22 mai 2018

«Migros doit être là pour tous»

Membre de la direction générale de la Fédération des coopératives Migros depuis près de cinq mois, Sarah Kreienbühl est notamment à la tête des ressources humaines du groupe. La dynamique quadragénaire évoque ici ses principales missions, l’importance de Migros pour la société et sa passion pour l’alpinisme.

Temps de lecture 9 minutes

Sarah Kreienbühl, êtes-vous un enfant de Migros?

Oui. J’ai grandi au centre de Zurich, et notre famille faisait ses courses dans un petit magasin Migros. Notre voisine y travaillait comme caissière. D’ailleurs, je suis toujours amie avec ses enfants. Les produits Migros ont marqué mon enfance, notamment les kouglofs au chocolat que l’on savourait à certains anniversaires.

Et comment êtes-vous devenue coopératrice?

Cela s’est fait naturellement. Après avoir quitté la maison de mes parents, je suis devenue coopératrice et, depuis, je lis régulièrement «Migros Magazine».

Le 1er janvier 2018, vous êtes devenue membre de la direction générale de Migros. Avez-vous ressenti un choc des cultures en passant de Sonova SA, une société cotée en Bourse, à une coopérative?

Pas du tout. Migros et Sonova ont plus de points communs que l’on pourrait le croire. Elles sont toutes deux ancrées en Suisse et portent la marque de grands pionniers – Andy Rihs pour Sonova, anciennement Phonak, et Gottlieb Duttweiler pour Migros. Elles améliorent l’une comme l’autre la qualité de vie de leurs clients en proposant d’excellents produits, ce qui leur a permis de devenir les leaders de leurs marchés respectifs. Si Sonova est aujourd’hui une entreprise globale, Migros emploie elle aussi environ 15 000 personnes à l’étranger. De plus, elles s’appuient toutes les deux sur un profond engagement vis-à-vis de la société, des valeurs fortes, une solide culture d’entreprise et une importante identification des collaborateurs à leur employeur. Enfin, il s’agit de deux entreprises des plus innovantes.

Pourtant, on n’associe pas forcément les coopératives à l’innovation…

À tort. Les coopératives sont très proches des clients, ce qui renforce justement leur capacité d’innovation. Les entreprises industrielles de Migros présentent ainsi une trentaine de nouvelles idées tous les mois. Le groupe fait aussi jeu égal avec les sociétés technologiques modernes en termes de processus et de modèle d’affaires. Je pense par exemple au récent projet de shopping social Amigos, (site en allemand) qui est actuellement testé en Suisse alémanique, ou au programme de promotion des vélos-cargos Carvelo, mené par le fonds de soutien Engagement Migros.

Les coopératives sont très proches des clients, ce qui renforce justement leur capacité d’innovation.

Sarah Kreienbühl

Vous avez l’air de vous sentir comme un poisson dans l’eau dans votre nouvel environnement. Parvenez-vous encore à apporter un regard extérieur?

Pour l’instant, ma position est équilibrée: je me suis familiarisée avec l’histoire de Migros et je comprends la logique de certaines évolutions. Cependant, j’observe encore l’enseigne avec un œil extérieur, ce qui me permet d’apporter un point de vue différent.

Pouvez-vous nous donner un exemple concret?

Lorsqu’une entreprise domine le marché depuis longtemps, elle court le risque de se reposer sur ses lauriers. Cela peut se comprendre, mais c’est un réel danger. Je tiens à défendre l’idée que nous devons sans cesse nous remettre en question pour nous améliorer et être plus proches de nos clients. C’est un peu comme dans l’alpinisme: l’ascension est réussie seulement lorsque que l’on est de retour dans la vallée.

Que voulez-vous dire?

En montagne, la plupart des accidents se produisent lors de la descente, ce qui, pour moi, est une métaphore de l’existence: lorsque nous atteignons un but, le principal risque est de relâcher la pression. Or, il me semble essentiel de ne pas se laisser aller et de se fixer de nouveaux objectifs ambitieux afin de continuer à se développer et de rester compétitif.

