22 août 2018

Miction impossible

Se soulager d’une envie pressante peut tourner au parcours du combattant. La gestion des toilettes publiques par des municipalités tiraillées entre service à la population et souci d’économies n’est pas un modèle de cohérence.

WC public à Lausanne
Les toilettes publiques sont constituées d’équipements allant du plus vétuste au plus moderne (photo: Mathieu Rod).

Lénine l’avait promis: dans la société communiste, le jour viendrait «où l’or couvrirait les murs et le sol des toilettes publiques». Le bon peuple n’en demande sans doute pas tant. Juste des lieux d’aisances qui le soient vraiment: accessibles et ne ressemblant pas systématiquement aux derniers cercles de l’enfer. Qui ne s’est jamais retrouvé, citadins de toutes classes, touristes, pendulaires, femmes seules ou avec enfants, pris d’une envie pressante en pleine rue, et sans solution à disposition?

Une question qui se complexifie à mesure qu’on y réfléchit. Les cafés et les restaurants réservent leurs toilettes aux clients et d’ailleurs la présence régulière de clés ou de codes à leur entrée l’indique, alors que dans toutes les grandes gares de Suisse, les lieux d’aisances sont payants et, pour qui n’a pas de monnaie sur soi, l’accès est impossible. Il reste les toilettes publiques dont le nombre et les conditions d’hygiène et de sécurité varient d’une région à l’autre.

Toilettes publiques à Lausanne (photo: Mathieu Rod).

À Bienne, par exemple, ces dernières ont été en grande partie supprimées, et à Lausanne, leur nombre baisse et certaines toilettes publiques ont même été reconverties en cafés bobos. Même tendance du côté alémanique: «À Lucerne, beaucoup de toilettes publiques ont fermé pour faire des économies», constate Corinne Grond, fondatrice de la plateforme WC-Guide. Résultat: il n’est pas rare que, face à l’absence de petits coins, certains cherchent des parades, quitte à se retrouver à défier les cadres de la salubrité publique.

Un retour en arrière

«En matière de politique urbaine, nous sommes en pleine régression, commente Yves Pedrazzini, sociologue et professeur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). La question des toilettes est un sujet sérieux et autour duquel il y a un véritable tabou.

C’est sans doute lié au rejet de notre caractère profondément animal, qui nous rappelle que, même au XXIe siècle, on produit des excréments.

Yves Pedrazzini

Une réalité qui ne semble pas toujours être prise en compte dans l’aménagement public et soulève des problèmes d’accès et de gestion urbaine.

On ferme!

Dans la tendance à la suppression des WC publics, Bienne fait un peu figure de jusqu’au-boutiste. Il y a quatre ans, la ville a fermé les seize toilettes existantes, avec la perspective d’économiser Fr. 200 000.- d’entretien par an. Devant un certain tollé, elle en a rouvert la moitié l’année suivante. Aujourd’hui, pourtant, un postulat de gauche réclame la remise en service de l’ensemble. Selon la conseillère de ville socialiste Dana Augsburger-Brom, l’argument des économies ne tient pas «dans un canton qui multiplie les cadeaux fiscaux aux entreprises. On parle ici d’une urgence humaine.

Les toilettes relèvent pour moi clairement du service public.

Dana Augsburger-Brom

Certes, la ville a bien institué un concept dit de «toilettes accueillantes»: un dédommagement de Fr. 1000.- par année octroyé aux bars et restaurants affichant un logo rouge et noir, signe qu’ils mettent leurs toilettes à disposition du public. Ils sont aujourd’hui une douzaine. «Le concept est inabouti, estime Dana Augsburger-Brom. Ça marche pour les Biennois, qui savent à peu près où sont ces établissements, mais pour les visiteurs, ils sont compliqués à trouver. Et puis, imaginez un groupe de touristes ou une trentaine d’enfants d’une course d’école faisant la queue dans les toilettes d’un restaurant…»

À Lausanne, Stéphane Beaudinot, chef du Service de la propreté urbaine, admet que les toilettes publiques sont «moins nombreuses que par le passé», mais explique que

«les WC désaffectés se trouvaient dans des quartiers d’habitation où le taux d’utilisation était quasiment nul ou dans des zones avec une offre en lieux d’aisances déjà largement suffisante.»

Stéphane Beaudinot

Et que Lausanne ne semble pas être le plus mauvais élève, offrant «1 WC pour 2900 habitants». Soit mieux que Berne (1 pour 3200), Zurich (1 pour 3600), Genève (1 pour 3800), Lucerne (1 pour 6500) ou Bienne (1 pour 7000).

