30 août 2017

Nicola Sirkis: «L’esprit Indochine est toujours vivant»

Des fans fidèles, des salles pleines, des tubes devenus des hymnes transgénérationnels... La longue histoire d’amour de son groupe avec le public ne cesse d’émerveiller Nicola Sirkis. Après plus de trente ans de carrière, le Peter Pan du rock français n’a rien perdu de son désir de créer et s’apprête à défendre un nouveau disque.

Nicola Sirkis
Le groupe Indochine dure depuis trente-cinq ans, malgré les départs, les drames et une longue traversée du désert. (Photo: Hidiro/Sony Music)
Temps de lecture 7 minutes

Lorsque quelqu’un avoue que dans sa tête il y a une chanson d’Indochine pour chaque moment de sa vie, ça fait plaisir?

A fond, oui. C’est presque irrationnel. Qu’on dise ça d’un morceau des Beatles, oui, mais de l’un des nôtres…

En même temps, les «Fab Four» ne sont restés ensemble que sept ans. Indochine dure depuis trente-cinq ans...

Comme son titre le laisse supposer, nous sortons notre 13e album. Que, dans chacun d’entre eux, un ou deux morceaux entrent dans un univers et durent parce qu’ils ont touché plein de gens, c’est un peu magique. Il n’y a pas de recette, sinon tout le monde se la piquerait comme celle d’un soda célèbre. Disons que c’est ce genre de sentiment là qui pousse à continuer. Et je suis fier d’avoir amené ce groupe à travers plus de trois décennies de musique et dans un monde qui a beaucoup changé en conservant une éthique positive et une certaine liberté de création.

L’été dernier, vous avez créé une certaine surprise en jouant dans plusieurs festivals, entre autres à Sion. Le public a visiblement répondu présent et la magie de la rencontre a de nouveau opéré. Pas mal pour un groupe dont beaucoup prédisait qu’il ne passerait pas l’été 1981...

Oui, on est encore là. Avec deux ou trois générations de public devant nous. Je n’ai jamais cherché à plaire à tout prix, ni tourné en même temps que le vent pour continuer à vendre des disques. J’ai toujours totalement cru dans ce groupe, dans notre musique. On a vécu des départs, le drame de la disparition de mon frère, une traversée du désert en termes de ventes et une belle renaissance, mais au moment où plus personne ne vendait de disques. Qu’importe, la petite flamme ne s’est jamais éteinte. L’esprit Indo, c’est ça qui compte pour le public, je crois.

Nicola Sirkis.

Votre nouvel album 13, c’est aussi le début d’un nouveau cycle?

Oui. J’aborde chaque album comme une nouvelle période de ma vie. Comme un styliste une nouvelle collection ou un metteur en scène un nouveau film. Il y a donc un lien interne entre chaque chanson, écrite à une même époque. Notre 12e album, Black City Parade, par exemple, est né un peu fortuitement. Après l’avoir fait, je me suis rendu compte que nous nous étions baladés un peu partout pour l’enregistrer et le concevoir. Là, c’est très différent. Il y a le symbole du 13, et je voulais qu’il soit le meilleur possible, comme si c’était le dernier.

Vraiment?

Nous sommes déjà très chanceux d’avoir une telle liberté artistique et tant de moyens au vu de la morosité du marché de la musique. En tout cas je me suis mis la pression. J’ai dû annuler trois séances de studio et renvoyer le groupe à la maison, parce que je n’étais pas pleinement satisfait. Chaque chanson, même si elle ne devient pas un tube, doit rester un standard. Et puis il s’est passé tellement de choses entre 2015 et 2016, avec des événements d’une violence immense qui se sont abattus chez nous, que les textes devaient forcément en être imprégnés.

Comment trouvez-vous le single La vie est belle d'Indochine?

D’où ce rêve d’un ailleurs qui ouvre l’album...

Oui, l’histoire d’un gars qui embarque dans son vaisseau spatial, qui coupe toute communication et qui cherche un monde meilleur. Le rêve n’est pas devenu difficile, ce qui l’est, c’est d’avoir encore l’envie d’écrire de la musique forcément légère par rapport à la gravité des choses. Je crois que nous avons la chance d’avoir un public qui vient nous voir non seulement pour entendre nos vieux succès, mais avec la curiosité d’écouter ce que l’on a fait de nouveau. C’est un luxe incroyable, aussi.

Le public se presse aussi avec la certitude d’un vrai spectacle et cela bien avant le Stade de France, non?

Nous aimons les concerts qui durent et qui emmènent les gens dans un grand voyage. Le son, l’image, le décor de la scène, tout cela est travaillé longtemps à l’avance. Il s’est toujours passé quelque chose de magique avec Indochine sur scène. Dès ce concert en 1981 où on s’est lancé sans expérience et parfois sans trop savoir jouer, d’ailleurs. On y allait avec juste nos tripes. Aujourd’hui, nous avons plus de bouteille et de moyens, et on veut continuer à réserver un moment spécial au public, à le respecter sans prix des places prohibitif ou de carré VIP. La musique doit rester un espace de liberté immense.