Vous êtes donc une passionnée d’alpinisme.

Oui, c’est une discipline qui me comble, car elle me permet de garder les pieds sur terre tout en me rappelant ce qui compte vraiment. En plaine, on est souvent complètement absorbé par nos préoccupations quotidiennes. Mais lorsque l’on prend un peu de hauteur, les règles ne sont plus les mêmes, l’horizon s’élargit. Une expédition en montagne ouvre donc toujours de nouvelles perspectives.

Quelle est la dernière montagne que vous avez gravie?

La pointe Dufour est la dernière ascension à plus de 4000 mètres que j’ai entreprise. Toutefois, je ne suis pas en quête de trophées, j’aime surtout partir à l’aventure seulement munie d’un léger sac à dos. Cela remet toujours les idées en place. Néanmoins, en ce moment, je préfère enfourcher mon vélo de course – ma deuxième grande passion –, avec lequel j’aime franchir les cols alpins.

Sarah Kreienbühl accorde une grande importance à l’engagement de Migros en faveur de la société (photo: Sandra Blaser).

Vous avez dit qu’une organisation devait évoluer en permanence. Y a-t-il cependant des constantes que Migros doit préserver?

C’est grâce à nos collaborateurs que nous sommes numéro un: leur identification à l’entreprise est unique. Cela ne s’achète pas, c’est une richesse qui s’est renforcée au fil des décennies. Nous nous efforçons de la préserver, notamment en définissant des objectifs communs et en mettant ceux-ci rapidement en œuvre.

À cet égard, les entreprises dotées d’une direction centralisée sont avantagées. Or, Migros est constituée de plusieurs coopératives régionales, dont les visions sont parfois divergentes…

Le fédéralisme de l’enseigne est aussi ce qui fait sa force. Les modes de travail modernes sont souvent décentralisés, et donc plus proches des clients. De mon point de vue, il est beaucoup plus important de travailler ensemble sur nos points communs et d’entretenir une culture Migros fédératrice, qui unisse toutes nos entreprises et coopératives.

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Vous êtes à la tête du département des ressources humaines. Quel est votre principal défi dans ce domaine?

Comme beaucoup d’autres entreprises, Migros est à la veille d’une transformation majeure. Le numérique bouleverse nos vies, y compris nos modes de consommation. Mon but est d’accompagner nos collaborateurs dans cette transition, tout en respectant les valeurs sociales de l’enseigne. C’est là, je crois, l’une de mes principales missions.

Migros offre des conditions de travail exceptionnelles à ses collaborateurs. Cette situation pourra-t-elle perdurer?

Cela restera toujours notre objectif, dans la mesure du possible. C’est pourquoi je suis heureuse que nous ayons pu récemment signer avec nos partenaires la nouvelle Convention collective nationale de travail du groupe Migros en dépit des difficultés conjoncturelles.

Quid des nombreuses offres proposées via le Pour-cent culturel et les Écoles-clubs?

Les prestations du Pour-cent culturel sont inscrites dans nos statuts. Un pourcentage fixe de notre chiffre d’affaires – et non de notre bénéfice – est ainsi attribué à des projets sociaux et culturels. Nous examinons nos offres en continu afin de nous adresser au plus grand nombre. Là encore, il nous faut maintenir un subtil équilibre: nous voulons proposer un large éventail de prestations tout en tenant compte de nombreux centres d’intérêts particuliers. Car nous voulons que Migros soit là pour tout le monde.

Quelles sont vos priorités: le Pour-cent culturel, les centres de loisirs, «Migros Magazine» ou la communication?

