31 juillet 2018

«L’environnement urbain est devenu moins accueillant pour les enfants»

Les enfants jouent moins souvent dehors qu’il y a une quarantaine d’années. Une constatation qui fait s'interroger Michele Poretti, sociologue à la Haute École pédagogique (HEP) de Lausanne et à l’Université de Genève, sur la place accordée aux enfants dans l’espace public.

Michele Poretti
Les enfants jouent moins souvent dehors qu’il y a une quarantaine d’années. Une constatation à nuancer, selon le chercheur Michele Poretti, qui s’est intéressé à la manière dont les 8-10 ans investissent l’espace public dans trois quartiers bien distincts de la ville de Sion. (Photos:Jeremy Bierer)

Michele Poretti, on estime que les enfants passent en moyenne vingt minutes par jour dehors contre deux à trois heures il y a quarante ans. Comment expliquer cette nouvelle donne?

Cette observation est à nuancer: certains enfants continuent à beaucoup jouer dehors. Cela dépend du quartier où ils vivent et d’autres facteurs sur lesquels je reviendrai. Cela dit, plusieurs études montrent en effet une diminution générale de la présence des enfants à l’extérieur: non seulement ils y passent, en moyenne, moins de temps, mais aussi leur rayon de mobilité par rapport à leur lieu d’habitation s’est rétréci. Les raisons sont multiples. Pour commencer, on a privilégié ces dernières cinquante années la mobilité des biens et des travailleurs, en construisant des routes notamment. C’est l’économie qui a guidé ces choix. De fait, l’environnement urbain est devenu moins accueillant pour les enfants.

Qui sont du coup plus enclins à rester tranquillement chez eux?

Oui. Les appartements d’aujourd’hui sont plus grands et offrent plein d’alternatives aux jeux à l’extérieur: on peut y regarder la télé, s’amuser avec une console vidéo, une tablette, etc. Par ailleurs, la mobilité des enfants a elle aussi évolué: ils sont accompagnés en voiture par leurs parents, d’activité en activité. On parle de «génération siège arrière». Cela m’amène également à parler de la pédagogisation des loisirs: de plus en plus, pères et mères souhaitent que leurs enfants s’inscrivent à des activités qui leur permettent d’apprendre quelque chose, d’acquérir des compétences qui leur seront utiles dans la vie. Certains, notamment dans les classes les plus aisées, cumulent jusqu’à quatre ou cinq activités extrascolaires par semaine, ce qui leur laisse peu de temps, si l’on compte également les devoirs, pour s’amuser simplement dehors. Le jeu libre à l’extérieur n’est donc plus une activité privilégiée, en tout cas par un certain type de parents.

Ce que j’ai pu constater, c’est que les enfants de 8-10 ans ne sont pas nécessairement fascinés par les places de jeux, même ultra-modernes, même bien équipées

Michele Poretti

Cette tendance ne trahit-elle pas aussi une surprotection de la part des adultes?

Depuis la fin du XIXe siècle, l’espace public, et la rue en particulier, sont considérés comme des lieux menaçants pour les enfants. On pense notamment au trafic, aux accidents de la route, mais aussi aux éventuels prédateurs adultes qui rôderaient dans le quartier. Depuis quelques années sont venus s’ajouter les risques d’attentats terroristes. Considérés comme vulnérables, les enfants seraient donc en danger. Ou du moins vit-on avec cette impression, alors que les cas vraiment graves sont très rares. Quoi qu’il en soit, les parents tendent à protéger davantage leurs enfants. Je n’irai pas jusqu’à parler de surprotection: ils agissent comme ils l’estiment nécessaire.

Vous disiez que certains enfants continuent toutefois à jouer dehors…

Oui. On parle souvent des enfants comme d’un groupe homogène. J’estime pour ma part qu’il y a des enfances plurielles et il vaut la peine de souligner les différences d’âges, de genres – garçons et filles n’ayant pas la même mobilité spatiale – mais aussi de cultures et de classes sociales. Ces dernières influent notamment sur le lieu d’habitation et sur les pratiques parentales. Car aujourd’hui, la ville n’est pas homogène. Dans une étude réalisée en 2016, j’ai comparé trois types d’enfances menées dans trois quartiers très différents de Sion: le centre-ville, qui ressemble à tant d’autres, avec ses axes routiers à fort trafic, un bâti très dense, peu d’espaces verts; une banlieue populaire, habitée en grande partie par des personnes d’origine étrangère, avec un agencement assez classique, de gros bâtiments entourant une place de jeux assez modeste, pas forcément en bon état, ainsi qu’une grande pelouse; et un beau quartier, occupé par des maisons individuelles avec jardins, grilles, caméras de sécurité et accès privés.

Et qu’avez-vous observé?

Qu’on y mène des enfances très disparates. Dans le beau quartier, les enfants tendent à jouer dans leur jardin, souvent équipé comme une place de jeux publique, avec panier de basket, piscine, etc. Ils y invitent des copains et interagissent donc avec des personnes qu’ils ont eux-mêmes choisies. Au centre-ville, les enfants, issus des classes moyenne et populaire, jouent très peu dehors, certains pas du tout, l’environnement étant jugé trop dangereux par les parents. En banlieue en revanche, les enfants passent des heures dehors, non seulement parce que l’espace le permet, mais aussi parce que, bien souvent, leurs parents travaillent et ne sont pas à la maison, y compris le week-end. Alors que les enfants issus de milieux plus aisés partent en balade à la montagne avec leur famille ou vont au théâtre ou au cinéma.

Êtes-vous en train de dire qu’un type d’enfance est préférable aux autres?