Pas de quoi impressionner Yves Pedrazzini, sociologue de l’urbanisme et professeur à l’EPFL: «Quand on nous dit qu’on n’avait pas d’autre choix que de fermer certaines toilettes publiques, je retiens deux choses: qu’on n’a pas eu la volonté politique de les rendre utilisables à nouveau et que cela marque une régression au niveau des services publics.» Et d’évoquer à Lausanne le cas du parc de Milan où les toilettes publiques ont été transformées en «un lieu à thé et à sirops bobo: juste à côté, on voit des mamans qui emmènent leurs enfants uriner dans les platebandes, sans autre choix.»

Toilettes publiques à Genève (photo: Mathieu Rod).

Au département des constructions et de l’aménagement de la ville de Genève, on affirme que le nombre de toilettes publiques est en augmentation et que des «crédits sont régulièrement votés pour la réalisation de nouveaux équipements». Tout en reconnaissant que certaines d’entre elles «ont été fermées parce que trop peu utilisées». Comment expliquer alors ce sentiment diffus dans la population d’un réel manque? «Difficile à dire, mais les WC sont des équipements compliqués à insérer dans les quartiers denses, dépourvus d’espaces publics.»

«C’est un sujet de dignité et de propreté parfaitement imminent»

Julien Damon, sociologue et ­professeur à Institut d’études politiques de Paris

Vous dites que les toilettes publiques sont un sujet très sérieux. Pourquoi?

Dans les pays très développés, il s’agit d’un sujet de dignité et de propreté parfaitement imminent. Je soutiens qu’il s’agit d’un sujet très sérieux, mais pas toujours traité de cette façon.

Selon vous, les toilettes publiques relèvent du droit et de l’aménagement des espaces publics.

Oui, vous avez des obligations qui pèsent en matière d’aménagement dans n’importe quelle localité: sécurité dans les transports, passages piétons, vitesses maximales, etc. En revanche, concernant l’équipement public en matière de toilettes, aucune obligation ne pèse sur les collectivités locales, puisqu’il s’agit d’une transaction sociale facultative. Je pense pourtant que les collectivités devraient avoir l’obligation d’offrir des services a minima à l’ensemble des personnes qui passent par leur espace public.

Justement, qui sont les premiers usagers de ces toilettes publiques

Les habitants, qui sont d’ailleurs de plus en plus âgés dans les villes riches, et qui ont donc particulièrement besoin de passer par ces services. Ensuite, on voit défiler de plus en plus de monde en ville – pendulaires, visiteurs occasionnels, touristes – puisqu’on est davantage mobile. On voit aussi des gens plus ou moins désirés dans l’espace public, notamment les sans-domicile, qui n’ont pas accès à des toilettes privatives. Pour toutes ces personnes, il me semble parfaitement digne que l’on cherche à organiser des commodités de base.

La question des toilettes publiques est donc révélatrice d’inégalité…

Oui, la première des inégalités, c’est d’avoir ou non accès à des toilettes chez soi. Il y a aussi des inégalités entre hommes et femmes, car il n’y a pas la même consommation de ce type d’espace. On constate par exemple que les filles vont plus souvent aux toilettes. Il suffit de voir la longueur des files d’attente comparée à celle des garçons pour s’en rendre compte. Les filles restent aussi plus longtemps aux toilettes tout comme les femmes qui accompagnent les enfants.

Si vous offrez le même espace pour des équipements féminins et masculins, il y a une forme de discrimination indirecte, car en réalité vous offrez moins d’équipement aux femmes.

Julien Damon

Dans certaines villes de Suisse, le nombre de toilettes par habitant semble assez élevé, comme à Genève. Est-ce bon signe?

Ce qui compte, ce n’est pas uniquement le nombre de toilettes par habitant, mais le nombre de personnes qui pas­sent par la ville. À Genève, il y a beaucoup de frontaliers et donc de gens susceptibles de devoir accéder aux toilettes entre le moment où ils quit­tent le travail et celui où ils prennent les transports en commun. Dans les espaces de mobilité, il faut des toilettes, que ce soient les gares ou les stations de métro. Et il faut qu’elles soient gratuites parce que ce n’est pas un coût extraordinaire pour les pouvoirs publics ou les gestionnaires d’espaces ferroviaires que d’avoir des toilettes qui ne soient pas tarifées.

Quel est le problème avec la formule payante?

C’est fait pour emmerder le monde… On pense qu’en les rendant payantes, on n’aura pas la présence de ceux qui ne peuvent pas se permettre de se les payer. Or, c’est faux, parce que ceux qui y vont – et pour qui cela relève de la dignité – paieront la somme nécessaire pour y avoir accès.

Toilettes provisoires à Genève (photo: Mathieu Rod).

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