6 octobre 2014

Mineurs condamnés ou fracassés: à chacun son centre

Reportage à Lausanne-Valmont, le célèbre centre fermé pour adolescents où la population a changé suite à l’ouverture du centre de détention romand des Léchaires à Palézieux (VD) il y a cinq mois. Mais pas les convictions de son directeur.

un table de ping-pong dans l'enceinte du parc du centre pour mineurs de Valmont
Le centre de Valmont accueille actuellement dix-neuf jeunes.
Temps de lecture 9 minutes

Le 19 mai dernier s’est ouvert à Palézieux (VD) le centre de détention pour mineurs romand des Léchaires. Les éducateurs y constituent toujours les trois quarts du personnel, mais il s’agit d’une vraie prison avec des gardiens en uniforme et des caméras, comme pour les adultes. Son directeur, Philip Curty, parle de «prison éducative» (voir plus bas).

Des bortes blindées de l'établissement.
Valmont reste un établissement en milieu fermé.

Rien de tout cela à Valmont. Depuis plus de quarante ans, le vénérable centre pour adolescents du nord de Lausanne a pourtant eu son lot d’exécutions de peines et de préventives. Dès le début du siècle, avec un paroxysme vers 2004-2005, explose une nouvelle délinquance juvénile en Suisse romande. Plus violente, plus rétive à toute prise en charge éducative, avec des phénomènes de bandes organisées qui ont pris tout le monde de court.

Justice, police, milieux éducatifs, on est de toute façon toujours en retard d’une guerre. Mais là, personne n’était vraiment prêt,

raconte Daniel Javet, directeur de Valmont depuis 2008 après cinq ans comme coordinateur.

Pression de l’opinion publique et des médias? Toujours est-il que le politique décide de prendre des mesures. Ce sera un droit pénal des mineurs durci avec peines privatives de liberté. Pour l’appliquer, le législateur décide la construction d’une prison pour mineurs. Signé en 2005, ce concordat romand vient donc de se concrétiser avec l’ouverture des Léchaires. «Certains, dont moi, auraient préféré davantage de moyens pour les institutions en place. A Valmont, par exemple, une micro-structure de cinq-six chambres pour les cas vraiment difficiles aurait suffi.»

Daniel Javet n’a rien de l’éducateur social «à la cool» trop naïf. Il n’empêche. Il voit l’enfermement comme un moyen exceptionnel et très temporaire, pas comme une fin en soi.

Selon moi, le phénomène des jeunes en délinquance dure de l’époque s’est largement tassé. D’où le risque qu’atterrissent à Palézieux des jeunes qui n’ont rien à y faire.»

Le débat sur les bienfaits d’une réponse carcéralo-éducative existait il y a bientôt dix ans. Il n’est visiblement pas clos.

Des mesures d’observation ou des placements provisionnels

Une cellule du centre de Valmont
L’une des cellules de l’établissement Valmont, où les jeunes essaient de se construire un avenir.

En attendant, Valmont s’est préparé à ces changements. Désormais, les Léchaires accueillent toutes les peines privatives de liberté, qu’elles soient en préventive ou en exécution de peine. «Le Centre de Valmont, lui, conserve des mesures d’observation et des placements provisionnels en milieu fermé, confirme Alain Meister, premier président du Tribunal des mineurs vaudois. Avec également des jeunes issus du Service de protection de la jeunesse, cette institution garde plus que jamais son utilité.»

Envers des jeunes, de plus en plus nombreux selon Daniel Javet, «déstructurés, cassés et démunis individuellement». Beaucoup plus de filles, aussi, qui ne représentaient autrefois que 10% des séjours, contre près d’un tiers aujourd’hui. Daniel Javet: «Ils sont moins âgés, aussi. La moyenne d’âge a longtemps tourné autour des 16 ans. Désormais, c’est plutôt 15, les 14 ans ne sont plus rares.»

Ce que les spécialistes appellent la «disqualification sociale, scolaire et sociétale» arrive de plus en plus tôt, la marginalisation sociale avec elle. «Il y a par exemple de plus en plus d’ados, fragiles psychologiquement et très immatures, qui restent officiellement scolarisés mais ne viennent plus en classe. Un phénomène inquiétant», déplore encore Daniel Javet. La durée des passages à Valmont augmente elle aussi. «Actuellement, sur dix-neuf jeunes (pour vingt-quatre places disponibles), sept habitent carrément ici.»

Atelier du bois au centre Valmont
Au programme pour les pensionnaires de Valmont: des ateliers de travaux manuels mais aussi des cours standard comme les maths, le français, etc.

Il faut souvent tout reprendre depuis le début. A commencer par l’éducation la plus basique. Avec le lien comme mantra éducatif et dispositif de sécurité en même temps. «Il y a beaucoup moins de violence que dans les foyers ouverts. Parce que ici ni l’adulte ni le jeune ne peuvent fuir la relation. Et c’est bien le lien créé qui constitue le meilleur rempart contre la violence physique.» Ce qui n’empêche pas les engueulades, ni les dérapages naturellement. «Une petite minorité demeure incapable de faire ce petit pas. Les Léchaires constituent alors la seule solution», relève pour sa part Alain Meister.

