14 février 2019

«Si tes rêves ne te font pas peur, c’est qu’ils ne sont pas assez grands»

Les conditions de froid extrême, il connaît! En hiver 2016-2017, l’explorateur Mike Horn a traversé l’Antarctique en solitaire et sans assistance. Un exploit qui nécessite une bonne dose de préparation… et un mental d’acier.

Au cours de ses nombreuses explorations, Mike Horn s'est aventuré sur des terrains souvent hostiles à l'homme. (Photo: Dmitry Sharomov)

Mike Horn, après avoir conquis le Grand Nord en 2002 et en 2006, vous vous êtes attaqué, en hiver 2016-2017, à la traversée de l’Antarctique, soit 5100 kilomètres en 57 jours. Est-ce que vous aimez particulièrement le froid, pour vous infliger une telle épreuve?

Personne n’aime avoir trop chaud ou trop froid, c’est très inconfortable… Sortir de sa tente lorsqu’il fait -60 degrés, qu’il y a du vent et que tu risques de mourir, ce n’est jamais très motivant. Et quand tu commences à avoir des engelures, que tu dois t’amputer un doigt de pied ou te percer un ongle, c’est douloureux. Mais le froid, ça peut aussi être perdre ses sensations. Au moins, quand tu souffres, ça veut dire que la circulation du sang est rétablie, tu sais que tu es toujours vivant. Et puis dans la vie, on ne peut pas faire que des choses qu’on aime. C’est avec le temps que j’ai commencé à m’habituer à ce genre de situations et même à les apprécier: elles sont donc devenues plus supportables.

Justement, comment supporte-t-on au jour le jour, durant près de deux mois, des températures si extrêmes?

La préparation est vraiment importante. Une fois qu’on arrive sur le terrain, on ne peut plus rien changer, il s’agit simplement de gérer au mieux le froid, auquel on est constamment exposé. C’est toute une science de survivre dans de telles conditions, l’homme n’est pas fait pour ça. Bien sûr, j’ai des habits spécialement conçus pour mieux conserver la chaleur autour du corps. Et il m’arrive d’ingérer presque 12 000 calories – le seul apport extérieur de chaleur – en une seule journée, soit l’équivalent de 5-6 repas pour une personne normale. Il ne faut pas dormir trop longtemps non plus, parce que par -40 degrés, on perd en cinq heures 2000 calories, qui seraient beaucoup plus utiles pour tirer le traîneau par exemple… C’est aussi très important de ne pas essayer de se battre contre le froid, parce qu’on n’y arrivera jamais. L’accepter, c’est déjà un bon départ.

C’est donc aussi une question de mental…

Oui, ça se passe à 80% dans la tête. Je ne pense pas être physiquement plus fort qu’un autre. J’ai peut-être la capacité de m’adapter plus rapidement, mais c’est avant tout la manière de penser qui prime. Ça demande une sacrée discipline…

Que ce soit en Antarctique ou durant vos autres aventures, vous vous êtes volontairement confronté à des situations extrêmement périlleuses, vous avez risqué votre vie à plusieurs reprises... Qu’est-ce qui vous motive?

J’aime bien l’inconnu. Essayer de faire des choses qui n’ont jamais été faites auparavant. Et puis, je n’ai pas peur de perdre: l’envie de gagner est la plus forte, c’est ça qui me pousse à tenter l’impossible. Mes expéditions me donnent le sentiment d’être vivant. C’est quand je suis chez moi devant la télé que j’ai l’impression d’être mort. En cinq ans, je ne suis resté que trente-deux jours en Suisse et je préfère de loin dormir dans un sac de couchage sous une tente que dans mon lit à la maison. Ce choix de vie me rend heureux. J’aime la simplicité du quotidien d’explorateur, j’aime être inspiré par la nature, voir des choses que tout le monde n’a pas l’occasion de voir.

C’est dans ces conditions que l’on découvre qui on est, que l’on grandit à l’intérieur.

Qui vous a inspiré votre vocation?

Elle est venue très jeune, par le biais de mon père, qui était joueur de rugby en Afrique du Sud. Les gens l’arrêtaient dans la rue pour lui dire qu’il avait bien joué. À la fin de sa carrière, tout le monde est venu dans les vestiaires pour le féliciter d’avoir été un joueur exemplaire pendant vingt-cinq ans. Je voulais être comme lui. Lui m’assurait que sa vie n’était pas si extraordinaire mais qu’il me voyait bien, plus tard, accomplir de grandes choses. Quand ton idole, ton héros te dit ça, tout te paraît possible…

C’était donc lui votre moteur?

