8 septembre 2016

Mon docteur sous les cocotiers

Prendre l’avion pour aller faire corriger sa myopie ou réaliser une fécondation in vitro (FIV) n’est plus tabou. Les Suisses n’hésitent pas à s’expatrier lorsqu’il s’agit de payer moins cher ou d’obtenir des prestations refusées ici.

Adva Grundman chez elle à Genève avec ses enfants Liv et Noah. Liv est née après une fécondation in vitro effectué en  République tchèque.
Adva Grundman chez elle à Genève avec ses enfants Liv et Noah. Liv est née après une fécondation in vitro effectuée en République tchèque. (Photo: François Schaer)

Thaïlande, Hongrie, Espagne, Maroc ou Tunisie? On pourrait croire à l’offre d’une brochure touristique, sauf que derrière ces destinations prometteuses se cache une autre réalité: le tourisme médical. Chacun à son niveau: certains pays débutent tandis que d’autres en ont fait une véritable industrie – ces endroits proposent des prix imbattables pour le porte-monnaie suisse. Ainsi va-t-on désormais en Hongrie pour de nouvelles dents, en Turquie ou en Belgique passer sous le bistouri du chirurgien, en Thaïlande ou en Europe de l’Est corriger sa myopie, en Espagne ou en République tchèque tenter une fécondation in vitro (FIV).

Franchir la frontière pour payer moins cher n’est pas nouveau, mais le phénomène prend toujours plus d’ampleur, note Stéphane de Buren. Directeur de Novacorpus.ch, ce médecin genevois propose depuis 2008 des voyages où tout est pris en charge depuis Genève, y compris les premiers contacts avec le chirurgien ou le dentiste au loin.

En tout, plus de 1600 patients sont déjà passés par son bureau. Ce qui les motive: le prix, bien évidemment. «Jusqu’à 80% d’économies dans des cliniques de pointe», clame son site internet. Et le médecin d’expliquer: «Les gens veulent avant tout payer moins pour la même qualité. Mais ils ont aussi compris qu’aujour­d’hui, la médecine s’est mondialisée. En Suisse, ils se retrouvent souvent face à des médecins étrangers.»

L’image de l’obscure clinique au savoir-faire douteux a vécu. Et ce sont aujourd’hui des endroits luxueux qui sont vendus aux potentiels clients. Comme en Espagne ou en Thaïlande, passée maître dans le domaine avec ses quelque 1 600 000 touristes médicaux rien que pour l’année 2010 (selon l’OMS, ndlr).

La recherche des techniques de pointe

Parfois, c’est donc aussi pour trouver une médecine de pointe que l’on décide de franchir la frontière. «Aujourd’hui, on se rend à l’étranger notamment parce que les techniques sont plus poussées», abonde Adva Grundman, fondatrice de mafiv.ch. Maman d’une fille née par procréation médicalement assistée en septembre de l’année dernière, elle s’est rendue avec son mari en République tchèque pour réaliser une FIV. «Nous savions que si ça ne marchait pas, il aurait été possible de recevoir un don d’ovocytes, ce qui est impossible en Suisse. Bien sûr, poursuit-elle, le facteur financier a été le déclencheur, mais la technique a pesé lourd dans notre décision.»

Pas de suivi médical

Un éclat parfait et sans tache? Pas pour la Société suisse des médecins dentistes (SSO). «Au contraire d’ici où le dentiste pratique une médecine conservative, qui nécessite de voir un patient sur la durée et permet un juste équilibre entre la nécessité d’une intervention lourde comme des implants et les possibilités de prolonger la vie des dents, le praticien à l’étranger va immédiatement réaliser de grosses opérations durant une période forcément limitée», relève par exemple son porte-parole Marco Trackenberg. Sans nier d’évidentes différences de prix, ce dernier rappelle que «des soins de qualité ont un prix et ce dernier reflète le niveau de vie dans notre pays».

De plus, pour la SSO, la question de la durabilité des éléments posés (il existe des couronnes chinoises à la durée de vie deux fois moins longues) ou du suivi promis pose également problème. «Autant, pour une personne d’origine étrangère qui a conservé son dentiste au pays et va le voir pendant les vacances ou pour le frontalier, je trouve ça normal, autant il me semble que pour un Suisse ou une Suissesse cela ne devrait constituer qu’une solution de dernier recours», conclut Marco Trackenberg.

Les soins médicaux ont encore un bel avenir de ce côté-ci de la frontière, car, comme le souligne le porte-parole d’Assura Daniel Herrera, c’est lorsqu’ils ne sont pas couverts par l’assurance de base que l’on va à l’étranger. Mais cela pourrait bien changer, poursuit-il. «Nous devons chercher et trouver des solutions pour la maîtrise de nos coûts de la santé. A terme, il n’est pas exclu que l’Europe devienne un marché de la santé ouvert, auquel la Suisse pourrait participer. Des projets-pilotes sont d’ailleurs menés, notamment par Assura, afin de tester des solutions de ce type», annonce-t-il, tout en réaffirmant que la priorité reste pour l’heure d’offrir des soins abordables et de qualité sur le territoire helvétique.

Rémi Felix a subi une chirurgie des yeux en Turquie début 2016.
Rémi Felix a subi une chirurgie des yeux en Turquie début 2016. (Photo: François Schaer)

Rémi Felix, 25 ans, Cheseaux (VD).