Un pouvoir également?

Emotionnel en tout cas. Suffisamment pour changer le monde? Sans doute pas. Certains morceaux n’en ont pas été loin cependant. Et s’ils n’ont pas été le moteur du changement, ils l’ont accompagné.

Parfois jusqu’à en devenir le symbole d’ailleurs. Lorsque Troisième Sexe devient l’hymne du mariage pour tous, par exemple...

La fraternité d’un combat juste. Ecrite en 1985, cette chanson est toujours d’actualité. Et je reçois encore régulièrement des messages de remerciements d’un ou d’une ado concerné. C’est à la fois un peu triste et en même temps je sais que ce texte a permis à bon nombre de jeunes de se sentir moins stigmatisés.

En 2013, c’est le clip de la chanson College Boy – réalisé par Xavier Dolan – qui crée la polémique, parce que les images montrant l’humiliation et la violence subies par un jeune garçon de la part de ses camarades d’école sont jugées trop insupportables. Trente ans après vos débuts, la société est-elle devenue encore moins libre?

Ce n’était pas non plus forcément évident d’écrire Troisième Sexe à l’époque, hein. Et qu’est-ce que nous nous sommes pris comme étiquettes dévalorisantes dans la figure! Pour College Boy, l’interdiction de diffusion du clip avant minuit fut une belle hypocrisie. Mais cela ne l’a pas empêché de trouver son chemin à travers les réseaux sociaux. Je reste un pessimiste optimiste. Ou un pessimiste déprimé. Dans Song for a Dream, j’ai écrit plein de choses que je rêvais de changer. Il faut continuer à croire en l’homme. Il y a un an ou deux ans, on avait le sentiment que nous allions dans le mur. Et là, il y a des petits signes d’espoir, des élans de solidarité qui demeurent.

Ces dernières années ont vu aussi la disparition de certains de vos héros, dont David Bowie…

Bowie, avec Patti Smith, c’est lui qui m’a donné envie de faire de la musique. J’admirais beaucoup son univers. Il a écrit tant de beaux morceaux et il est parti dans la même dignité qui fut la sienne durant toute sa carrière. Quand on compare ça à l’enterrement du compagnon et manager de Céline Dion façon chef d’Etat... La chanson Station 13 est d’ailleurs une référence directe à Station to Station, un de mes albums préférés. Je me rappelle encore quand je l’ai acheté et écouté la première fois. Un moment magique.

On dit que «le corps vieillit, mais pas la tête»... Est-ce vrai pour vous?

Je reste un éternel ado, c’est sûr. En tout cas je pense que notre univers d’enfant ne nous quitte jamais.

Cela dit, vous avez plutôt la forme…

Il le faut pour tenir deux heures et demie sur scène. Souvent au milieu d’une tournée, je dis que c’est la dernière parce que physiquement c’est quand même dur. Mais j’ai la chance de n’aimer ni l’alcool ni la drogue. Peut-être aussi d’avoir de bons gènes. J’essaie d’avoir une vie saine, je prends soin de moi, ce qui est aussi prendre soin du public. Et je vis de ma passion, ce qui me donne une énergie folle. Le désir reste incroyable encore. J’ai encore envie, sans regarder derrière.

Vous êtes des stars de la musique française. Quel est votre rapport avec ce côté paillettes?

Nous ne sommes pas jet set du tout. On tient à rester droits dans nos clips. C’est un peu le problème d’Indochine depuis le début, en fait: nous sommes trop rock pour les amateurs de variétés et trop populaires pour l’intelligentsia de la grande chanson française. Nous ne sommes pas non plus dans la marge, juste un peu hors case. Cela ne nous a pas empêchés de parler d’anorexie ou de harcèlement scolaire, donc. Quand j’ai proposé à l’écrivaine Camille Laurens, membre du prix Femina, de nous écrire un texte, j’étais sûr qu’elle détestait ce que nous faisions. Eh bien pas du tout. Pareil pour Asia Argento, avec qui nous venons de réaliser le magnifique clip La Vie est belle, qui rencontre déjà un incroyable écho. Ce sont encore des choses qui me surprennent.

Indochine était le premier groupe français à remplir le Stade de France en 2010. Rebelote en 2014. Allez-vous y revenir en 2018, puisque justement vous serez en tournée?

Eh bien non. Nous sommes en train de bâtir une série de concerts incroyable qui nécessite des salles. On se concentre là-dessus et on est en plein boulot. Cela dit, on ne s’interdit pas de refaire un stade avant de retirer la prise. Plus tard.

Malgré tout, la vie est belle alors?

Oui, et c’est à chacun de fabriquer son propre paradis.

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