10 mars 2014

Molosses: le cafouillage romand

Listes de chiens dangereux ou pas, interdiction ou multiples mesures administratives visant à la dissuasion: notre région tire la laisse dans tous les sens, au grand dam de la majorité des spécialistes.

Un rottweiler photographié dans un studio, montrant ses crocs en aboyant.
Des attributs physiques redoutables, associés à un comportement caractériel, laissent craindre des déboires pour certains chiens immaîtrisables.
Temps de lecture 9 minutes

Une vraie pétaudière. Une dizaine d’années après les premières mises en cause massives de molosses dans les cas de morsures, la réponse politique ressemble aux aboiements au loin lors d’une balade nocturne: disparates et à la logique obscure.

Marc Fuger, propriétaire à Belfaux (FR) de Laïka, en sait quelque chose: cette femelle amstaff (n.d.l.r: abréviation de «American Staff»), récupérée à l’âge de 9 mois dans le canton de Vaud, a pour les autorités fribourgeoises le tort de ne pas être de race pure, mais croisée avec un jack russell.

Marc Fuger et sa chienne «Laïka».
Marc Fuger et sa chienne «Laïka».

En acceptant d’adopter l’animal au poil beige et blanc et aux yeux marron auprès de la tante d’une voisine, Marc Fuger sait bien qu’il fait partie de la classe de chiens soumis à autorisation. Et pour cause, il en possède déjà un. En revanche, ce Fribourgeois de 32 ans ignore qu’un chien listé ne peut pas être issu d’un croisement. «En le ramenant, je suis allé chez le vétérinaire pour lui faire poser une puce. Ils m’ont dit qu’ils l’annonceraient aux autorités. Je me suis aussi acquitté de l’impôt sur les chiens. Je pensais donc que tout était en règle. Recevoir cette lettre de convocation en décembre a été une vraie surprise.»

De fait, la missive lui apprend que sa chienne, alors âgée de 2 ans, est interdite en terre fribourgeoise. Et les autorités ne lui laissent comme choix que de la faire euthanasier ou de la confier au service vétérinaire. «Et dans ce cas, les frais de fourrière étaient à ma charge. En plus, je suis sûr qu’ils la feraient piquer alors que Laïka est très gentille et qu’elle n’a jamais fait de mal à personne.»

Marié depuis peu, chef d’équipe en tant que monteur de voies aux CFF, Marc Fuger n’a pas vraiment le profil du lascar de banlieue. Longtemps propriétaire avec son père d’un élevage de boxers, il a toujours vécu parmi la gent canine et se dit juste passionné par le caractère et l’allure de l’amstaff.

Je ne connaissais pas cette réglementation à propos des croisements. C’est absurde, j’habite à quelques kilomètres de la frontière vaudoise, où rien de tel n’existe.»

Ce type de cas démontre l’imbroglio devant lequel se retrouvent les propriétaires (ou ceux qui veulent le devenir) de chiens de type molossoïde. Incohérences législatives, ignorance des avis quasi unanimes des scientifiques, mesures onéreuses et inefficaces: du côté des amoureux des molosses, la résistance s’organise entre multiplication des associations de défense et calendrier coquin (lire encadré).

Mais comment expliquer pareille gabegie? Après un certain nombre de cas de morsures très médiatisés, dans le contexte d’une véritable psychose anti-pitbull en France, mais aussi la découverte d’un marché parallèle à l’intention de jeunes utilisant ces races comme faire-valoir effrayant, une commission fédérale a été mise en place.

Caroline Brennecke, présidente de Molo’s, avec sa chienne «Lillou»
Caroline Brennecke, présidente de Molo’s, avec sa chienne «Lillou».

Son but? Proposer un cadre légal pour tout le pays. Hélas, le problème n’étant pas perçu avec autant d’urgence partout, c’était sans doute mission impossible. D’autant que Genève avait pris les devants avec un vote populaire. La commission accoucha donc d’une souris, non sans se prononcer quand même sur l’inutilité d’un listage de races dangereuses. «L’Angleterre est aussi revenue en arrière sur ce point, explique à Lutry Caroline Brennecke, présidente de l’association Molo’s, qui annonce près d’une centaine de membres. J’espère que chez nous aussi, il ne s’agit que d’une question de temps.»

L’adéquation entre une race et sa dangerosité remise en question

Le temps qu’une sorte de psychose collective infondée s’estompe? «Dire qu’une race est a priori dangereuse, ce n’est ni plus ni moins qu’un délit de sale gueule», tempête encore cette propriétaire d’un amstaff de bientôt 14 ans qu’elle connaît depuis qu’il a 4 mois. «Je sais déjà que j’en reprendrais un. Pour leur caractère unique et parce qu’ils sont très proches de leurs maîtres.»

Retour à Genève, où Francesca Messina, présidente de Moloss All Stars, une association composée d’une cinquantaine d’«adoptants» de molosses sauvés de l’abandon ou de la maltraitance, ne dit pas autre chose:

Selon sa socialisation, son éducation et son propriétaire, un chien peut être plus ou moins dangereux. La gestion d’un chien n’est pas différente parce qu’une race possède une constitution plus ou moins puissante.»