Non. Je ne prétends pas savoir si les uns ou les autres sont plus heureux ou plus tristes, je constate simplement que les enfances se construisent différemment. Ceux qui passent plus de temps dans la rue apprennent des choses différentes, sont confrontés à une hétérogénéité de personnes de plusieurs nationalités, avec qui ils n’ont pas forcément choisi d’interagir. Cela peut générer des conflits, mais aussi des amitiés très fortes. Ces enfants développent ce qu’on pourrait appeler une culture de la rue, avec toute une série de règles à négocier.

Une expérience qui peut s’avérer très riche, non?

Oui, mais elle ne sera pas forcément valorisée dans notre société, notamment à l’école. Et cela implique que ces enfants sont hors du regard parental. Or, aujourd’hui, la tendance est plutôt de concevoir des quartiers qui permettent de garder constamment un œil sur ses enfants. Le programme «Commune amie des enfants» de l’Unicef valorise d’ailleurs la construction de places de jeux et d’espaces verts visibles depuis les logements.

Un tel agencement est-il davantage adapté aux enfants?

Étant donné cette pluralité d’enfances, il est très difficile de dire ce qui est adapté ou non. Ce que j’ai pu constater, c’est que les enfants de 8-10 ans ne sont pas nécessairement fascinés par les places de jeux, même ultra-modernes, même bien équipées. D’ailleurs, ils en détournent bien souvent l’utilisation, en grimpant à l’envers sur un toboggan par exemple. Et dans les quartiers populaires, ils préfèrent jouer dans la rue, dans les garages, dans les buissons, bref, dans des lieux secrets qui ne leur sont pas destinés et où ils peuvent échapper à la surveillance des adultes. Ils y trouvent une énergie différente, une prise de risques que ne leur offrent pas les endroits que les adultes prévoient pour eux, même si ces derniers agissent bien souvent avec les meilleures intentions.

Comment, dès lors, concevoir des villes ou des quartiers qui conviennent aux enfants, à leurs besoins et à leur développement?

La première chose sensée serait d’impliquer des enfants dans le processus, de leur demander leur avis. Mais encore faut-il écouter ce qu’ils ont à nous dire, en taisant nos préjugés, étant donné que nous avons souvent une idée bien précise de ce qui est bénéfique, juste ou dangereux pour eux. Or, il peut nous arriver de nous tromper: ce que nous estimons adéquat pour eux ne l’est pas forcément. Je pense notamment aux zones à vitesse réduite, dans lesquelles voitures, piétons, vélos sont censés cohabiter harmonieusement.

Ce n’est pas le cas?

Pas forcément. Dans le cadre de mon enquête, j’ai pu observer que les enfants s’y sentent parfois menacés: en effet, dans ces rues étroites, il suffit qu’une automobile soit mal garée pour que les autres véhicules doivent circuler plus proches des piétons. En se mettant à hauteur d’enfant, on comprend aisément que cela puisse les effrayer, même à vitesse réduite. Voilà qui montre la nécessité de saisir leur point de vue. Bien sûr, on peut arguer qu’ils sont trop jeunes pour parler de manière pertinente du monde dans lequel ils vivent et que leur envie d’aventure ne cadre pas avec la tendance actuelle de tout vouloir contrôler. Mais il me semble que cette volonté est de toute façon vouée à l’échec. Peut-être devrions-nous envisager de remplacer certaines places de jeux par des zones boisées où les enfants pourraient se cacher dans les arbres…

Cela dit, au-delà du bruit, il est vrai que l’on cloisonne toujours davantage les enfants dans des espaces qui leur sont propres

Michele Poretti

Ne sommes-nous pas également devenus intolérants aux bruits des enfants, à leur présence dans des espaces qui ne leur sont pas destinés?

Le bruit est aujourd’hui devenu un enjeu majeur de notre société et notre intolérance ne s’applique pas uniquement aux enfants. On se plaint du bruit émis par le trafic, par les chantiers, mais aussi par les voisins, tout en revendiquant notre liberté d’écouter de la musique au volume qui nous convient. Le bruit qui nous dérange est toujours celui des autres. Les enfants eux-mêmes se plaignent du bruit de leurs pairs, mais ils ont envie de pouvoir s’amuser, de crier, de manifester leur joie lorsqu’ils le souhaitent. Bien sûr, je ne nie pas que certains adultes fuient sciemment le bruit des plus jeunes et passent volontiers des vacances dans des endroits interdits aux enfants. C’est d’ailleurs devenu un argument de vente. Cela dit, au-delà du bruit, il est vrai que l’on cloisonne toujours davantage les enfants dans des espaces qui leur sont propres.

Pourquoi?

Tout a commencé avec l’école, qui se voulait un lieu à part, hors de l’agitation du monde, où l’on pouvait se consacrer sereinement à l’apprentissage. Or, aujourd’hui, cette tendance s’est accrue, notamment avec la construction de places de jeux de plus en plus sophistiquées et la multiplication des activités extrascolaires. On a bâti une société dans laquelle les enfants vivent un peu en marge. Dès qu’ils sortent des zones qui leur sont destinées, on est surpris. Parallèlement depuis une cinquantaine d’années, le passage des jeunes à l’âge adulte est devenu problématique, on se plaint qu’ils ne soient pas plus rapidement responsables. Mais peut-on vraiment s’en étonner, lorsqu’on sait que pendant des années les enfants ont été confinés dans une espèce de limbe, un espace à l’écart, qui ne fonctionne pas comme le reste du monde? Bien entendu, on ne va pas refaire le monde, et il est tout à fait sensé de créer des espaces dans lesquels les enfants puissent se former ou se distraire librement. Mais il convient de s’interroger sur les paradoxes de notre manière de fonctionner.

Michele Poretti estime que les parents tendent aujourd'hui à protéger davantage leurs enfants.

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