Oui, et inversement. Tous les matins à 6h, il se levait pour aller courir et, dès l’âge de 10 ans, j’ai commencé à l’accompagner. Il ne ralentissait pas pour rester à ma hauteur, c’est moi qui courais plus vite pour m’adapter à son rythme. Pour moi, c’était une motivation. Un jour, il m’a demandé: «Pourquoi penses-tu que je me réveille chaque matin pour courir?» Je lui ai répondu: «Parce que tu veux mieux jouer, apporter de la valeur à ton équipe, être plus fort.» Il m’a dit: «Non, Mike, c’est parce que je sais que toi, tu es debout, que toi, tu vas aller courir.» Je me suis rendu compte que c’était moi qui l’inspirais, alors que je n’avais que 10 ans. Je ne sais pas si c’était vrai ou pas, mais lui le croyait. En fait, l’inspiration peut venir de n’importe quelle source, il suffit d’ouvrir les yeux et de regarder autour de soi.

(Photo: Dmitry Sharomov)

Qu’en est-il des grands explorateurs polaires, tels qu’Amundsen et Shackleton? Vous ont-ils aussi servi de modèle?

Oui, parce que je m’intéressais à leur vie. Gamin, tu t’imagines facilement partir en bateau, en direction de lieux qui n’ont encore jamais été atteints. Ça me faisait rêver et un peu peur en même temps. Mais si tes rêves ne te font pas peur, c’est qu’ils ne sont pas assez grands.

Finalement, qu’est-ce qui est le plus difficile: descendre l’Amazonie à la nage ou traverser l’Antarctique à la force des mollets et du vent?

À chaque expédition ses propres challenges! C’est très difficile de les comparer… La jungle nécessite un peu plus de force physique: tu dois tracer ton chemin avec une machette, tu marches la moitié du temps dans la boue, tu te casses la gueule vingt fois par jour, tu te relèves et tu continues, il y a les moustiques et plein d’autres bêtes qui veulent te manger, mais au moins il y a de la vie et, pour peu que tu sois préparé, tu peux envisager de rester plusieurs jours au même endroit. En Antarctique, il n’y a pas d’animaux, tu es le seul être vivant sur ton glacier et, en regardant autour de toi, tu te rends bien compte que tu ne peux pas t’attarder: il y a un certain élément d’urgence, tu ne fais que passer.

Du coup, est-ce que vous appréhendez différemment ces deux types de milieux?

Je trouve du plaisir partout! Et j’applique à chaque fois les mêmes méthodes psychologiques. En fait, seule la nature change, l’homme reste le même: il s’agit de garder sa détermination, d’être fort dans la tête et physiquement entraîné. Et de tout faire pour rester vivant.

Au-delà du goût de l’aventure, vos expéditions sont-elles aussi motivées par la volonté de sensibiliser le public à des thématiques environnementales?

Oui. D’ailleurs, durant cinq ans, j’ai formé des jeunes explorateurs à prendre soin de la planète. Nous avons mené ensemble de nombreux projets. Pour moi, c’est extrêmement important parce que la Terre, c’est mon terrain de jeu. Et après trente ans d’exploration, j’observe un réel changement, qui me donne envie d’agir. Or, mes aventures me permettent d’être entendu.

Je ne suis ni un politicien ni un scientifique, mais je bénéficie d’une vraie expérience sur le terrain.

N’avait-il pas été question que vous remplaciez Nicolas Hulot comme ministre de l’Écologie en France?

La question s’est posée, oui. Mais je suis un homme qui préfère l’action à la parole. Ce ne sont pas des décisions politiques qui vont sauver la planète. L’effort doit aussi venir du peuple: nous devons changer notre manière de vivre, c’est là où nous pouvons faire la différence. Et puis, un ministre de l’Écologie n’est jamais libre de faire tout ce qu’il a envie de faire, même s’il est vraiment passionné. J’ai l’impression d’avoir davantage de pouvoir et de droit à la parole en faisant valoir mes expéditions.

Quelle sera la prochaine?

On est en train de préparer une expédition sur le K2 (le deuxième plus haut sommet du monde, après l’Everest, ndlr), mais on attend encore les permis de Chine. Après ce sera la traversée du pôle Nord, et puis normalement, au mois de novembre, je serai de retour en Suisse pour environ trois semaines, histoire de laver mes slips et mes chaussettes avant de repartir.

Et passer Noël avec vos filles?

Ce sont plutôt elles qui viendront passer Noël avec moi. Elles préfèrent aussi être sur mon bateau ou dans la nature qu’à la maison.

Vous leur avez transmis le virus, alors…

Je n’espère pas, mais je pense que c’est foutu…

À lire: «L’Antarctique, le rêve d’une vie» , Mike Horn, XO Editions

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