Comme pour les autres associations, le propos de Francesca n’est pas de prétendre que n’importe qui devrait prendre un molosse. «Mais en les diabolisant, ajoute Caroline Brennecke, on les a transformés en ennemis de la santé publique sans écouter l’avis des spécialistes, qui reconnaissent que c’est bien le maître au bout de la laisse qui compte. Il faut se rappeler que seuls neuf cantons, essentiellement romands, ont légiféré en ce sens dans notre pays.»

Il s’agirait donc d’une mauvaise réponse politique à un faux problème de sécurité publique. Et comme chaque canton est souverain en la matière, à chacun sa réaction qu’on assure excellente. Genève et Valais ont carrément établi une liste de canidés interdits . Suivant que l’on habite au bord du lac Léman ou dans la plaine du Rhône, et même si l’on retrouve les habituels am­staffs, pitbulls et autres rottweilers, les noms ne sont pas tout à fait les mêmes: depuis fin 2008, on en trouve ainsi 15 à Genève, mais 12 en Valais. Dans les deux cas, le but est de «renforcer la sécurité des citoyens», comme l’indique sur son site le Service de la consommation et des affaires vétérinaires (SCAV) genevois.

La sécurité publique reste au centre des préoccupations

«La sécurité publique passe avant tout», confirme Jérôme Barras, à Sion. Le Valais a serré le collier plusieurs années avant le bout du Léman.

A l’époque, il y avait environ 350 chiens concernés par la liste dans le canton. Leur nombre diminue peu à peu.»

En 2012, le canton a connu 88 agressions de chiens sur l’humain contre 102 l’année précédente. Pour le vétérinaire cantonal, au-delà de ces fluctuations à relativiser, les choses vont dans le bon sens. Seules neuf autorisations de détention de races interdites ont été délivrées, à titre exceptionnel, à des citoyens récemment arrivés, et seulement après examen attentif de l’animal par un spécialiste.

Des demandes de plus en plus rares, ce qui réjouit Jérôme Barras. «Il existe quelque 360 races de chiens. Je ne pense pas qu’en enlever 12 soit une grave atteinte à la liberté de choix.» Mais que répondre à ceux qui veulent un molosse et rien d’autre?

Pour le bien de tous, chacun doit à un moment donné apprendre à faire des concessions.»

Vaud est sans doute le canton romand où la mode du «molosse à caira» (racaille en verlan) a été la plus visible. Pourtant, le Conseil d’état a choisi une voie médiane: pas d’interdiction formelle, mais une loi sécuritaire, renforcée en décembre dernier, rendant bien plus contraignante l’acquisition de trois «C.P.D», (chiens potentiellement dangereux), soit les pitbulls, amstaffs et rottweilers. Avec présentation d’un extrait du casier judiciaire et 72 heures de cours au lieu des 4 (ou des 8 en cas de premier chien) obligatoires dans toute la Suisse. «Des chiens dont le nombre de morsures est proportionnellement plus important. Mais, depuis l’entrée en vigueur de cette loi, les cas sont en baisse», affirme le vétérinaire cantonal Giovanni Peduto.

Des chiffres qui, cependant, ne se basent que sur les cas de morsures officiellement annoncés, ce que la loi fédérale oblige. «Le problème, c’est que si les particuliers ou les vétérinaires le font systématiquement lorsqu’il s’agit de molosses, ce n’est pas toujours le cas avec d’autres chiens. Les seuls chiffres valables seraient ceux des hôpitaux, mais ils ne sont pas récoltés», relève à Fribourg Colette Pillonel.

Colette Pilloneldans son cabinet, avec un chien sur la table d'examen.
Colette Pillonel, vétérinaire comportementaliste

Pour cette vétérinaire comportementaliste, il y a clairement stigmatisation de certains chiens «pour des raisons purement émotionnelles et politiques, nullement scientifiques.» Pas d’effet positif, comme des bâtons dans les rouages du marché noir? «Les marchés parallèles ont toujours existé. En ce moment, il se reporte sur les petits chiens d’appartement, très à la mode.»

Régulièrement consultée par les autorités pour des expertises, Colette Pillonel ne conteste pas la dangerosité de certains animaux. «Sinon, en tant qu’experte devant avant tout se soucier de la sécurité, je perdrais ma crédibilité.» Si les premières mesures ne fonctionnent pas et que le chien reste agressif, elle va par exemple «proposer un replacement.

La présence de jeunes bruyants peut ne pas convenir au chien, mais mis dans un contexte plus calme, il peut changer de comportement.»

L’euthanasie vient en ultime recours, mais n’est pas taboue. Elle peut faire l’objet d’une décision administrative si les détenteurs continuent contre toute logique de s’y résoudre. Défendre les molosses ne signifie pas donc forcément les préférer aux humains.

Photographe: Laurent de Senarclens

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