup et d’hyène... On a aussi imaginé des loups manipulés par des humains. Ce qui est le plus intéressant dans cette histoire, c’est la rapidité avec laquelle circulaient les nouvelles alors que n’existaient pas les technologies modernes: la bête attaquait une bergère en fin d’après-midi dans le Gévaudan, le lendemain toute l’Europe était au courant! Les nouvelles par les gazettes, les estampes, les gravures, le bouche à oreille allaient vite. C’était l’occasion de se moquer du roi de France qui n’arrivait pas à éradiquer ce fléau… 

Quand le loup est-il devenu un héros de livres pour enfants?

La plus ancienne version du conte Le Petit Chaperon rouge est datée de l’an 1000. On a retrouvé deux manuscrits dans la région de Liège. Ces contes avaient des vertus morales et pédagogiques, ils étaient destinés aux écoliers pour leur apprendre à être méfiants à la fois des bêtes sauvages et des personnes flagorneuses. Il a ensuite été repris par Perrault avec la fin tragique que l’on sait, le loup mange le petit chaperon rouge et sa grand-mère. Par contre, dans la version des frères Grimm, au XIXe siècle, un gentil chasseur tue le loup, ouvre le ventre de l’animal et en fait sortir le chaperon et sa grand-mère vivantes. Dans le dessin animé de Tex Avery, le loup est frimeur et lubrique, il arrive à trouver l’adresse de la grand-mère chez laquelle il se précipite. Mais la grand-mère est encore plus lubrique que lui!

Les loups d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’autrefois, dites-vous. Qu’entendez-vous par là?

La réapparition du loup a provoqué beaucoup de polémiques. J’ai été très fâché que les historiens aient été pris à partie par des écologistes et des zoologues, qui les ont accusés de mentir et de mal interpréter les documents. Si le loup actuel ne mange plus les hommes, autrefois il attaquait bel et bien! C’est quand même bien naïf, voire absurde, de croire que les loups d’aujourd’hui sont les mêmes que ceux d’hier ou de penser que la vie dans les campagnes européennes du XXe siècle est la même que celle du XVIe siècle, ça n’a aucun sens. Cette façon de penser, de projeter dans le passé nos savoirs, nos connaissances, nos sensibilités, nos morales sans aucune précaution, comme si on pouvait juger le passé à l’aune des valeurs du présent, est grotesque. L’historien sait bien que ce que croient les grands zoologues d’aujourd’hui fera rire aux larmes les zoologues de demain. 

Le loup ne fait plus peur, il est revalorisé, défendu et même protégé. Comment expliquez-vous ce revirement?

Le renversement de valeurs se situe à la fin du XIXe siècle. À ce moment-là, les loups ont disparu de certaines régions d’Europe et, en 1885, Louis Pasteur a mis au point le vaccin contre la rage. Du coup, la peur du loup a beaucoup reculé, et l’animal a été revalorisé. On le voit tout d’abord dans les livres pour la jeunesse, notamment grâce à Rudyard Kipling qui écrit Le Livre de la Jungle avec Mowgli recueilli par un clan de loups. Aujourd’hui, on trouve même des peluches en forme de loup, c’est devenu la vedette animale pour les tout-petits. Avant c’était le cochon, maintenant c’est le loup. Après le grand méchant loup est arrivé le gentil petit loup! La BD, le dessin animé, les livres pour enfants n’ont cessé de revisiter l’histoire du petit chaperon rouge, un conte que j’ai beaucoup travaillé du point de vue animal, mais aussi chromatique...

Aujourd’hui, la peur du loup dort, mais elle pourrait tout à fait se réveiller dans certains conditions climatiques, topographiques et économiques, demain ou après-demain

Michel Pastoureau

C’est-à-dire?

L’importance du rouge dans le conte. Pourquoi cette couleur? La première hypothèse est que l’on a longtemps habillé les enfants en rouge, dans la vie des campagnes en Europe, soit pour mieux les voir, soit pour éloigner les forces du mal, le rouge étant une couleur prophylactique. Le rouge était aussi la couleur des habits de fête dans le monde paysan, ce qui signifierait que la petite fille met sa plus belle robe pour aller voir sa grand-mère. Ou l’histoire se passe le jour de la Pentecôte, jour voué à la couleur rouge sur le plan liturgique. Les hypothèses de la psychanalyse, qui nous racontent que c’est le rouge de la sexualité, la petite fille ayant très envie de rencontrer le loup... me semblent absurdes. Cela ne se passait pas du tout comme ça autrefois, la couleur des amours enfantines était le vert. Il aurait donc fallu parler du petit chaperon vert! On comprend mieux l’histoire des couleurs si on prend le rouge en liaison avec le blanc du petit pot de beurre et le noir du loup. Ce pôle des trois couleurs se retrouve dans Blanche-Neige et dans Le Corbeau et le Renard

La peur du loup pourrait-elle revenir?

Oui, bien sûr. Au fil du temps, on s’aperçoit que c’est une peur qui va et qui vient. L’historien sait que tout est fait de cycles. On pourrait croire par exemple que l’espérance de vie ne fait que monter. Or, pas du tout! En ce moment, elle commence justement à redescendre. C’est pareil pour la peur du loup. Aujourd’hui, elle dort, mais elle pourrait tout à fait se réveiller dans certains conditions climatiques, topographiques et économiques, demain ou après-demain.

* À lire: «Le loup. Une histoire culturelle» (Éd. Seuil, 2018). Disponible sur www.exlibris.ch

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