19 juin 2018

Myriam Kridi, la tête et le coeur du Festival de la Cité

Myriam Kridi est à la tête du Festival de la Cité depuis trois saisons. Après avoir créé la polémique en délocalisant la manifestation, celle qui a grandi au bout du lac a pris ses marques.

Myriam Kridi
Depuis trois ans à la tête du Festival de la Cité, Myriam Kridi n’a de cesse d’interroger le public. «J’aime être là où ça se passe.» (Photo:François Wavre/Lundi13)
Temps de lecture 4 minutes

Elle a le regard vif, une assurance naturelle qui s’impose sans faire de vagues, la voix claire d’une soprano, le rythme rapide des gens qui savent où ils vont. Myriam Kridi a le contact facile. À peine attablées, place de la  Cathédrale, autour d’un café dans les locaux du Festival de la Cité, on a déjà l’impression de discuter avec une vieille copine. Est-ce parce qu’elle aussi a des enfants en bas âge, qu’elle aussi habite dans le quartier le plus bobo de la ville, – sous-gare pour les non-initiés – et fréquente de fait le non moins bobo parc de Milan avec sa smala? Peut-être, ou peut-être pas. Car après tout, les histoires se ressemblent dans cette petite ville à l’atmosphère villageoise qu’est Lausanne.

Myriam Kridi l’a appris à ses dépens. Pour sa première saison à la tête de l’emblématique Festival de la Cité, la «Genevoise» comme on s’évertue encore à désigner celle qui a grandi au bout du lac et s’est occupée durant six ans de la programmation du théâtre de l’Usine, s’est vu
descendre en flammes pour avoir osé délocaliser la manifestation culturelle au bord de l’eau et sur les hauteurs lors de l’édition 2016. La Cité à Ouchy et à La Sallaz! Vous n’y pensez pas! Les critiques ont été violentes. Et peu importe si la fête aurait de toute façon dû quitter provisoirement la vieille ville pour cause de travaux. «L’accueil a été pour le moins moyen, se souvient-elle. Et j’avoue que, pour la première fois, je me suis sentie un peu comme une frontalière. Alors que pourtant nous avons déménagé à Lausanne avec toute ma famille.»

J’avoue que, pour la première fois, je me suis sentie un peu comme une frontalière

Myriam Kridi

Deux ans plus tard, tout est rentré dans l’ordre. La Cité a retrouvé la Cité l’an dernier, les travaux de rénovation du Château Saint-Maire et du nouveau Parlement terminés. Cette année, le Musée historique a lui aussi effectué sa mue, libérant l’espace autour de la cathédrale. Ouf! Mais Myriam Kridi ne renonce pas facilement à interroger nos habitudes, même si, avoue-t-elle, elle a songé un instant à jeter l’éponge. Son entêtement à vouloir trouver de nouveaux sites hors les murs historiques pour faire voir la ville et le monde différemment a cette fois payé. Pour la deuxième année consécutive, le pont Bessières sera fermé à la circulation pour accueillir une scène de bois temporaire. La place du Tunnel sera quant à elle pour la première fois de la partie. Le tout durant les cinq jours de la manifestation gratuite, l’un des plus grands festivals de musique et d’arts vivants en Suisse. 

La révoltée apaisée

Passionnée de littérature et de danse, la brunette au look post-rock est «beaucoup, beaucoup sortie» dans sa vie d’avant. Avant la Cité et la maternité. Pas de regrets si elle court un peu moins les spectacles et les concerts: «Je connais bien les milieux culturels de la région, et quand je m’occupais du théâtre de l’Usine, nous collaborions étroitement avec l’Arsenic à Lausanne.» Le centre culturel autogéré genevois fut et reste sa grande expérience. Un lieu unique «où tout était possible». C’est là que cette fille d’un mécano algérien et d’une nurse fribourgeoise née un jour d’octobre 1974 a découvert l’engagement citoyen. Là qu’elle a «construit son féminisme», se réclamant aussi bien d’une Monique Wittig que d’une Virginie Despentes. Elle dit: «Avant d’entrer à l’Usine, j’étais très en colère et révoltée, je sentais que quelque chose n’allait pas dans notre société mais tout cela était encore très flou. J’ai pu mettre des mots sur ce que je ressentais et passer de la colère à l’action.»

J’ai pu mettre des mots sur ce que je ressentais et passer de la colère à l’action

Myriam Kridi

Spectacles engagés, théâtre, danse, Myriam Kridi va tout voir. Sa première claque, elle la reçoit en 2001 après Alibi de la chorégraphe et danseuse américaine Meg Stuart. De dévoreuse de littérature, Beckett et Ramuz en tête, elle se met à courir les créations théâtrales. «J’aime être là où ça se passe», répond-elle quand on lui demande si celle qui a hésité entre biologie et lettres aurait pu vivre en pleine nature, loin de tout. La ville, ses cafés, sa foule, son brassage de populations et d’idées sont sa place du village. Là où, espère-t-elle, elle pourra contribuer à changer le monde pour les femmes et les minorités. Idéaliste? «Révoltée apaisée», corrige-t-elle. Avec, au fond, toujours cette étincelle prête à rallumer le feu.


Trois ans après son arrivée dans la capitale vaudoise, Myriam Kridi a pris ses marques. Et reconnaît volontiers qu’elle n’avait pas mesuré l’ampleur de l’attachement géographique du public à la manifestation. Tout l’inverse de la Bâtie à Genève, qui change de lieu chaque année pour le plus grand bonheur de ses habitués. Elle aime Lausanne et ses vues plongeantes sur le Léman. Cette ville où l’on préfère chercher le consensus plutôt que l’affrontement comme il est coutume à l’autre bout du lac. Alors, si vous la croisez, ne lui demandez pas d’où elle vient.

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