Mais souvent, les pétages de plombs, s’ils ne se préviennent pas, s’expliquent. Et donc peuvent se régler. «L’autre jour, la direction d’un foyer est venue annoncer à un jeune ici pour quelques jours qu’ils n’acceptaient finalement pas son retour. Evidemment, le gars a tout explosé dans sa chambre.» Avant de se calmer en discutant avec son éducateur référant. «C’est avant tout cela, Valmont: un cadre qui protège ces jeunes d’eux-mêmes.»

Portrait de Claudio Vallone, souriant
Claudio Vallone

Claudio Vallone a côtoyé pendant dix-huit ans ces «gamins malmenés à l’estime de soi en berne». Il vient de tirer de cette longue expérience d’éducateur social un livre de portraits poignants (Claudio Vallone, «Qui sont ces ados qu’on enferme?», Ed. Mon Village) de ces «ados en détestation d’eux-mêmes, parfois difficiles mais souvent très attachants». Dans cette institution à laquelle il est resté très attaché, Claudio Vallone débarque à 22 ans face à des jeunes qui n’ont parfois que cinq ans de moins que lui. Puis il fonctionne ensuite comme enseignant titulaire.

Français-maths-culture générale, repris souvent à un niveau basique. «C’est le genre d’endroit où il faut être bien dans sa peau et sa tête pour travailler. Pour moi, le feeling est tout de suite passé. Ils ont compris que, si j’avais de l’humour, j’avais aussi des valeurs fortes et que j’étais là pour les aider à reprendre confiance en eux.»

Parmi celles et ceux qu’il a côtoyés et qu’il décrit avec tendresse mais lucidité dans son livre, beaucoup sont issus de familles en miettes, la plupart arrivent en rupture sociale, davantage consommateurs de cigarettes et de joints que d’alcool. «Le vrai délinquant, pour moi, c’est justement celui qui cultive sa délinquance comme une forme de dépendance.» D’après ses chiffres, 60% ne viennent qu’une seule fois à Valmont, 30% refont peut-être un ou deux séjours mais s’en sortent. «La petite minorité restante n’arrive pas à se sortir de ce cycle de violence et de délits. Ils refusent tout lien éducatif. Pour eux, il n’y a pas de happy end. Et pour nous, c’est toujours un échec.»

«Je tiens à l'appellation de prison»

Portrait de Philip Curty
Philip Curty

Philip Curty, directeur de l’établissement de détention pour mineurs Les Léchaires, répond aux questions de Migros Magazine.

Combien de jeunes accueillez-vous actuellement?

Nous sommes en pleine capacité, soit douze personnes détenues dans douze cellules ouvertes jusqu’ici.

Si l’ouverture des Léchaires était dès le départ prévue de manière progressive, pensez-vous que les trente-six places prévues seront effectivement ouvertes?

Comme annoncé, l’ouverture des Léchaires se fait progressivement et une nouvelle division de six places supplémentaires ouvrira en novembre. Après cinq mois d’activité, il paraît difficile de tirer un bilan, mais nous pouvons dire à ce stade que l’établissement répond aux attentes et que les prévisions en termes d’occupation ont été correctement évaluées.

Quel est le profil type des jeunes que vous accueillez? Quelle est la moyenne d’âge?

Le profil des jeunes détenus aux Léchaires est hétérogène; nous accueillons des jeunes hommes et des jeunes filles entre 15 et 20 ans pour de la détention provisoire, des peines privatives de liberté, des mesures disciplinaires, des conversions de jours-amende ou de prestations personnelles non réalisées. Les durées de séjour varient actuellement entre un jour et trois mois.

Diriez-vous que vous êtes une prison éducative ou un centre pour adolescents plus fermé que d’autres?

Une prison pour mineurs n’est pas un centre éducatif fermé. C’est pourquoi je tiens à l’appellation de «prison». Nous encadrons aux Léchaires l’exécution de sanctions pénales qui sont différentes des mesures éducatives, lesquelles sont assurées par des centres éducatifs. Mais ce n’est pas pour autant que l’éducation s’arrête aux portes de la prison. C’est par le fait de donner du sens à la sanction pénale que la prison joue un rôle socio-éducatif. En ce sens, je dirais que notre établissement est une prison éducative.

Le législateur a décidé l’ouverture des Léchaires il y a presque dix ans, à une époque où une nouvelle violence adolescente ne trouvait pas de réponse. Aujourd’hui, votre établissement constitue-t-il encore une vraie solution pour ce type de délinquants?

Votre constat de départ est inexact. Le droit pénal des mineurs prévoit dans son catalogue de sanctions des peines privatives de liberté. Le Concordat latin se devait donc de disposer d’une infrastructure permettant aux autorités pénales de faire exécuter ce type de sanction dans un lieu approprié tant du point de vue sécuritaire que de celui de la protection des mineurs. Il ne m’appartient pas de déterminer si la prison est une vraie solution. La notion de défense sociale reste au cœur du projet des Léchaires: il s’agit de protéger la société contre les auteurs de délits, mais aussi et surtout de contribuer de manière bienveillante à prémunir les jeunes délinquants contre le risque de retomber dans la délinquance.

Photographe: Jeremy Bierer

Benutzer-Kommentare