Rémi Felix porte des lunettes depuis l’âge de 10 ans. Hypermétropie sévère, entre 3.5 à droite et 4.75 à gauche. «Je sais depuis un moment que cela s’opère. Et évidemment j’y pensais, parce qu’une telle correction correspond à un vrai handicap dans la vie de tous les jours.»

Une amie qui travaille dans un centre de chirurgie de l’œil le lui confirme, mais lui avance également des fourchettes de prix hors de sa portée. Entre 10 000 et 12 000 francs. «En janvier de cette année, j’ai pris contact avec Novacorpus dont on m’avait parlé. J’ai un peu regardé sur internet leur site et les références, et ça m’avait l’air très sérieux. Une fois que le principe d’aller se faire opérer à l’étranger était acquis, j’ai hésité entre Grenoble (F) et Istanbul (TR), deux destinations proposées par Novacorpus. Mais quitte à caler un séjour d’une bonne semaine, avec ma compagne nous nous sommes dit que nous pourrions peut-être en prendre prétexte pour visiter la métropole turque.»

Entretien sur Skype avec le spécialiste sur place depuis les bureaux de la société genevoise, examen préalable en Suisse et nouveau contrôle à Istanbul avant l’intervention: tout est fait pour rassurer le jeune homme.

Pas de petite appréhension face à une destination déjà secouée par des troubles politiques? «Ma femme davantage que moi, mais comme tout était organisé de A à Z depuis la Suisse dans un contexte très protégé, nous avons été vite rassurés.» A son arrivée sur sol turc fin mars, le couple est effectivement pris en charge dès la descente de l’avion et le sera pendant toute la durée de leur séjour.

Coût tout compris? Environ quatre fois moins cher qu’en Suisse. «Et j’ai même contracté une assurance de satisfaction. Si, dans les six mois après l’opération, mon acuité visuelle n’est plus aussi bonne, je peux être à nouveau opéré gratuitement.»

Ce point a contribué à la confiance de Rémi Felix, naturellement pas prêt à mettre en danger sa vue pour une question d’argent. «Franchement, la qualité des soins et des locaux à Istanbul valait bien des endroits chez nous. Je ne me serais sans doute pas lancé tout seul, mais avec autant de garanties préalables, je ne vois pas de raison d’avoir davantage peur que pour une prise en charge helvétique.»

Le jeune Vaudois estime même que la distance incite les praticiens étrangers à prendre beaucoup plus de leur temps pour expliquer et répondre aux questions que ne le ferait un médecin suisse.

Adva Grundman chez elle à Genève avec ses enfants Liv et Noah. Liv est née après une fécondation in vitro effectué en  République tchèque.
Adva Grundman chez elle à Genève avec ses enfants Liv et Noah. Liv est née après une fécondation in vitro effectué en République tchèque. (Photo: François Schaer)

FIV en République tchèque: «Aller à l’étranger était une évidence»

Adva Grundman, 35 ans, Genève.

Le relax bébé qui trône au milieu du salon de son appartement genevois ne laisse pas de place au doute. Adva Grundman est une jeune maman, celle de Liv, née en septembre de l’année dernière, venue rejoindre Noah, 4 ans et demi. Une scène banale du quotidien qui aurait pu ne jamais voir le jour. Car Liv a été conçue par procréation médicalement assistée dans une clinique de la République tchèque. A Brno, deuxième ville du pays à 185 kilomètres au sud-est de Prague. «J’ai toujours voulu un deuxième enfant, car je suis fille unique et pour moi il était inconcevable de reproduire le même schéma, explique la jeune femme. Alors, lorsque, après quelques mois d’essai, l’arrivée d’un nouvel enfant se fait attendre, elle et son mari décident de tenter l’aventure de la PMA.

«Je me suis renseignée sur internet et j’ai rapidement vu la différence de prix et de prestations. En Suisse, il faut compter de 6000 à 10 000 francs par cycle de FIV contre 2000 euros en République tchèque, soit 4000 euros avec les médicaments et le voyage.» Mais ce n’est pas seulement une histoire de sous.

La République tchèque a une loi beaucoup moins restrictive que la Suisse en matière de procréation assistée. Le diagnostic préimplantatoire (DPI) y est autorisé (Les Suisses ne l’ont accepté que le 5 juin dernier en votation, ndlr) ainsi que le don d’ovocytes. «Payer plus cher pour des prestations moindres m’a paru idiot, résume Adva. Nous avions des connaissances qui avaient déjà dépensé des dizaines de milliers de francs en Suisse sans résultat et aller à l’étranger a tout de suite été une évidence.»

Le choix du pays s’est imposé un peu par hasard après être tombée sur une émission sur la chirurgie esthétique en République tchèque. «Je me suis dit en rigolant que si j’en avais besoin un jour, j’irais là-bas.» Des recherches sur internet finissent de la convaincre. Départ pour Brno. Rendez-vous avec le médecin, puis avec une coordinatrice, le tout en anglais et avec des explications techniques mais peu de soutien moral. Les questions se bousculent: peut-on avoir des rapports sexuels? La pharmacie comprendra-t-elle l’ordonnance? Quel gynécologue consulter en Suisse? «Par chance, j’ai été coachée tout au long du processus par une femme rencontrée sur un forum qui venait de réaliser une FIV dans cette clinique.» Car, reconnaît Adva, si l’étranger offre des techniques et des tarifs attractifs, «on se sent parfois démuni et seul».

Texte: © Migros Magazine / Pierre Léderrey et Viviane Menetrey