Les trois premiers domaines ont un dénominateur commun: leur contribution essentielle à la société et à la qualité de vie grâce à des prestations accessibles à tous – la musique et la danse, les cours et la formation ou les contenus journalistiques. Cela va bien au-delà des préoccupations purement économiques de l’entreprise. Mon rôle est de faire redécouvrir ces prestations exceptionnelles, notamment à l’aide de la communication.

Mais ne sont-elles pas déjà connues?

Lorsque j’en discute autour de moi, en particulier avec des jeunes, je suis frappée de constater que nombre d’entre eux ignorent que Migros fait tant de choses pour la société. Cela m’amène à me demander comment nous pouvons les toucher et partager nos valeurs avec eux. Le fait que cette jeune génération accorde de l’importance à la responsabilité sociale et au développement durable nous facilite la tâche.

Aujourd’hui, presque toutes les entreprises se présentent comme durables.

Beaucoup d’entre elles respectent effectivement des normes minimales, mais Migros va plus loin: elle est par exemple la première productrice de courant solaire de Suisse, et certains de ses magasins génèrent plus d’électricité qu’ils n’en consomment.

Comment expliquez-vous la philosophie de l’enseigne aux clients?

C’est très simple: nous leur faisons prendre conscience qu’ils peuvent, à travers chacun de leurs achats à Migros, apporter personnellement une contribution essentielle à la société. Notre engagement marqué dans ce domaine via le Pour-cent culturel, le fonds de soutien ou encore nos efforts en matière de développement durable nous distingue des autres entreprises et fait notre singularité. De plus, la fidélité de notre clientèle nous permet de promouvoir l’emploi en Suisse.

Vous êtes la seule femme membre de la direction générale. Qu’est-ce que cela vous inspire?

J’y accorde peu d’importance, car cela n’est pas nouveau pour moi. En outre, je suis persuadée que la proportion de femmes parmi les cadres augmentera au fil du temps. Il me semble toutefois réducteur de limiter la problématique de la diversité à la question féminine: nous devons tenir compte d’autres critères, notamment l’équilibre des âges et la pluralité des expériences, pour pouvoir refléter au mieux les intérêts de nos clients. Selon moi, il est essentiel de créer des conditions de travail préservant la vie de famille, de mettre en valeur des modèles adaptés et d’offrir à un maximum de personnes qualifiées, quel que soit leur sexe, la possibilité d’évoluer dans leur entreprise.

Il me semble réducteur de limiter la problématique de la diversité à la question féminine: nous devons tenir compte d’autres critères, notamment l’équilibre des âges et la pluralité des expériences.

Sarah Kreienbühl

Pour conclure, quelques questions personnelles: quels livres avez-vous lus récemment?

Le dernier ouvrage de Bertrand Piccard, Changer d’altitude, celui d’Ueli Steck et celui de Rolf Dobelli: The Art of the Good Life. Ces lectures ont été d’autant plus stimulantes que j’ai pu en discuter avec mes amis.

Quel est votre style de musique préféré?

J’ai grandi en écoutant de la musique de chambre. Plus tard, j’ai élargi mes goûts musicaux: j’apprécie aujourd’hui le jazz, le funk et la soul, et j’aime découvrir de nouveaux artistes. J’ai par exemple adoré, lors de la dernière série de concerts du Pour-cent culturel Jazz, Matthieu Michel et Heiri Känzig.

Avez-vous des responsabilités en dehors de Migros?

Je suis membre du conseil de la Hear the World Foundation. Son but est de venir en premier lieu en aide, dans les pays en développement, aux enfants malentendants dont les parents n’ont pas les moyens d’acheter une prothèse auditive. Nous leur offrons donc un appareil adapté pour leur permettre d’aller à l’école, de suivre une formation et, plus tard, d’être autonomes. Lors de différents voyages, j’ai pu constater à quel point la fondation parvenait à changer la vie de ces enfants. Je suis ravie de pouvoir à la fois poursuivre cet engagement et m’impliquer dans les diverses fondations de Migros, dont le Gottlieb Duttweiler Institute (site en allemand et en anglais).

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